Évolution du marché : Turbines à gaz (CN 841182) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 841182 couvre les turbines à gaz d'une puissance supérieure à 5 000 kW, à l'exclusion des turboréacteurs et turbopropulseurs. Ce segment stratégique alimente la production d'électricité, les installations industrielles et les réseaux de gazoducs. La présente analyse porte sur les échanges commerciaux de l'Union européenne avec le reste du monde sur la période 2015–2025, selon les données consolidées disponibles.
Sur cette décennie, trois grandes dynamiques structurent le marché :
- Une montée en gamme manifeste, où la valeur des échanges progresse fortement alors que les volumes stagnent voire reculent.
- Une recomposition géographique profonde des partenaires commerciaux, tant à l'export qu'à l'import.
- une consolidation industrielle interne à l'UE, marquée par l'affirmation de l'Italie et de l'Europe centrale, au détriment de la France et des Pays-Bas.
1. Montée en gamme : la valeur progresse nettement plus vite que les volumes
Des échanges dont la valeur croît malgré des volumes en repli
Sur la période 2015–2025, la valeur des exportations de turbines à gaz de l'UE vers le reste du monde est passée de 1 662 M€ à 2 296 M€, soit une hausse de +38,2 %. Dans le même temps, les volumes exportés (en masse nette) ont légèrement reculé, de 22 308 tonnes à 21 286 tonnes (−4,6 %). Ce décrochage valeur-volume traduit une augmentation du prix moyen à la tonne, passé de 74 487 €/t à 107 873 €/t (+44,8 %) (voir l'aperçu général).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations — valeur (M€) | 1 662 | 2 296 | +38,2 % |
| Exportations — volume (tonnes) | 22 308 | 21 286 | −4,6 % |
| Exportations — prix moyen (€/t) | 74 487 | 107 873 | +44,8 % |
| Exportations — nombre de pièces | 4 028 | 1 842 | −54,3 % |
| Exportations — prix par pièce (€) | 410 836 | 1 246 588 | +203,4 % |
Le constat est encore plus frappant si l'on considère le nombre d'unités exportées : il a été divisé par plus de deux (de 4 028 à 1 842 pièces), tandis que la valeur unitaire a été multiplié par trois (de 411 000 € à 1,25 M€ par pièce). L'UE exporte donc moins de turbines, mais plus grosses et plus chères.
Un mouvement similaire côté importations
Le même phénomène se retrouve du côté des importations. La valeur importée a progressé de 668 M€ à 773 M€ (+15,7 %), alors que les volumes ont reculé de 3 631 à 3 339 tonnes (−8,0 %). Le prix moyen à la tonne a augmenté de 183 857 €/t à 231 439 €/t (+25,9 %). Le nombre de pièces importées a chuté de manière spectaculaire, de 14 408 à seulement 1 509 (−89,5 %), avec un prix unitaire multiplié par onze (de 46 331 € à 512 133 € par pièce) (aperçu général).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations — valeur (M€) | 668 | 773 | +15,7 % |
| Importations — volume (tonnes) | 3 631 | 3 339 | −8,0 % |
| Importations — prix moyen (€/t) | 183 857 | 231 439 | +25,9 % |
| Importations — nombre de pièces | 14 408 | 1 509 | −89,5 % |
| Importations — prix par pièce (€) | 46 331 | 512 133 | +1 005,4 % |
La chute du nombre d'unités importées est particulièrement marquée. En 2015, l'UE importait principalement de petites turbines ou des pièces détachées à faible valeur unitaire ; en 2025, les importations se concentrent sur un nombre réduit d'unités de forte puissance.
Une évolution segmentaire révélatrice : le poids croissant des turbines de 5 à 20 MW
L'analyse par sous-position tarifaire confirme la montée en gamme. Les turbines de très forte puissance (> 50 000 kW, code 84118280) dominent les exportations, représentant 1 154 M€ en 2025 sur un total de 2 296 M€. Toutefois, la progression la plus spectaculaire revient au segment 5–20 MW (code 84118220), dont les exportations sont passées de 159 M€ à 581 M€ (+265 %) (comparaison par segment).
| Segment d'exportation | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| > 50 000 kW (84118280) | 933 | 1 154 | +23,7 % |
| 20 000–50 000 kW (84118260) | 570 | 561 | −1,6 % |
| 5 000–20 000 kW (84118220) | 159 | 581 | +265 % |
Côté importations, le segment 5–20 MW a lui aussi connu une forte croissance (de 100 M€ à 307 M€), devenant le premier segment importé par valeur en 2025, tandis que le segment 20–50 MW a reculé de 470 M€ à 316 M€. Cette dynamique peut refléter la demande croissante pour des turbines de moyenne puissance, adaptées à la production distribuée, aux data centers ou à l'intégration des énergies renouvelables dans les réseaux.
