Évolution du marché : Bateaux à dépecer (CN 8908) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 8908 couvre les « Bateaux et autres engins flottants à dépecer », c'est-à-dire les navires en fin de vie destinés au démantèlement pour la récupération de leurs matériaux — acier, équipements, moteurs, etc. Ce marché, par nature très cyclique et ponctuel, présente des dynamiques commerciales singulières au sein de l'Union européenne sur la période 2015–2025.
L'analyse des données commerciales révèle trois grandes tendances : (1) une amélioration marquée du solde commercial de l'UE, portée par la hausse des prix à l'exportation davantage que par celle des volumes ; (2) une recomposition géographique des flux, avec l'émergence de la Turquie comme destination dominante et l'affirmation de l'Italie comme premier exportateur européen ; et (3) une concentration croissante du marché, accompagnée de chocs de prix ponctuels mais d'une ampleur considérable.
Vue d'ensemble du marché sur le Trade Dashboard
1. Une balance commerciale excédentaire tirée par la hausse des prix à l'exportation
Les exportations progressent nettement en valeur, portées par l'augmentation des prix unitaires
Sur la période 2015–2025, la valeur des exportations de l'UE (code NC 8908 vers les pays tiers) est passée de 7 672 300 € à 13 634 671 €, soit une hausse de +77,7 %. Cette croissance est toutefois nettement plus modeste en volume : les quantités exportées n'ont augmenté que de 6,3 %, passant de 21 621 tonnes à 22 988 tonnes. C'est donc essentiellement la hausse du prix moyen à l'exportation — de 355 €/t à 593 €/t, soit +67,1 % — qui explique la progression de la valeur totale.
| Indicateur (exportations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (€) | 7 672 300 | 13 634 671 | +77,7 % |
| Quantité (tonnes) | 21 621 | 22 988 | +6,3 % |
| Prix moyen (€/t) | 355 | 593 | +67,1 % |
La valeur des importations décline fortement malgré une hausse des volumes
À l'inverse, les importations de l'UE en provenance de pays tiers ont vu leur valeur chuter de 1 032 139 € à 546 820 € (−47,0 %), alors même que les quantités importées ont plus que doublé (+115 %, passant de 6 685 tonnes à 14 376 tonnes). Le prix moyen à l'importation s'est effondré de 154 €/t à seulement 38 €/t (−75,4 %). Cette divergence suggère que l'UE importe désormais des navires de moindre valeur unitaire — potentiellement des embarcations plus petites ou dans un état de détérioration plus avancé — tout en exportant des navires à plus forte valeur ajoutée.
| Indicateur (importations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (€) | 1 032 139 | 546 820 | −47,0 % |
| Quantité (tonnes) | 6 685 | 14 376 | +115,0 % |
| Prix moyen (€/t) | 154 | 38 | −75,4 % |
Le solde commercial se redresse nettement pour atteindre 13 millions d'euros
Grâce à la conjonction d'exportations en hausse et d'importations en baisse, le solde commercial de l'UE s'est considérablement amélioré, passant de 6 640 161 € en 2015 à 13 087 852 € en 2025, soit une progression de +97,1 %. Il convient toutefois de noter que le solde est descendu jusqu'à −2 551 239 € au cours de la période, avant d'atteindre un maximum de 18 753 492 €, illustrant la forte volatilité inhérente à ce marché.
| Solde commercial | 2015 | Minimum | Maximum | 2025 | Variation 2015→2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Valeur (€) | 6 640 161 | −2 551 239 | 18 753 492 | 13 087 852 | +97,1 % |
2. Une géographie commerciale marquée par la montée de la Turquie et des opérations ponctuelles
La Turquie s'impose comme le premier partenaire d'exportation de l'UE
Le partenaire le plus marquant de la période est sans conteste la Turquie. Les exportations vers ce pays sont passées de 3 014 012 € à 13 375 634 €, soit une progression de +343,8 %. En 2025, la Turquie concentre l'essentiel de la valeur exportée par l'UE, un phénomène qui s'explique par la présence de grandes installations de démantèlement naval turques — notamment à Aliağa — bénéficiant de coûts de main-d'œuvre compétitifs et d'une proximité géographique avec l'Europe.
Partenaires d'exportation par valeur
| Principaux partenaires d'exportation | Première valeur (€) | Dernière valeur (€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Türkiye | 3 014 012 | 13 375 634 | +343,8 % |
| Îles Marshall | 7 227 524 | 7 227 524 | — |
| Inde | 3 814 064 | 91 114 | −97,6 % |
| États-Unis | 55 100 | 86 451 | +56,9 % |
| Chine | 74 231 | 20 231 | −72,7 % |
Des opérations ponctuelles de grande valeur jalonnent le marché
Au-delà de la Turquie, le marché se caractérise par des transactions isolées de très grande valeur. Les Îles Marshall (7 227 524 € d'exportations), les Bahamas (2 590 090 € d'importations) ou encore Saint-Kitts-et-Nevis (2 738 639 € d'exportations) apparaissent comme des partenaires ponctuels, sans valeur récurrente. Ces destinations et origines reflètent fréquemment le déclassement de navires immatriculés sous pavillons de complaisance. À l'inverse, l'Inde — autrefois partenaire significatif (3 814 064 €) — a vu ses échanges avec l'UE quasi disparaître (91 114 €, −97,6 %), tout comme la Chine (de 74 231 € à 20 231 €, −72,7 %).
Du côté des importations, le Royaume-Uni et la Russie se distinguent comme partenaires récurrents à la hausse : le premier est passé de 230 678 € à 518 108 € (+124,6 %), le second de 336 200 € à 930 000 € (+176,6 %). La Norvège, en revanche, a vu ses exportations vers l'UE s'effondrer de 139 965 € à 57 € (−100 %).
