Évolution du marché : Ferrailles déchiquetées (CN 72044910) — 2015–2025
Introduction
Les ferrailles déchiquetées (code NC 72044910) constituent une matière première secondaire stratégique pour la sidérurgie européenne. Ce produit, issu du recyclage et de la mise en forme de déchets ferreux, alimente les fours à arc électrique qui représentent une part croissante de la production d'acier sur le continent. Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne pour ce code a été marqué par trois dynamiques majeures : une expansion remarquable des exportations vers la Turquie et les marchés émergents, un choc de prix d'ampleur exceptionnelle en 2021, et une restructuration géopolitique profonde affectant les flux d'approvisionnement et la spécialisation des États membres.
Ce tableau de bord retrace l'évolution des échanges extra-UE sur une fenêtre complète de onze années (2015–2025), en excluant les périodes incomplètes.
1. L'essor des exportations européennes, porté par la Turquie et les marchés émergents
1.1 Des exportations en forte progression, en volume comme en valeur
Entre 2015 et 2025, les exportations extra-UE de ferrailles déchiquetées ont connu une croissance spectaculaire, surpassant nettement celle des importations :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) | Maximum sur la période |
|---|---|---|---|---|
| Valeur exportations (M EUR) | 418,5 | 1 041,2 | +148,8 % | 1 611,1 |
| Quantité exportations (k tonnes) | 1 952 | 3 352 | +71,7 % | 4 418 |
| Prix unitaire export. (EUR/t) | 214 | 311 | +44,9 % | 405 |
| Valeur importations (M EUR) | 276,9 | 365,9 | +32,2 % | 448,9 |
| Quantité importations (k tonnes) | 1 241 | 1 150 | -7,3 % | 1 241 |
| Prix unitaire import. (EUR/t) | 223 | 318 | +42,6 % | 425 |
| Solde commercial (M EUR) | 141,6 | 675,3 | +376,9 % | 1 211,8 |
Source : Échanges commerciaux
La hausse de la valeur des exportations (+148,8 %) excède nettement celle des quantités (+71,7 %), ce qui traduit l'effet combiné de volumes croissants et d'une appréciation soutenue des prix unitaires. Le solde commercial, structurellement excédentaire, a été multiplié par près de cinq en valeur, avec un sommet historique à 1 211,8 M EUR. À l'inverse, les importations ont stagné en valeur (+32,2 %) tout en reculant en volume (-7,3 %), confirmant un besoin d'approvisionnement extérieur contenu.
1.2 La Turquie, moteur quasi exclusif de la croissance à l'exportation
La répartition des exportations par partenaire révèle une concentration exceptionnelle sur la Turquie :
| Partenaire | Valeur 2015 (M EUR) | Valeur 2025 (M EUR) | Variation (%) | Valeur max (M EUR) |
|---|---|---|---|---|
| Turquie | 256,3 | 655,7 | +155,8 % | 1 031,7 |
| Pakistan | 36,4 | 92,6 | +154,4 % | 172,6 |
| Inde | 24,0 | 28,1 | +17,2 % | 192,0 |
| Égypte | 0,04 | 70,0 | +196 002 % | 93,0 |
| États-Unis | 23,2 | 17,8 | -23,6 % | 53,0 |
| Moldavie | 1,2 | 18,9 | +1 478 % | 121,0 |
| Norvège | 1,0 | 69,1 | +6 659 % | 71,7 |
La Turquie a absorbé en moyenne près de deux tiers de la valeur totale des exportations extra-UE de ferrailles déchiquetées, passant de 256,3 M EUR en 2015 à 655,7 M EUR en 2025. Son pic, atteint à 1 031,7 M EUR, reflète l'appétit considérable de l'industrie sidérurgique turque pour la ferraille européenne, alimenté par la capacité installée de fours à arc électrique et par la compétitivité de la livre turque.
Au-delà de la Turquie, plusieurs marchés émergents ont émergé comme débouchés significatifs. L'Égypte est passée d'un flux quasi inexistant (35 680 EUR en 2015) à 70,0 M EUR en 2025, témoignant du développement rapide de la capacité sidérurgique égyptienne. La Norvège, traditionnellement fournisseur de l'UE, est devenue un débouché majeur (69,1 M EUR en 2025, contre 1,0 M EUR en 2015), probablement en lien avec le dynamisme de ses propres aciéries à arc électrique. Le Pakistan (92,6 M EUR) et la Moldavie (18,9 M EUR, avec un pic à 121,0 M EUR) complètent cette géographie diversifiée.
