Évolution du marché : Tracteurs de 75 à 130 kW (CN 870194) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution des échanges extérieurs de l'Union européenne pour les tracteurs d'une puissance motrice comprise entre 75 et 130 kW (code NC 870194), hors motoculteurs, tracteurs routiers pour semi-remorques et tracteurs à chenilles. Ce segment couvre principalement des tracteurs agricoles et forestiers à roues (sous-position 87019410), qui représentent l'écrasante majorité des flux, ainsi qu'une catégorie résiduelle de tracteurs non agricoles (87019490).
Sur la période de données effectivement disponible (2017–2025), l'UE s'est positionnée comme un exportateur net structurel de ces engins, avec un excédent commercial persistant mais en forte érosion. Le marché a connu un cycle marqué : un boom des exportations entre 2021 et 2023, suivi d'une correction brutale, tandis que les importations ont connu une croissance régulière portée par de nouveaux fournisseurs. Les dynamiques de prix et de volumes révèlent par ailleurs des divergences structurelles significatives entre le poids (tonnes) et le nombre d'unités échangées.
1. Un cycle boom-correction qui érode un excédent commercial historique
1.1. L'UE demeure un exportateur net, mais l'excédent a reculé de 65 % depuis son pic
L'Union européenne affiche un excédent commercial positif sur l'ensemble de la période, confirmant sa position de fournisseur majeur de tracteurs de 75–130 kW sur les marchés mondiaux. Cependant, cet excédent a connu une trajectoire en cloche : il est passé d'environ 1,23 milliard d'euros en 2017 à un sommet d'environ 2,76 milliards en 2023, avant de reculer brutalement à 968 millions d'euros en 2025 — un repli de 21 % entre la première et la dernière année, et surtout de près de 65 % par rapport au pic de 2023.
1.2. Le boom des exportations de 2021–2023, porté par une demande mondiale dopée
Les exportations de l'UE ont connu une phase d'expansion remarquable entre 2020 et 2023. En valeur, elles sont passées de 1,66 milliard d'euros en 2020 à 3,20 milliards en 2023 — soit un quasi-doublement. Ce boom s'explique vraisemblablement par la conjonction de plusieurs facteurs : une reprise post-Covid de la demande agricole mondiale, des prix des matières premières agricoles élevés incitant au renouvellement des équipements, et des tensions sur les chaînes d'approvisionnement qui ont gonflé les prix unitaires. En nombre de pièces exportées, le pic atteint en 2023 (42 924 unités) confirme un volume exceptionnel, bien supérieur aux ~30 000 unités des années pré-pandémiques.
1.3. La correction de 2024–2025 : un retour aux niveaux d'avant-crise
L'année 2024 marque un tournant. Les exportations chutent à 1,99 milliard d'euros, puis à 1,59 milliard en 2025 — revenant à un niveau comparable à celui de 2017. En nombre de pièces, la contraction est également nette (29 166 unités en 2024). Parallèlement, les importations dans l'UE ont connu leur propre dynamique : après une relative stabilité entre 2019 et 2024 (autour de 380–535 millions d'euros), elles ont bondi à 624 millions d'euros en 2025, soit une hausse de 104 % par rapport à 2017. Ce double mouvement — exportations en repli et importations en hausse — explique l'érosion rapide de l'excédent commercial.
| Indicateur | 2017 | 2020 | 2023 (pic) | 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Exportations (Mds EUR) | 1,53 | 1,66 | 3,20 | 1,59 |
| Importations (M EUR) | 306 | 380 | 448 | 624 |
| Solde (Mds EUR) | 1,23 | 1,28 | 2,76 | 0,97 |
2. Une reconfiguration géographique des approvisionnements et une diversification des fournisseurs
2.1. Le Royaume-Uni reste le premier fournisseur, mais de nouveaux acteurs émergent
Le Royaume-Uni demeure de loin le principal fournisseur extra-UE de tracteurs de cette gamme de puissance, avec des importations passées de 223 millions d'euros en 2017 à 386 millions en 2025 (+73 %). Cette position s'explique par la présence historique de grands constructeurs (notamment les usines de tracteurs au Royaume-Uni) et par l'intégration des chaînes de valeur après le Brexit. Toutefois, la part relative du Royaume-Uni diminue face à la montée de fournisseurs émergents.
2.2. L'essor spectaculaire de la Turquie, de l'Inde et de la Chine
Les évolutions les plus frappantes concernent trois pays :
| Fournisseur | 2017 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 1,9 | 56,9 | +2 881 % |
| Inde | 0,8 | 46,6 | +5 512 % |
| Chine | 0,8 | 10,2 | +1 163 % |
| États-Unis | 25,5 | 57,4 | +125 % |
| Biélorussie | 10,9 | 1,3 | −88,5 % |
La Turquie et l'Inde sont ainsi devenus des fournisseurs majeurs, dépassant désormais le Japon (en recul à 24 M EUR, −27 %). La Biélorussie, en revanche, a quasiment disparu des approvisionnements européens (−88,5 %), ce qui s'explique très probablement par les sanctions commerciales imposées dans le contexte géopolitique post-2022. L'essor indien et turc témoigne de la montée en gamme de ces industries nationales et de leur capacité à exporter vers des marchés exigeants.
