Évolution du marché : Tabac écoté (CN 240120) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 240120 désigne les tabacs partiellement ou totalement écotés, mais non autrement travaillés. Ce produit, matière première essentielle de l'industrie manufacturière du tabac, englobe plusieurs variétés — flue cured, light air cured, dark air cured, sun cured oriental — dont les caractéristiques de séchage et de qualité déterminent les usages finaux. Sur la période 2015–2025, l'Union européenne s'est affirmée comme un importateur massif de ce produit, avec un déficit commercial compris entre −908 M€ et −1 729 M€ selon les années. Trois grandes dynamiques structurent l'évolution de ce marché : la persistance d'un déficit commercial malgré une production intérieure en forte expansion, une reconfiguration géographique notable des partenaires d'approvisionnement et de destination, et une inflation marquée des prix couplée à une concentration accrue sur les variétés principales.
1. Un déficit commercial durable malgré une production européenne en pleine expansion
Des importations structurellement supérieures aux exportations
L'UE affiche sur l'ensemble de la période un déficit commercial persistant. En 2015, les importations atteignaient 2 232 M€ (387 278 t) tandis que les exportations ne représentaient que 737 M€ (114 277 t), soit un déficit de 1 495 M€. En 2025, ce déficit s'est creusé pour atteindre 1 729 M€, les importations ayant progressé à 2 823 M€ (416 906 t) et les exportations à 1 094 M€ (119 668 t). Toutefois, les dynamiques de croissance divergent nettement : en valeur, les exportations ont augmenté de 48,4 % contre 26,5 % pour les importations, ce qui traduit un rattrapage partiel.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations — valeur | 2 232 M€ | 2 823 M€ | +26,5 % |
| Importations — volume | 387 278 t | 416 906 t | +7,7 % |
| Importations — prix moyen | 5 763 €/t | 6 771 €/t | +17,5 % |
| Exportations — valeur | 737 M€ | 1 094 M€ | +48,4 % |
| Exportations — volume | 114 277 t | 119 668 t | +4,7 % |
| Exportations — prix moyen | 6 449 €/t | 9 140 €/t | +41,7 % |
| Solde commercial | −1 495 M€ | −1 729 M€ | −15,7 % |
Une production intérieure en très forte progression
La production européenne de tabac écoté a connu une croissance remarquable. En volume, elle est passée de 19 069 t à 42 932 t (+125,1 %), et en valeur de 76 M€ à 229 M€ (+200,3 %). Cette progression, qui reflète à la fois l'augmentation des surfaces ou des rendements et la hausse des prix, a contribué à réduire la dépendance nette aux importations, passée de 93,8 % à 87,8 % (−6,4 points). Cette dépendance a fluctué entre un minimum de 85,8 % et un maximum de 96,7 %, ce dernier pic correspondant probablement à l'année 2020 où la production européenne a chuté à son plus bas (13 252 t), vraisemblablement sous l'effet de la pandémie de Covid-19.
Un déficit qui se creuse de nouveau après un épisode de resserrement
Le solde commercial n'a pas évolué linéairement. Le déficit le plus faible de la période a été de −908 M€, témoignant d'un moment où le déséquilibre s'était significativement réduit. Ce resserrement a cependant été suivi d'un creusement qui a ramené le déficit à −1 729 M€ en 2025, son niveau le plus bas (le plus négatif) de toute la période. Parallèlement, la propension à l'exportation — ratio des exportations sur la production — a chuté de 997 % à 385 % (−61,3 %). Autrement dit, la production européenne a augmenté beaucoup plus vite que les exportations, ce qui suggère qu'une part croissante de la production nationale est désormais absorbée par le marché intérieur, sans pour autant réduire le besoin d'importations.
2. L'Inde et la Turquie au cœur d'une recomposition géographique des flux
Le Brésil, leader stable, encadré par une montée en puissance de l'Inde et du Malawi
Les importations européennes de tabac écoté restent dominées par le Brésil, qui a conservé sa première position avec un flux passé de 556 M€ à 620 M€ (+11,4 %). Cependant, l'évolution la plus marquante est la progression spectaculaire de l'Inde, devenue le deuxième fournisseur de l'UE : ses exportations vers l'UE ont plus que doublé, passant de 167 M€ à 365 M€ (+118,0 %). Le Malawi a également renforcé sa position (+44,5 %, de 238 M€ à 343 M€). À l'inverse, les États-Unis ont perdu du terrain (−28,3 %, de 337 M€ à 242 M€), ce qui les fait passer de la deuxième à la quatrième place parmi les fournisseurs extra-européens.