1.3 Des importations concentrées sur le Royaume-Uni et la Norvège, avec un recul de l'Allemagne
Les importations par partenaire affichent une géographie plus stable mais marquée par des recompositions notables :
| Partenaire | Valeur 2015 (M EUR) | Valeur 2025 (M EUR) | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 125,7 | 158,9 | +26,4 % |
| Norvège | 46,0 | 86,9 | +89,0 % |
| Suisse | 18,5 | 27,6 | +49,5 % |
| États-Unis | 18,9 | 19,1 | +0,8 % |
| Macédoine du Nord | 6,1 | 20,7 | +238,1 % |
| Serbie | 4,8 | 8,5 | +78,4 % |
| Russie | 43,7 | 0,000063 | -100,0 % |
Le Royaume-Uni demeure le premier fournisseur de l'UE avec 158,9 M EUR en 2025, suivi par la Norvège (86,9 M EUR). L'effondrement des importations en provenance de Russie — de 43,7 M EUR à un montant négligeable — constitue le changement le plus spectaculaire et sera analysé en détail dans la troisième partie.
Du côté des États membres importateurs, l'Espagne reste le premier acheteur de ferrailles extra-UE (72,6 M EUR en 2025), devançant les Pays-Bas (82,5 M EUR, en très forte progression depuis 4,4 M EUR en 2015) et l'Italie (43,1 M EUR). L'Allemagne, autrefois deuxième importateur (59,4 M EUR en 2015), a vu ses importations s'effondrer à 19,7 M EUR (-66,9 %), reflétant probablement le ralentissement de son industrie sidérurgique et la réorientation de ses approvisionnements.
2. Une volatilité des prix amplifiée par le choc de 2021
2.1 La hausse structurelle des prix unitaires entre 2015 et 2025
Sur l'ensemble de la période, les prix unitaires moyens des ferrailles déchiquetées ont sensiblement augmenté, tant à l'exportation qu'à l'importation :
| Flux | Prix 2015 (EUR/t) | Prix 2025 (EUR/t) | Variation (%) | Maximum (EUR/t) | Minimum (EUR/t) |
|---|---|---|---|---|---|
| Exportations | 214 | 311 | +44,9 % | 405 | 191 |
| Importations | 223 | 318 | +42,6 % | 425 | 199 |
Les prix à l'importation ont systématiquement dépassé ceux des exportations, ce qui s'explique par la qualité supérieure ou la composition plus homogène des lots importés. L'écart de prix s'est toutefois resserré au cours de la période, passant de 9 EUR/t en 2015 à 7 EUR/t en 2025, avant d'atteindre un écart maximal de 20 EUR/t (425 EUR/t à l'importation contre 405 EUR/t à l'exportation).
La hausse des prix reflète plusieurs facteurs structurels : la raréfaction relative des ferrailles de qualité en Europe, la montée des exigences environnementales favorisant l'acier recyclé, et la forte demande internationale tirée par les économies émergentes.
2.2 Le choc de 2021 : des hausses de prix brutales sur les principaux flux
L'analyse des événements de choc identifie l'année 2021 comme un moment de rupture, avec trois chocs de prix majeurs concentrés sur une seule année :
| Partenaire | Flux | Indice d'anomalie | Hausse de prix (%) | Part de valeur (%) |
|---|---|---|---|---|
| Norvège | Importations | 57,2 | +54,6 % | 31,0 % |
| Pakistan | Exportations | 33,2 | +58,2 % | 11,1 % |
| Turquie | Exportations | 11,1 | +47,2 % | 73,8 % |
Le choc le plus prononcé concerne les importations en provenance de Norvège, avec un indice d'anomalie de 57,2 et une hausse de prix de 54,6 %. Cet épisode coïncide avec la reprise post-COVID et la flambée des matières premières qui a marqué l'année 2021 à l'échelle mondiale. La Turquie, partenaire dominant, a vu les prix de ses importations de ferrailles européennes bondir de 47,2 %, affectant 73,8 % de la valeur totale des exportations — ce qui illustre l'ampleur du transfert de valeur vers les sidérurgistes turcs.
Le Pakistan a également connu un choc de prix significatif (+58,2 %), suggérant une forte tension entre l'offre européenne et la demande pakistanaise en pleine expansion.