2.3. Une concentration des importations en baisse, signe de diversification
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur est passé de 5 516 en 2017 à 4 098 en 2025, soit une baisse de 25,7 %. Cette diminution indique une diversification significative des sources d'approvisionnement de l'UE, réduisant théoriquement sa dépendance vis-à-vis d'un fournisseur unique. Du côté des exportations, le HHI reste beaucoup plus bas (1 744 en 2025) mais a légèrement augmenté (+20,8 %), signe d'une concentration croissante des destinations d'exportation autour de quelques marchés clés.
2.4. Une volatilité marquée sur les fournisseurs émergents
Les coefficients de variation les plus élevés concernent précisément les partenaires les plus récents ou les plus instables : l'Inde (CV = 1,12), le Mexique (1,61) et la Corée du Sud (1,11) pour les importations. Ces niveaux de volatilité s'expliquent par le caractère encore faible ou erratique de ces flux, typiques d'un fournisseur en phase de montée en charge. À l'inverse, la Suisse (CV = 0,14) et le Royaume-Uni (CV = 0,39) présentent des échanges beaucoup plus stables. Un choc de prix significatif a été détecté sur les importations en provenance du Royaume-Uni en 2020 (anomalie de 13,3, baisse de prix de 20,1 %), vraisemblablement lié aux perturbations du Brexit et de la pandémie.
3. Des divergences structurelles entre tonnage, nombre de pièces et valeur unitaire
3.1. Une contradiction apparente : plus de pièces mais moins de tonnes à l'exportation
L'un des signaux les plus marquants de la période réside dans la divergence entre les mesures de volume en tonnes et en nombre de pièces. À l'exportation, le tonnage a baissé de 25,2 % (de 175 360 t à 131 105 t) tandis que le nombre de pièces a augmenté de 28,7 % (de 30 502 à 39 263). Cela signifie que la masse moyenne par tracteur exporté a considérablement diminué, passant d'environ 5,7 tonnes à 3,3 tonnes — ce qui suggère un déplacement du mix export vers des modèles plus légers dans cette gamme de puissance.
3.2. À l'importation, le phénomène inverse : des unités plus lourdes et plus coûteuses
Le mouvement est inversé pour les importations : le tonnage augmente de 37,1 % (de 39 738 t à 54 464 t) tandis que le nombre de pièces diminue de 28,4 % (de 14 405 à 10 315). La masse moyenne par tracteur importé passe ainsi de 2,8 tonnes à 5,3 tonnes. Les tracteurs entrant dans l'UE sont donc moins nombreux mais nettement plus lourds et plus onéreux. Le prix moyen par pièce importée a bondi de 184,8 %, passant de 21 247 EUR à 60 509 EUR — une progression spectaculaire qui reflète à la fois une inflation des coûts de production et un glissement vers des modèles de plus haute valeur ajoutée.
3.3. Une hausse généralisée des prix à la tonne, plus marquée à l'importation
Les prix par tonne ont augmenté des deux côtés des échanges, mais de manière plus prononcée à l'importation :
| Indicateur | 2017 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Prix export (EUR/t) | 8 735 | 12 147 | +39,1 % |
| Prix import (EUR/t) | 7 702 | 11 462 | +48,8 % |
| Prix export (EUR/pièce) | 50 191 | 40 561 | −19,2 % |
| Prix import (EUR/pièce) | 21 247 | 60 510 | +184,8 % |
Cette hausse des prix à la tonne, commune aux importations et aux exportations, s'inscrit dans le contexte plus large de l'inflation des coûts de l'acier, des composants électroniques et de la logistique qui a affecté l'ensemble de la filière machinisme agricole sur la période.
3.4. Une production européenne stable en volume mais en croissance en valeur
La production intra-UE est passée de 100 000 à 104 100 pièces (+4,1 %), tandis que sa valeur est passée de 6,0 à 7,2 milliards d'euros (+20 %). Cette différence confirme la tendance à la hausse des prix unitaires de production. L'Allemagne domine largement les exportations intra-UE (876 M EUR en 2025, soit environ 55 % du total), suivie de la France (341 M EUR) et de l'Italie (227 M EUR). En termes de spécialisation à l'exportation, la Finlande affiche un indice RSCA de 0,83 en 2025 — le plus élevé de l'UE — confirmant une forte dépendance et spécialisation dans ce segment, tandis que des pays comme l'Irelande (RSCA = −0,95) ou la Suède (−0,90) sont structurellement importateurs nets.
Conclusion
Le marché européen des tracteurs de 75 à 130 kW a traversé une décennie contrastée. L'UE conserve un avantage compétitif affirmé à l'exportation, porté par des constructeurs allemands, français et italiens de renommée mondiale. Toutefois, la période 2024–2025 marque un net infléchissement : les exportations revenues à leur niveau de 2017, couplées à une flambée des importations, ont fait fondre l'excédent commercial de près de deux tiers en deux ans.
Parallèlement, la géographie des approvisionnements se recompose profondément. L'essor de la Turquie, de l'Inde et de la Chine comme fournisseurs, conjugué à l'effondrement des flux en provenance de Biélorussie, traduit une diversification structurelle mais aussi une exposition accrue à des partenaires à forte volatilité. Enfin, les divergences entre les mesures de volume (tonnes vs. pièces) et de prix révèlent des évolutions de mix produit qui méritent un suivi attentif, dans un contexte où la transition énergétique et la numérisation de l'agriculture continuent de transformer les besoins en équipement.