2. Restructuration géographique des partenaires : du Moyen-Orient vers l'Asie et l'Amérique du Nord
Côté exportations : déclin des partenaires moyen-orientaux et africains, essor de la Chine et du Qatar
Les destinations des exportations européennes de turbines à gaz ont considérablement évolué entre 2015 et 2025. Les partenaires historiques du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud-Est ont vu leur part se réduire fortement, tandis que de nouveaux moteurs de croissance ont émergé (partenaires par valeur).
| Partenaire (exportations UE) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 190 | 330 | +74,0 % |
| Chine | 45 | 163 | +257,3 % |
| Qatar | 78 | 161 | +106,9 % |
| Émirats arabes unis | 102 | 49 | −52,2 % |
| Corée du Sud | 211 | 21 | −90,1 % |
| Égypte | 170 | 12 | −92,9 % |
| Thaïlande | 49 | 5 | −89,0 % |
Les États-Unis restent le premier client de l'UE (330 M€ en 2025), avec une progression régulière. La Chine a connu la croissance la plus remarquable (+257 %), devenant le deuxième client européen, probablement sous l'impulsion de la modernisation de son parc de production électrique. Le Qatar a doublé ses importations en provenance de l'UE, sans doute en lien avec l'expansion de ses capacités de production de GNL et d'électricité.
À l'inverse, l'Égypte (−93 %), la Corée du Sud (−90 %), la Thaïlande (−89 %) et les Émirats arabes unis (−52 %) ont nettement réduit leurs achats auprès de l'UE. L'Égypte et la Corée avaient été des marchés majeurs au milieu des années 2010, avec des importations dépassant 200 M€ et 170 M€ respectivement. Leur recul peut s'expliquer par la réalisation de grands projets d'infrastructure terminés, ou par un basculement vers d'autres fournisseurs (notamment les fabricants asiatiques).
Côté importations : une dépendance structurelle vis-à-vis des États-Unis
Les importations de l'UE sont très largement dominées par les États-Unis, qui représentent 671 M€ en 2025 sur un total de 773 M€, soit près de 87 % des importations. Cette part a progressé de 27 % en valeur depuis 2015 (partenaires par valeur).
| Partenaire (importations UE) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 530 | 671 | +26,7 % |
| Royaume-Uni | 13 | 59 | +351,9 % |
| Japon | 6 | 16 | +177,6 % |
| Norvège | 19 | 0,03 | −99,8 % |
| Pakistan | 1,8 | 0,02 | −98,8 % |
| Taiwan | 0,5 | 0,0002 | −100,0 % |
| Turquie | 8 | 6 | −31,4 % |
Cette concentration extrême s'explique par le positionnement de General Electric et, dans une moindre mesure, de Solar Turbines (Caterpillar), qui dominent le marché mondial des turbines à gaz industrielles de forte puissance. Le Royaume-Uni (+352 %) est le seul partenaire à avoir sensiblement accru ses ventes vers l'UE, peut-être en lien avec les activités de Rolls-Royce dans les turbines à gaz industrielles. Les anciens fournisseurs comme la Norvège, le Pakistan et Taiwan ont quasi disparu des statistiques.
Une volatilité élevée sur les marchés émergents et des chocs ponctuels
L'analyse de la volatilité des flux commerciaux révèle des disparités marquées entre les partenaires. Les importations en provenance de Taiwan (coefficient de variation de 2,60), de Chine (2,54), du Japon (1,66) et du Royaume-Uni (1,19) sont les plus volatiles, ce qui traduit un caractère sporadique et non récurrent de ces flux (volatilité).
Côté exportations, les marchés les plus volatils sont l'Égypte (CV = 1,66), la Corée du Sud (1,26) et le Nigeria (1,29), confirmant le caractère cyclique et dépendant de grands projets ponctuels de ces destinations. En revanche, les flux vers la Chine (CV = 0,38) et les États-Unis (CV = 0,43) sont relativement stables, ce qui confirme leur rôle de marchés structurels.
Des chocs de prix ont été détectés sur certains partenaires : un pic sur les exportations vers le Canada en 2021 (hausse de prix de +430 %), vers l'Irak en 2023 (+230 %) et vers les Émirats arabes unis en 2020 (+176 %). Ces chocs reflètent vraisemblablement la livraison de turbines de très forte puissance à forte valeur unitaire au cours d'une année donnée, davantage que des variations de prix structurelles (chocs détectés).
Une concentration des importations croissante
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations de l'UE est passé de 6 790 à 7 616 (+12 %), confirmant une concentration élevée et croissante sur un petit nombre de fournisseurs — principalement les États-Unis. À titre de référence, un HHI supérieur à 2 500 est considéré comme reflétant un marché très concentré. Les exportations, en revanche, restent très diversifiées (HHI stable autour de 683) (concentration).
3. Mutations industrielles au sein de l'UE : l'hégémonie italienne, la percée centre-européenne et le déclin français
L'Italie, moteur incontesté de l'industrie européenne des turbines à gaz
En 2025, l'Italie est de loin le premier exportateur de turbines à gaz de l'UE, avec 801 M€ de ventes vers le reste du monde, en progression de 27 % par rapport à 2015. Son indice de spécialisation (RCA de 8,74) est très supérieur à celui de tous les autres États membres, ce qui reflète la position dominante d'Ansaldo Energia dans la conception et la fabrication de turbines à gaz industrielles (spécialisation).