| Partenaire (importations) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Brésil | 556 | 620 | +11,4 % |
| Inde | 167 | 365 | +118,0 % |
| Malawi | 238 | 343 | +44,5 % |
| États-Unis | 337 | 242 | −28,3 % |
| Tanzanie | 198 | 187 | −5,3 % |
| Mozambique | 134 | 175 | +30,1 % |
| Chine | 75 | 115 | +53,1 % |
Ce rééquilibrage s'accompagne d'une diversification des sources d'approvisionnement. L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur a diminué de 1 192 à 1 047 (−12,2 %), indiquant que les importations se répartissent sur un plus grand nombre de partenaires et que la dépendance vis-à-vis d'un fournisseur dominant s'atténue. En revanche, les importations de certains petits fournisseurs restent très volatiles : le Bangladesh (CV de 0,386), les Philippines (0,345) et la Zambie (0,343) présentent les coefficients de variation les plus élevés parmi les partenaires analysés, tandis que le Brésil (CV de 0,089) demeure le fournisseur le plus régulier.
La Turquie et la Russie, nouveaux moteurs des exportations européennes
Du côté des exportations européennes, la géographie des destinations a connu des mutations encore plus prononcées. La Russie est devenue le premier débouché (de 110 M€ à 206 M€, +87,7 %), suivie de près par la Turquie, dont les achats à l'UE ont bondi de 69 M€ à 171 M€ (+148,7 %). Taïwan a connu une progression fulgurante (+482,4 %, de 9 M€ à 52 M€), tandis que la Côte d'Ivoire a consolidé sa position de destination africaine majeure (+71,3 %, de 71 M€ à 121 M€). À l'inverse, le Japon (−31,0 %) et la Suisse (−33,9 %) ont vu leurs importations en provenance de l'UE reculer sensiblement.
| Partenaire (exportations) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Russie | 110 | 206 | +87,7 % |
| Turquie | 69 | 171 | +148,7 % |
| Côte d'Ivoire | 71 | 121 | +71,3 % |
| Japon | 77 | 53 | −31,0 % |
| Taïwan | 9 | 52 | +482,4 % |
| Ukraine | 39 | 39 | −0,7 % |
| Suisse | 51 | 33 | −33,9 % |
L'HHI des exportations a quant à lui augmenté de 705 à 897 (+27,1 %), ce qui traduit une concentration croissante des flux sortants sur un nombre plus restreint de marchés clés, notamment la Russie et la Turquie.
La Belgique, plaque tournante du commerce intra-UE
Au sein de l'UE, la Belgique occupe une position de hub, à la fois premier importateur (824 M€, +66,2 %) et premier exportateur (469 M€, +101,0 %). La Grèce se distingue par la plus forte spécialisation européenne dans ce produit (RCA de 10,88), suivie de la Croatie (RCA de 8,43) et de la Belgique (RCA de 5,04). La Pologne a connu la plus forte progression des exportations (+502 %, de 15 M€ à 90 M€), tandis que les Pays-Bas ont vu leurs importations reculer de manière significative (−45,4 %, de 333 M€ à 182 M€).
| État membre (importations) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Belgique | 496 | 824 | +66,2 % |
| Allemagne | 598 | 536 | −10,4 % |
| Pologne | 234 | 430 | +83,6 % |
| Pays-Bas | 333 | 182 | −45,4 % |
| Grèce | 49 | 184 | +273,0 % |
| Roumanie | 123 | 104 | −15,8 % |
| France | 74 | 99 | +32,7 % |
| État membre (exportations) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Belgique | 234 | 469 | +101,0 % |
| Allemagne | 196 | 210 | +7,0 % |
| France | 136 | 125 | −8,0 % |
| Italie | 68 | 79 | +15,6 % |
| Pologne | 15 | 90 | +502,0 % |
| Grèce | 22 | 56 | +156,4 % |
| Croatie | 4 | 23 | +450,0 % |
3. Le flue-cured, pivot du marché, dans un contexte d'inflation généralisée des prix
Une hausse des prix plus prononcée à l'exportation qu'à l'importation
La période 2015–2025 est marquée par une inflation significative des prix du tabac écoté, tant à l'importation (+17,5 %, de 5 763 à 6 771 €/t) qu'à l'exportation (+41,7 %, de 6 449 à 9 140 €/t). L'écart de progression est frappant : les prix à l'exportation ont augmenté plus du double de ceux à l'importation. En 2025, le prix moyen des exportations (9 140 €/t) dépasse celui des importations (6 771 €/t) de 35 %, ce qui peut refléter une sélection de qualités supérieures à l'exportation ou une valeur ajoutée liée au tri et à la transformation partielle réalisée au sein de l'UE.