2.3 Une volatilité inégale selon les partenaires
Le coefficient de variation des flux commerciaux révèle des niveaux de volatilité très hétérogènes :
Importations (principaux partenaires) :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| Russie | 1,26 |
| Israël | 1,81 |
| Canada | 0,86 |
| États-Unis | 0,69 |
| Serbie | 0,45 |
| Suisse | 0,37 |
| Royaume-Uni | 0,34 |
| Norvège | 0,09 |
Exportations (principaux partenaires) :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| Moldavie | 0,97 |
| Biélorussie | 0,91 |
| Inde | 0,82 |
| Égypte | 0,78 |
| Norvège | 0,68 |
| États-Unis | 0,63 |
| Bangladesh | 0,67 |
| Pakistan | 0,35 |
| Maroc | 0,33 |
| Turquie | 0,25 |
| Royaume-Uni | 0,13 |
La Russie se distingue par une volatilité très élevée (CV = 1,26), reflétant l'interruption brutale de ses flux vers l'UE. À l'exportation, la Moldavie (CV = 0,97) et la Biélorussie (CV = 0,91) présentent les fortes fluctuations, caractéristiques de marchés de taille modeste sujets à des pics ponctuels. À l'inverse, la Turquie, malgré son volume considérable, affiche une volatilité relativement contenue (CV = 0,25), ce qui témoigne de la régularité structurelle de la demande turque.
3. Restructurations géopolitiques, déclin de la production et disparités entre États membres
3.1 L'effondrement des approvisionnements russes : un tournant géostratégique
La disparition quasi totale des importations en provenance de Russie constitue l'un des changements les plus marquants de la période. D'un montant de 43,7 M EUR en 2015 (soit 15,8 % de la valeur totale des importations), les livraisons russes se sont effondrées à un montant négligeable (63 EUR) en 2025, soit une chute de -100,0 %. Ce déclin, amorcé avant même les sanctions liées au conflit ukrainien de 2022, s'explique par la combinaison de restrictions commerciales progressives, de tensions géopolitiques croissantes et de la volonté de la Russie de conserver ses ressources en ferraille pour sa propre industrie sidérurgique.
Ce retrait a été partiellement compensé par la montée en puissance de fournisseurs alternatifs, notamment la Norvège (+89,0 %), la Suisse (+49,5 %) et la Macédoine du Nord (+238,1 %), mais le degré de concentration des importations (HHI) a diminué de 2 700 à 2 595 (-3,9 %), signalant une diversification relative des sources d'approvisionnement.
3.2 Une production intérieure en léger recul
Les données de production européenne montrent une tendance baissière modérée :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Volume de production (M tonnes) | 36,0 | 33,6 | -6,7 % |
| Valeur de production (M EUR) | 9 100 | 8 780 | -3,5 % |
La production de ferrailles déchiquetées a reculé de 6,7 % en volume, passant de 36,0 à 33,6 millions de tonnes. Ce déclin, quoique modéré, reflète les difficultés de l'industrie manufacturière européenne (moindres déchets de production), les contraintes de collecte et la concurrence croissante des pays tiers pour l'acquisition de ferrailles sur le marché mondial. La valeur de production a diminué de 3,5 % seulement, les hausses de prix compensant partiellement la baisse des volumes.
Ce recul de la production combiné à la forte croissance des exportations soulève des interrogations sur la propension à exporter de l'UE : celle-ci a diminué de 31,4 % à 23,5 % (-25,1 %), tandis que l'intensité commerciale est passée de 40,2 % à 35,0 % (-12,8 %). Ces indicateurs suggèrent que, si les échanges absolus ont progressé, la part du commerce extérieur dans la valeur ajoutée globale de la filière tend à diminuer.