L'Italie est également le premier importateur de l'UE (355 M€ en 2025, +107 %), ce qui peut s'expliquer par des importations de composants ou de turbines complémentaires pour des projets d'infrastructure nationaux.
| État membre (exportations) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation | RCA (2025) |
|---|---|---|---|---|
| Italie | 630 | 801 | +27,1 % | 8,74 |
| Allemagne | 259 | 641 | +147,1 % | 1,01 |
| Tchéquie | 46 | 404 | +771,5 % | 0,05 |
| France | 440 | 118 | −73,2 % | 0,14 |
| Suède | 49 | 134 | +171,8 % | 0,48 |
| Pays-Bas | 136 | 23 | −83,0 % | 0,16 |
| Belgique | 54 | 30 | −44,8 % | — |
La Tchéquie, révélation de la période
La progression la plus spectaculaire revient à la Tchéquie, dont les exportations ont été multipliées par près de neuf (de 46 M€ à 404 M€, +772 %). Ce bond considérable s'explique vraisemblablement par l'implantation ou l'expansion d'unités de production sur le territoire tchèque, possiblement liées aux grands constructeurs mondiaux. La Tchéquie est également devenue le troisième importateur de l'UE (158 M€, +789 %), ce qui suggère un rôle croissant de plateforme d'assemblage ou de maintenance (rapporteurs par valeur).
Le déclin spectaculaire de la France
À l'opposé, la France a connu un recul marqué de ses exportations, passant de 440 M€ à 118 M€ (−73 %). Ce déclin est d'autant plus frappant que la France figurait parmi les trois premiers exportateurs européens en 2015. Il reflète possiblement la restructuration industrielle de certains actifs de production, ou la perte de parts de marché au profit de concurrents italiens et centre-européens. L'indice de spécialisation français (RCA = 0,14) confirme que la France n'est plus un acteur spécialisé sur ce segment.
L'Allemagne confirme sa position de deuxième exportateur
L'Allemagne a doublé ses exportations (de 259 M€ à 641 M€, +147 %), consolidant sa position de deuxième exportateur de l'UE. Son RCA proche de 1 (1,01) indique une spécialisation dans la moyenne, cohérente avec une base industrielle diversifiée qui inclut des acteurs comme Siemens Energy.
Une production européenne en forte croissance
La valeur de la production européenne de turbines à gaz est passée d'environ 1,64 Mds€ à 3,20 Mds€ (+94,8 %) sur la période, selon les données PRODCOM (production). Cette croissance, presque un doublement, a été supérieure à celle des exportations (+38 %), ce qui implique que la demande intérieure européenne a joué un rôle moteur. Cela est cohérent avec les besoins de modernisation des centrales électriques européennes dans le contexte de la transition énergétique et du développement des capacités de secours intermittentes.
Autonomie : l'UE reste exportatrice nette, mais sa propension à l'exportation recule
Malgré un excédent commercial qui a progressé de 994 M€ à 1 523 M€ (+53 %), l'indicateur de dépendance nette aux importations s'est rapproché de zéro, passant de −47 % à −26 % (dépendance nette). L'UE demeure exportatrice nette, mais sa capacité à exporter une part significative de sa production s'est érodée. En effet, la propension à l'exportation a reculé de 72 % à 61 % (propension à l'export), tandis que l'intensité commerciale (rapport échanges/production) est passée de 80 % à 72 % (intensité commerciale). Autrement dit, la production européenne a cru plus vite que les échanges internationaux, signe que le marché intérieur européen absorbe une part croissante de la production locale.
Conclusion
Le marché européen des turbines à gaz de forte puissance (CN 841182) a connu, sur la décennie 2015–2025, une transformation profonde plus que quantitative. Si la valeur des échanges a globalement progressé, cette croissance masque une montée en gamme prononcée : moins d'unités échangées, mais à des valeurs unitaires nettement supérieures, reflétant la demande croissante pour des turbines plus puissantes et plus sophistiquées.
Sur le plan géographique, les flux se sont recomposés autour de nouveaux pôles : la Chine et le Qatar sont devenus des marchés majeurs pour les exportations européennes, tandis que l'Égypte, la Corée du Sud et la Thaïlande ont fortement réduit leurs achats. Côté importations, la dépendance vis-à-vis des États-Unis s'est consolidée, avec un HHI en hausse qui traduit un risque de concentration des approvisionnements.
Enfin, au sein même de l'UE, les hiérarchies ont été bouleversées : l'Italie a renforcé son leadership industriel, la Tchéquie est devenue un acteur de premier plan, tandis que la France et les Pays-Bas ont connu des reculs marqués. La production européenne a presque doublé en valeur, portée par la transition énergétique et le renouvellement des infrastructures de production d'électricité, ce qui explique en partie le recul relatif de la propension à exporter. L'UE reste un acteur majeur de ce marché stratégique, mais sa position se transforme : moins dépendante de ses exportations pour absorber sa production, mais toujours très dépendante des États-Unis pour ses importations de turbines à gaz de forte puissance.