Le flue-cured, variété dominante de près des deux tiers des échanges
L'analyse par sous-catégorie produit révèle une prédominance écrasante du tabac flue cured (NC 24012085). À l'importation, cette variété représentait 267 354 t et 1 783 M€ en 2025, soit environ 64 % du volume et 63 % de la valeur totale des importations. À l'exportation, le flue cured pesait 56 489 t (47 % du volume) pour 521 M€ (48 % de la valeur). La light air cured (NC 24012035) arrive en seconde position : elle représentait 136 847 t et 828 M€ à l'importation, et 32 904 t et 277 M€ à l'exportation.
| Segment produit | Imp. 2015 (t) | Imp. 2025 (t) | Imp. prix 2015 (€/t) | Imp. prix 2025 (€/t) | Exp. 2015 (t) | Exp. 2025 (t) | Exp. prix 2015 (€/t) | Exp. prix 2025 (€/t) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Flue cured (24012085) | 234 879 | 267 354 | 5 644 | 6 668 | 58 307 | 56 489 | 5 421 | 9 217 |
| Light air cured (24012035) | 142 076 | 136 847 | 5 376 | 6 051 | 30 508 | 32 904 | 5 788 | 8 410 |
| Dark air cured (24012070) | 5 492 | 5 409 | 13 174 | 21 002 | 450 | 67 | 5 244 | 9 452 |
| Autres (24012095) | 3 733 | 4 451 | 17 325 | 18 738 | 25 012 | 29 729 | 9 676 | 9 739 |
| Sun cured oriental (24012060) | 1 098 | 2 846 | 4 928 | 5 245 | 0 | 479 | 5 252 | 13 019 |
Les segments de niche — dark air cured et sun cured oriental — présentent des prix unitaires nettement supérieurs, surtout à l'importation (21 002 €/t pour le dark air cured en 2025). Cela traduit l'importation de variétés rares et de haute qualité, notamment depuis des origines spécifiques. Le sun cured oriental connaît une croissance très rapide à l'importation (+159 % en volume), passant de 1 098 t à 2 846 t, ce qui peut refléter un intérêt accru des industriels européens pour ces tabacs à l'arôme distinctif.
Des chocs de prix ponctuels sur certains partenaires clés
L'analyse de la volatilité et des chocs révèle plusieurs événements significatifs. Le choc le plus marquant a concerné les exportations vers le Japon en 2023 : un bond de prix de +64,6 % (abnormalité de 6,9 écarts-types), ce qui peut refléter des perturbations d'offre, des changements réglementaires ou une modification de la qualité importée. Un choc négatif de prix (−23,2 %) a été détecté sur les exportations vers le Nigeria la même année. Du côté des importations, les États-Unis ont connu un choc de prix à la hausse de +14,4 % en 2022 (abnormalité de 3,9), sur un flux représentant 13,8 % de la valeur des importations, ce qui souligne la vulnérabilité de l'UE aux fluctuations de prix sur ce partenaire majeur.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen du tabac écoté (NC 240120) a connu une triple mutation. Premièrement, la production intérieure de l'UE a plus que douclé en volume (+125 %) et triplé en valeur (+200 %), contribuant à réduire partiellement — sans l'éradiquer — la dépendance aux importations, qui demeure à près de 88 %. Deuxièmement, la géographie des échanges s'est profondément reconfigurée : l'Inde a émergé comme un fournisseur majeur (+118 %) aux côtés du Brésil, tandis que la Turquie et la Russie sont devenues les principaux débouchés des exportations européennes. Troisièmement, les prix ont connu une hausse généralisée, plus marquée à l'exportation (+42 %) qu'à l'importation (+17,5 %), dans un marché dominé par le tabac flue cured. L'UE reste structurellement déficitaire (−1 729 M€ en 2025), mais le rythme de croissance de ses exportations dépasse celui de ses importations, ce qui laisse entrevoir un lent rééquilibrage. La concentration des importations sur un nombre croissant de fournisseurs (HHI en baisse) renforce la résilience de l'approvisionnement, tandis que le regroupement des exportations sur quelques marchés (HHI en hausse) pourrait constituer un facteur de vulnérabilité à surveiller.