Évolution du marché : Morceaux de poulet frais (CN 020713) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 020713 couvre l'ensemble des morceaux et abats comestibles de coqs et de poules d'espèces domestiques, frais ou réfrigérés. Il s'agit d'un code « parapluie » regroupant neuf sous-positions, allant des morceaux désossés (02071310) aux abats comestibles hors foies (02071399), en passant par les poitrines, cuisses, ailes, dos et cous. Sur la période 2015–2025, le commerce de ce produit avec les pays hors UE a connu une transformation profonde : les exportations ont plus que doublé en valeur, le solde commercial s'est considérablement creusé, et la structure des partenaires et des produits s'est radicalement réorganisée. Ce rapport identifie trois dynamiques majeures qui ont façonné ce marché sur la décennie.
I. L'Union européenne, exportateur net en pleine accélération
Une croissance spectaculaire des exportations, bien supérieure à celle des importations
Sur la période 2015–2025, les exportations de morceaux de poulet frais de l'UE vers les pays tiers ont progressé de manière remarquable :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur des exportations | 726,8 M € | 1 560,9 M € | +114,8 % |
| Volume des exportations | 235 603 t | 325 137 t | +38,0 % |
| Prix moyen export | 3 085 €/t | 4 801 €/t | +55,6 % |
| Valeur des importations | 134,2 M € | 265,3 M € | +97,7 % |
| Volume des importations | 134 479 t | 169 641 t | +26,1 % |
| Prix moyen import | 998 €/t | 1 564 €/t | +56,8 % |
Sources : Vue d'ensemble du commerce
Un solde commercial qui se creuse durablement
L'UE affiche un excédent commercial structurel sur ce produit. Le solde est passé de 592,6 M € en 2015 à 1 295,7 M € en 2025, soit une progression de +118,6 %. Ce creusement résulte de la combinaison d'une hausse des volumes exportés nettement plus forte que celle des volumes importés (+38 % contre +26 %) et d'une appréciation des prix à l'exportation supérieure à celle des prix à l'importation en valeur absolue (4 801 €/t contre 1 564 €/t en 2025).
Une dépendance aux importations qui reste limitée
Le taux de dépendance nette aux importations est resté négatif tout au long de la période (entre -4,5 % et -8,9 %), confirmant que l'UE exporte systématiquement plus qu'elle n'importe. En 2025, ce taux s'établit à -5,9 %, en léger repli par rapport à 2015 (-5,6 %). L'UE ne dépend donc pas des pays tiers pour satisfaire sa consommation de poulet frais ; elle est au contraire un fournisseur net pour le reste du monde.
Une production intérieure en forte expansion qui alimente les exportations
La production européenne a connu une croissance encore plus marquée que le commerce extérieur :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Quantité produite | 2,40 Mds kg | 8,45 Mds kg | +251,8 % |
| Valeur de production | 5,50 Mds € | 22,65 Mds € | +312,0 % |
Cette explosion de la production, qui dépasse nettement la croissance des exportations en volume (+38 %), traduit une forte montée de la demande intérieure européenne conjuguée à une capacité d'exportation accrue. Le taux de propension à l'exportation s'est maintenu autour de 6,3 % à 6,7 %, indiquant que la part de la production destinée à l'exportation est restée stable malgré l'accroissement considérable des volumes.
II. Une géographie commerciale en profonde recomposition
Le Royaume-Uni : pivot incontournable des échanges, mais en perte de vitesse relative à l'import
Le Royaume-Uni demeure de loin le principal partenaire commercial de l'UE pour ce produit, tant à l'import qu'à l'export :
| Flux | Partenaire | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Exportations vers → | Royaume-Uni | 648,9 M € | 1 395,4 M € | +115,1 % |
| Importations depuis → | Royaume-Uni | 113,3 M € | 55,8 M € | -50,8 % |
| Exportations vers → | Suisse | 52,3 M € | 123,7 M € | +136,4 % |
| Importations depuis → | Ukraine | 19,9 M € | 202,0 M € | +915,8 % |
Sources : Principaux partenaires
Le Royaume-Uni concentre à lui seul près de 89 % de la valeur des exportations de l'UE vers les pays tiers en 2025 (1 395 M € sur 1 561 M €). Ce quasi-monopole à l'export s'est renforcé au fil du temps, le coefficient HHI des exportations restant stable autour de 8 030–8 075.