Partenaires d'importation par valeur
L'Italie s'affirme comme le premier exportateur au sein de l'UE
Du côté des États membres, l'Italie a connu une progression spectaculaire de ses exportations, passant de 20 740 € à 12 550 256 € (+60 412 %), devenant de loin le premier exportateur de l'UE en 2025. L'Allemagne, qui dominait en début de période avec 3 814 064 €, a vu ses exportations reculer de 76,1 % pour s'établir à 912 653 €. La Croatie (de 89 874 € à 1 105 521 €, +1 130 %) et le Danemark (de 6 554 € à 56 264 €, +759 %) ont également fortement progressé.
Du côté des importations, le Danemark a connu une hausse remarquable, passant de 35 095 € à 523 850 € (+1 393 %), tandis que la Bulgarie a enregistré une forte ponction en fin de période (1 615 530 €). À l'opposé, la France (−69,4 %), l'Espagne (−99,7 %) et les Pays-Bas (−93,6 %) ont nettement réduit leurs achats à l'étranger.
Rapports des États membres par valeur
3. Concentration croissante, volatilité et chocs de prix
L'indice HHI révèle un marché de plus en plus concentré
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI), qui mesure la concentration d'un marché, a fortement augmenté sur la période, tant pour les importations que pour les exportations. Pour les importations, le HHI (en valeur) est passé de 2 092 à 9 001 (+330 %), tandis que pour les exportations, il est passé de 4 222 à 9 576 (+127 %). Ces niveaux, bien supérieurs au seuil de 2 500 généralement considéré comme reflétant un marché « hautement concentré », indiquent que les flux commerciaux sont de plus en plus dominés par un petit nombre de partenaires — en l'occurrence la Turquie pour les exportations et le Royaume-Uni et la Russie pour les importations.
| HHI (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 2 092 | 9 001 | +330,2 % |
| Exportations | 4 222 | 9 576 | +126,8 % |
Des chocs de prix majeurs ponctuent les flux d'exportation
Deux chocs de prix significatifs ont été détectés au cours de la période. Le plus spectaculaire concerne les exportations vers la Turquie en 2019 : le prix moyen a connu un bond de +978,5 %, avec un degré d'anomalie de 30,3 et une part de 71,6 % de la valeur totale exportée. Un second choc, de moindre ampleur mais néanmoins notable, a affecté les exportations vers la Chine en 2020 (+641,1 % de variation de prix, degré d'anomalie de 4,6, et 16,5 % de part de valeur).
| Choc de prix | Partenaire | Année | Variation de prix | Degré d'anomalie | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Türkiye | 2019 | +978,5 % | 30,3 | 71,6 % |
| 2 | Chine | 2020 | +641,1 % | 4,6 | 16,5 % |
Ces chocs de prix peuvent s'expliquer par la nature discrète et irrégulière du marché : chaque transaction correspond au déclassement d'un navire spécifique, dont la valeur dépend de son type (cargo, navire de passagers, plateforme offshore…), de sa taille, de son état et des conditions du marché de la ferraille au moment de la vente. Une seule vente de grand navire peut ainsi faire bondir les prix moyens sur une année donnée.
Une volatilité structurelle qui touche l'ensemble des partenaires
Les coefficients de variation (CV) confirment une volatilité élevée sur l'ensemble des partenaires majeurs. Pour les exportations, le CV s'échelonne de 1,06 (Turquie) à 2,83 (Suisse), reflétant des flux irréguliers même vers les principaux partenaires. Pour les importations, la Norvège (CV = 2,78) et la Corée du Sud (CV = 2,45) présentent les plus fortes variabilités, tandis que le Royaume-Uni (CV = 1,85) affiche des flux relativement plus réguliers, sans doute en raison de la proximité géographique et des liens historiques post-Brexit.
| Partenaire (exportations) | CV | Partenaire (importations) | CV |
|---|---|---|---|
| Turquie | 1,06 | Panama | 0,91 |
| Nigeria | 1,73 | Royaume-Uni | 1,85 |
| Nouvelle-Zélande | 1,73 | Turquie | 2,00 |
| Maroc | 1,82 | Corée du Sud | 2,45 |
| États-Unis | 1,92 | Norvège | 2,78 |
| Inde | 2,00 | — | — |
| Norvège | 2,67 | — | — |
| Chine | 2,82 | — | — |
| Suisse | 2,83 | — | — |
Barres de volatilité par partenaire
Conclusion
Le marché européen des bateaux à dépecer (CN 8908) a connu, sur la période 2015–2025, une nette amélioration de sa position commerciale. L'UE est demeurée un exportateur net, avec un solde passé de 6,6 à 13,1 millions d'euros, tiré non pas tant par une hausse des volumes (+6,3 %) que par une appréciation significative des prix à l'exportation (+67,1 %). La Turquie s'est imposée comme le partenaire incontournable, captant l'essentiel des flux d'exportation vers ses chantiers de démantèlement d'Aliağa, tandis que l'Italie est devenue le premier État membre exportateur, détrônant l'Allemagne.
Ce marché reste néanmoins marqué par une forte concentration — le HHI a plus que doublé pour les exportations et plus que quadruplé pour les importations — et une volatilité structurelle, liée à la nature ponctuelle et discrète des transactions. Les chocs de prix observés, notamment en 2019 vers la Turquie, illustrent la sensibilité du marché aux conditions conjoncturelles du recyclage naval et du marché des métaux. Les opérations ponctuelles de grande valeur vers les Îles Marshall, les Bahamas ou Saint-Kitts-et-Nevis rappellent enfin que ce commerce est étroitement lié à la géographie des pavillons de complaisance et aux cycles de vie des flottes mondiales.