Évolution du marché : Cigarettes contenant du tabac (CN 240220) — 2015–2025
Introduction
Le marché européen du commerce extérieur de cigarettes contenant du tabac (code NC 240220) a connu des transformations profondes entre 2015 et 2025. L'Union européenne demeure un exportateur net majeur, avec un excédent commercial de 1,9 milliard d'euros en 2025, bien que celui-ci se soit réduit de 21 % par rapport à 2015. Sur la période, la valeur totale des exportations a reculé de 16,9 %, passant de 2,54 milliards à 2,11 milliards d'euros, tandis que les importations ont progressé de 50,6 % pour atteindre 219,7 millions d'euros. Cependant, ces chiffres globaux masquent des dynamiques structurelles majeures : un effondrement des volumes exportés compensé par une hausse marquée des prix unitaires, une recomposition géographique spectaculaire des partenaires commerciaux, et une restructuration profonde de la base productive intra-européenne. Ce rapport analyse ces trois grandes tendances à la lumière des données disponibles.
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1. Une contraction des volumes masquée par l'augmentation des prix
Les exportations ont subi une érosion volumique sans précédent
La dynamique la plus frappante du marché réside dans l'effondrement des quantités exportées par l'UE vers le reste du monde. En tonnes, les exportations sont passées de 138 497 en 2015 à 79 163 en 2025, soit un recul de 42,8 %. Ce déclin ne fut pas linéaire : après un pic à 148 147 tonnes en 2016, les volumes ont connu une chute quasi continue jusqu'à un creux de 69 557 tonnes en 2021, avant une reprise partielle entre 2022 et 2024, sans toutefois retrouver les niveaux d'avant.
| Année | Exportations (tonnes) | Exportations (M€) | Prix moyen (€/t) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 138 497 | 2 541 | 18 344 |
| 2017 | 136 287 | 2 318 | 17 006 |
| 2019 | 86 832 | 1 667 | 19 193 |
| 2021 | 69 557 | 1 257 | 18 066 |
| 2023 | 87 498 | 2 025 | 23 141 |
| 2025 | 79 163 | 2 111 | 26 667 |
La hausse de 45,4 % du prix moyen à l'exportation — passant de 18 344 à 26 667 €/tonne — a ainsi constitué un amortisseur essentiel, limitant le recul de la valeur à « seulement » 16,9 %. Ce phénomène suggère un effet de premiumisation : les volumes de cigarettes standard cèdent la place à des produits à plus forte valeur ajoutée, ou bien reflète une augmentation générale des coûts de production et des taxes.
Les importations progressent en valeur malgré des volumes modestes
Du côté des importations, la trajectoire est inverse. Les quantités importées n'ont augmenté que modérément (+15,4 %, de 8 036 à 9 272 tonnes), mais la valeur a bondi de 50,6 % pour atteindre 219,7 millions d'euros en 2025, un record sur la période. Le prix moyen des importations a crû de 30,5 %, passant de 18 154 à 23 690 €/tonne.
| Année | Importations (tonnes) | Importations (M€) | Prix moyen (€/t) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 8 036 | 146 | 18 154 |
| 2018 | 6 099 | 122 | 19 975 |
| 2021 | 4 671 | 61 | 12 953 |
| 2023 | 6 855 | 79 | 11 546 |
| 2025 | 9 272 | 220 | 23 690 |
Il est notable que les importations aient connu un creux en 2021–2022 (environ 58–61 M€), probablement lié aux perturbations post-COVID et aux ajustements logistiques du Brexit, avant de rebondir fortement en 2024–2025.
Le segment des cigarettes à girofles reste marginal
La ventilation par sous-code confirme que le marché est quasi exclusivement dominé par les cigarettes contenant du tabac sans girofles (NC 24022090), qui représente plus de 99,9 % des volumes tant à l'import qu'à l'export. Les cigarettes contenant du tabac et des girofles (NC 24022010) demeurent un segment de niche, avec des volumes fluctuant autour de quelques tonnes seulement et des prix unitaires extrêmement volatils.