À l'inverse, la part du Royaume-Uni dans les importations de l'UE a fortement reculé (-50,8 %), ce qui s'explique vraisemblablement par les effets du Brexit (réalignement réglementaire, friction aux frontières) et la montée en puissance d'un nouveau fournisseur.
L'Ukraine, irruption fulgurante en tant que fournisseur majeur
La trajectoire la plus spectaculaire de la décennie est celle de l'Ukraine en tant que fournisseur de l'UE. Les importations en provenance d'Ukraine sont passées de 19,9 M € en 2015 à 202,0 M € en 2025, soit une multiplication par plus de dix (+915,8 %). L'Ukraine est ainsi devenue le premier fournisseur de l'UE en valeur, dépassant le Royaume-Uni dès les années 2020. Cette progression est alimentée notamment par la hausse massive des importations de poitrines non désossées (02071350), dont le volume importé est passé de 9 130 t à 45 153 t (+395 %).
Ce mouvement s'explique par plusieurs facteurs : la compétitivité-prix de l'aviculture ukrainienne, la signature de l'accord d'association UE-Ukraine avec son volet DCFTA (zones de libre-échange approfondies et complètes), et la libéralisation des droits de douane dans le cadre du statut de candidat à l'adhésion européenne.
Diversification des fournisseurs : Bosnia-Herzégovine, Norvège, Brésil
Au-delà de l'Ukraine, d'autres partenaires ont gagné en importance, bien que sur des valeurs absolues plus modestes :
| Fournisseur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Bosnie-Herzégovine | 46 k € | 5,4 M € | +11 667 % |
| Norvège | 926 k € | 1,9 M € | +104 % |
| Brésil | 409 € | 91,6 k € | +22 293 % |
L'indice HHI des importations a diminué de 7 350 à 6 246 (-15 %), confirmant une diversification progressive des sources d'approvisionnement. En volume, cette tendance est encore plus marquée (HHI passant de 8 776 à 5 118, soit -41,7 %), ce qui indique que les petits fournisseurs ont gagné des parts de marché en volume.
Volatilité des flux : des marchés de destination instables à l'export
L'analyse des coefficients de variation révèle une stabilité remarquable des flux avec le Royaume-Uni (CV de 0,12 à l'export) et la Suisse (CV de 0,19), tandis que les destinations africaines et asiatiques affichent une volatilité bien plus élevée :
| Partenaire (export) | Coefficient de variation |
|---|---|
| Royaume-Uni | 0,12 |
| Suisse | 0,19 |
| Ghana | 0,47 |
| Hong Kong | 1,26 |
| Congo | 1,65 |
Les marchés secondaires (Afrique subsaharienne, Asie) apparaissent ainsi comme des débouchés opportunistes, soumis à des fluctuations importantes d'une année à l'autre, alors que le marché britannique constitue un ancrage structurel.
III. La Pologne, moteur de la spécialisation européenne et recomposition des segments produits
L'émergence fulgurante de la Pologne comme premier exportateur européen
Au sein de l'UE, la redistribution des rôles entre États membres est frappante. La Pologne a connu la progression la plus spectaculaire :
| Pays exportateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Pays-Bas | 398,7 M € | 662,1 M € | +66,0 % |
| Pologne | 92,1 M € | 525,1 M € | +469,9 % |
| Roumanie | 26,7 M € | 89,2 M € | +234,3 % |
| Belgique | 50,4 M € | 50,6 M € | +0,4 % |
| Allemagne | 53,7 M € | 55,0 M € | +2,5 % |
La Pologne est ainsi passée de quatrième à deuxième exportateur de l'UE, talonnant désormais les Pays-Bas. Son indice de spécialisation RSCA de 0,69 en 2025 (le plus élevé de l'UE, avec un RCA de 5,54) confirme une spécialisation très marquée dans ce produit. La Roumanie (RSCA 0,38) et la Lettonie (RSCA 0,37) complètent le trio des pays les plus spécialisés, tandis que Chypre (RSCA -0,95), la Finlande (-0,93) et l'Irelande (-0,86) figurent parmi les moins spécialisés.