3.3 Des divergences marquées entre États membres
L'analyse de la spécialisation des États membres en 2025 révèle des profils très contrastés :
Les États membres les plus spécialisés (RSCA > 0) :
| État membre | RSCA | RCA | Part dans la production UE (%) | Part dans le commerce UE (%) |
|---|---|---|---|---|
| Tchéquie | 0,488 | 2,90 | 14,0 % | 4,8 % |
| Croatie | 0,449 | 2,63 | 1,1 % | 0,4 % |
| Portugal | 0,444 | 2,59 | 3,6 % | 1,4 % |
| France | 0,433 | 2,53 | 19,7 % | 7,8 % |
| Danemark | 0,360 | 2,12 | 3,7 % | 1,7 % |
Les États membres les moins spécialisés (RSCA < 0) :
| État membre | RSCA | RCA | Part dans la production UE (%) | Part dans le commerce UE (%) |
|---|---|---|---|---|
| Bulgarie | -0,990 | 0,005 | 0,003 % | 0,6 % |
| Luxembourg | -0,976 | 0,012 | 0,004 % | 0,3 % |
| Estonie | -0,873 | 0,068 | 0,02 % | 0,3 % |
| Italie | -0,846 | 0,083 | 0,7 % | 8,0 % |
| Lituanie | -0,834 | 0,091 | 0,06 % | 0,6 % |
La Tchéquie, la Croatie et le Portugal se distinguent par un avantage comparatif révélé (RCA) supérieur à 2, indiquant une spécialisation marquée dans l'exportation de ferrailles déchiquetées. À l'inverse, l'Italie — bien qu'elle représente 8,0 % du commerce extra-UE de ce produit — affiche un RSCA très négatif (-0,846), ce qui reflète son statut de grande importatrice nette pour alimenter sa puissante sidérurgie.
Les principaux exportateurs au sein de l'UE en 2025 sont la Roumanie (179,9 M EUR), la Suède (154,5 M EUR), la Belgique (122,5 M EUR), la Lituanie (85,0 M EUR) et le Danemark (82,5 M EUR). La Belgique a connu une progression remarquable (+1 071,6 %), passant de 10,5 M EUR à 122,5 M EUR, avec un pic à 208,2 M EUR, confirmant son rôle de plateforme logistique pour le commerce de ferrailles.
3.4 Concentration croissante des exportations et position de l'UE
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) confirme des trajectoires divergentes entre importations et exportations :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| HHI exportations (valeur) | 3 962 | 4 164 | +5,1 % |
| HHI importations (valeur) | 2 700 | 2 595 | -3,9 % |
Les exportations se sont concentrées davantage sur un nombre restreint de partenaires, principalement la Turquie, avec un HHI passant de 3 962 à 4 164. Ce niveau de concentration (dépassant 2 500) est considéré comme élevé et traduit une dépendance significative vis-à-vis d'un nombre limité de débouchés. Les importations, en revanche, se sont légèrement diversifiées (HHI en baisse de 3,9 %), bien que le niveau demeure modérément élevé.
Le taux de dépendance aux importations nettes, demeurant négatif sur toute la période (-20,1 % en 2015, -6,2 % en 2025), confirme que l'UE reste structurellement exportatrice nette de ferrailles déchiquetées. Le rapprochement vers zéro (-6,2 %) indique cependant que l'écart entre importations et exportations s'est réduit en proportion relative, ce qui pourrait traduire une moindre capacité de l'UE à approvisionner les marchés extérieurs à mesure que sa propre industrie absorbe une part croissante de la matière première recyclée.
Conclusion
La période 2015–2025 a transformé le commerce européen de ferrailles déchiquetées. L'UE a consolidé son rôle de fournisseur majeur sur le marché mondial, avec un solde commercial excédentaire porté de 142 M EUR à 675 M EUR, tiré par une demande turque en quasi-monopole et par l'émergence de nouveaux débouchés en Égypte, au Pakistan, en Moldavie et en Norvège.
Trois risques se dégagent de cette analyse. Premièrement, la concentration extrême des exportations sur la Turquie (environ deux tiers de la valeur) expose l'UE à un risque de dépendance commerciale. Deuxièmement, le déclin de la production intérieure (-6,7 % en volume) combiné à la forte propension à exporter soulève la question de l'approvisionnement des aciéries européennes à arc électrique en matière première recyclée de qualité. Troisièmement, l'effondrement des importations russes a contraint l'UE à réorganiser ses flux d'approvisionnement, avec une diversification qui reste à consolider.
Le choc de prix de 2021, qui a vu les prix bondir de près de 50 % sur les principaux flux, rappelle la sensibilité de ce marché aux tensions mondiales. À l'heure où la transition écologique accélère la demande d'acier recyclé et où la compétition internationale pour les ferrailles s'intensifie, la sécurisation de l'approvisionnement en ferrailles déchiquetées apparaît comme un enjeu stratégique majeur pour la souveraineté industrielle européenne.