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2. Une reconfiguration géographique majeure des flux commerciaux
Le déclin spectaculaire des marchés du Golfe et du Japon
Les exportations vers les pays du Golfe — historiquement les premiers partenaires de l'UE — ont connu un effondrement. L'Arabie saoudite, premier client en 2015 avec 679 millions d'euros, n'en représentait plus que 137 millions en 2025, soit un recul de 79,8 %. Les Émirats arabes unis ont suivi une trajectoire similaire (-76,1 %, de 298 à 71 M€), tout comme le Koweït (-54,5 %). Le Japon, troisième client en 2018 avec 271 M€, s'est effondré à seulement 3 millions d'euros en 2025 (-96,1 %).
| Partenaire | 2015 (M€) | Pic (M€, année) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Arabie saoudite | 679 | 679 (2015) | 137 | -79,8 % |
| Émirats arabes unis | 298 | 298 (2015) | 71 | -76,1 % |
| Japon | 76 | 271 (2018) | 3 | -96,1 % |
| Koweït | 87 | 145 (2022) | 40 | -54,5 % |
Ces baisses s'expliquent probablement par le développement de capacités de production locales dans ces pays, le renforcement des politiques anti-tabac, et des changements réglementaires ou fiscaux dans les pays importateurs. L'Arabie saoudite, en particulier, a connu un choc brutal dès 2018, avec un effondrement des volumes de 25 971 à 2 255 tonnes en deux ans.
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La Russie : un paradoxe en plein conflit géopolitique
L'un des développements les plus surprenants concerne la Russie. Malgré les sanctions et le contexte géopolitique tendu, les exportations de l'UE vers la Russie ont bondi de 234 %, passant de 35 millions d'euros en 2015 à 118 millions en 2025. Les volumes sont passés de 3 784 à 5 408 tonnes. Cette trajectoire, qui s'accélère précisément à partir de 2021, soulève des questions sur les circuits de distribution et les éventuels réexportations via des pays tiers. Parallèlement, les importations en provenance de Russie se sont totalement effondrées, passant de 5,7 M€ à moins de 3 000 €.
La montée de la Turquie et de la Serbie comme fournisseurs
Du côté des importations, la restructuration est tout aussi marquée. Le Royaume-Uni, premier fournisseur de l'UE en 2015 avec 113 millions d'euros, est devenu un fournisseur marginal en 2025 (0,7 M€, soit -99,4 %), conséquence directe du Brexit et de la requalification des échanges. En revanche, la Turquie et la Serbie ont émergé comme fournisseurs majeurs :
| Fournisseur | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 8,5 | 98,8 | +1 061 % |
| Serbie | 1,8 | 90,4 | +5 064 % |
| Macédoine du Nord | 2,0 | 15,2 | +648 % |
| Royaume-Uni | 113,0 | 0,7 | -99,4 % |
La Turquie a ainsi multiplié ses envois par 12 et la Serbie par 51, ce qui en fait désormais les deux premiers fournisseurs de l'UE en cigarettes. Cette évolution reflète le positionnement de ces pays comme plateformes de production à faible coût, stratégiquement situées à proximité des marchés européens. L'Autriche, de son côté, a connu une augmentation spectaculaire de ses importations (+42 337 %), passant de 0,1 à 56 M€, probablement liée à sa position de hub logistique pour les Balkans.
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L'Albanie et le Kosovo : des marchés stables dans les Balkans
Malgré les turbulences globales, certains marchés balkaniques ont fait preuve d'une remarquable stabilité. L'Albanie a maintenu ses importations de cigarettes de l'UE entre 1 968 et 3 311 tonnes sur toute la période (CV de 0,17, le plus faible de tous les partenaires d'exportation), tandis que le Kosovo a connu une progression régulière. Ces marchés, historiquement intégrés dans les circuits de distribution européens, constituent des débouchés fiables.