Le morceau désossé (02071310), produit phare des exportations européennes
La répartition segmentée des échanges révèle une domination écrasante des morceaux désossés (02071310) dans les exportations :
| Segment | Valeur export 2015 | Valeur export 2025 | Part 2025 |
|---|---|---|---|
| 02071310 – Morceaux désossés | 482,1 M € | 1 347,2 M € | 86,3 % |
| 02071360 – Cuisses non désossées | 48,3 M € | 47,6 M € | 3,0 % |
| 02071330 – Ailes entières | 27,1 M € | 36,2 M € | 2,3 % |
| 02071370 – Autres morceaux non désossés | 22,4 M € | 70,7 M € | 4,5 % |
| 02071350 – Poitrines non désossées | 110,0 M € | 33,7 M € | 2,2 % |
Les morceaux désossés représentent plus de 86 % de la valeur exportée en 2025, avec une croissance de +179 % sur la période. Leur prix moyen à l'exportation a progressé de 4 064 à 5 564 €/t (+37 %). À l'inverse, les poitrines non désossées (02071350) ont connu un effondrement de leurs exportations (-69 % en valeur), probablement en raison de la réorientation de ce segment vers le marché intérieur ou de la concurrence ukrainienne.
Les importations se concentrent sur les poitrines et les abats
Côté importations, la structure est très différente :
| Segment | Valeur import 2015 | Valeur import 2025 | Part 2025 |
|---|---|---|---|
| 02071350 – Poitrines non désossées | 21,1 M € | 124,9 M € | 47,1 % |
| 02071310 – Morceaux désossés | 65,9 M € | 95,2 M € | 35,9 % |
| 02071340 – Dos, cous, croupions | 8,8 M € | 17,7 M € | 6,7 % |
| 02071360 – Cuisses non désossées | 7,3 M € | 10,6 M € | 4,0 % |
| 02071399 – Abats (hors foies) | 4,5 M € | 3,5 M € | 1,3 % |
Les poitrines non désossées sont le segment qui a le plus progressé à l'importation (+492 % en valeur), porté par les flux ukrainiens. Ce segment représente désormais 47 % des importations totales. Parallèlement, les « autres morceaux non désossés » (02071370) — qui avaient culminé à 108 M € en 2019 — se sont quasiment effondrés à 1,2 M € en 2025, suggérant un reclassement tarifaire ou un changement structurel des flux.
Un marché intérieur européen en plein développement
Les importations intra-UE montrent une recomposition tout aussi dynamique, l'Autriche passant de 8 k € à 89,7 M € et la Slovaquie de 88 k € à 18,3 M € en tant que déclarants importateurs. Ces mouvements reflètent à la fois l'intégration des chaînes de valeur avicoles en Europe centrale et orientale et le développement de plateformes logistiques de redistribution.
Conclusion
Le marché européen du poulet frais (NC 020713) a connu, entre 2015 et 2025, une transformation profonde marquée par trois tendances de fond. Premièrement, l'UE a renforcé sa position d'exportateur net, avec un solde commercial doublé (1,3 Mds €) et une production multipliée par 3,5. Deuxièmement, la géographie des partenaires s'est restructurée autour de deux pôles : le Royaume-Uni, ancrage massif mais déclinant à l'import, et l'Ukraine, irruption fulgurante devenue premier fournisseur en valeur grâce notamment aux poitrines de poulet. Troisièmement, la Pologne est devenue le moteur de la spécialisation exportatrice européenne, tandis que le segment des morceaux désossés concentre désormais plus de 86 % de la valeur exportée.
Ces dynamiques soulèvent des questions d'avenir : la dépendance croissante au marché britannique à l'export (89 % de la valeur) constitue un risque de concentration ; l'afflux ukrainien, accentué par les mesures de libéralisation commerciale liées au processus d'adhésion, pourrait peser sur les prix intérieurs ; et la capacité des producteurs européens — polonais en tête — à diversifier leurs débouchés au-delà du Royaume-Uni sera un facteur déterminant de la résilience de ce secteur dans les années à venir.