3. Restructuration industrielle et montée en puissance de l'Europe de l'Est
L'Allemagne cède le leadership à la Pologne
Le bouleversement le plus significatif au sein de l'Union européenne concerne la redistribution de la capacité productive. L'Allemagne, qui était de loin le premier exportateur de cigarettes de l'UE en 2015 avec 1,31 milliard d'euros (51,6 % des exportations intra-UE), a vu son poids divisé par trois en dix ans, ne représentant plus que 420 M€ en 2025 (-67,9 %). La Pologne a pris le relais, passant de 181 à 562 M€ (+210,7 %), devenant ainsi le premier exportateur européen devant l'Allemagne.
| Pays exportateur | 2015 (M€) | Part 2015 | 2025 (M€) | Part 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Allemagne | 1 311 | 51,6 % | 420 | 19,9 % |
| Pologne | 181 | 7,1 % | 562 | 26,6 % |
| Pays-Bas | 199 | 7,8 % | 214 | 10,1 % |
| Lituanie | 36 | 1,4 % | 189 | 8,9 % |
| Grèce | 160 | 6,3 % | 164 | 7,8 % |
| Roumanie | 55 | 2,2 % | 132 | 6,3 % |
La Lituanie (+426 %) et la Roumanie (+138 %) confirment cette dynamique de déplacement vers l'Est. En termes de spécialisation calculée par l'indice RSCA, la Lituanie (0,79), le Portugal (0,76) et la Pologne (0,72) figurent parmi les économies les plus spécialisées dans la production de cigarettes au sein de l'UE, tandis que l'Italie, le Danemark et la France affichent un RSCA proche de -1, signe d'une quasi-absence de spécialisation.
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Une production intra-européenne en déclin structurel
Les données de production PRODCOM confirment un recul continu de la production de cigarettes au sein de l'UE. En volume, la production est passée d'environ 802 milliards d'unités en 2003 (début des données) à 525 milliards en 2024, soit une baisse de 34,5 %. En valeur, le déclin est encore plus marqué : de 14,8 milliards à 5,1 milliards d'euros (-65,4 %), le prix unitaire de production ayant lui-même chuté de 0,018 à 0,010 €/unité.
Cette contraction reflète l'ensemble des facteurs qui affectent le marché du tabac en Europe : réglementation croissante (directives sur les produits du tabac), hausses de taxes, politiques de santé publique, montée des alternatives (tabac à chauffer, vapotage), et déplacement de la production vers des zones à moindre coût.
L'UE oriente de plus en plus sa production vers l'exportation
L'indicateur de propension à l'exporter (export propensity) révèle une tendance structurelle majeure : le pourcentage de la production européenne destiné à l'exportation est passé de 5,9 % en 2003 à 40,8 % en 2025. En d'autres termes, alors que la consommation domestique de cigarettes diminue dans l'UE, l'industrie se réoriente massivement vers les marchés extérieurs.
Voir la propension à l'exporter
La concentration des échanges s'atténue
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) confirme une diversification croissante des flux. Côté exportations, l'HHI est passé de 1 135 à 557 (-50,9 %), signe que les ventes se répartissent désormais sur un plus grand nombre de partenaires. Côté importations, l'HHI a baissé de 6 081 à 4 063 (-33,2 %), indiquant que l'approvisionnement est moins dépendant d'un petit nombre de fournisseurs, bien que la concentration reste plus élevée qu'à l'export. L'effondrement de la part du Royaume-Uni aux importations et du Japon aux exportations a été en grande partie compensé par l'émergence de nouveaux partenaires.
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Conclusion
Le marché européen des cigarettes exportées (CN 240220) entre 2015 et 2025 se caractérise par trois tendances convergentes : un recul marqué des volumes (-42,8 %) en partie compensé par une hausse des prix (+45,4 %) ; une reconfiguration géographique radicale, avec le déclin des marchés du Golfe et du Japon au profit de la Russie et des Balkans à l'exportation, et l'ascension fulgurante de la Turquie et de la Serbie aux importations ; et enfin une profonde mutation industrielle, avec le glissement du centre de gravité productif de l'Allemagne vers la Pologne et les pays baltes.
L'UE reste un exportateur net massif (excédent de 1,9 milliard d'euros en 2025), mais sa base productive se contracte et se réoriente de plus en plus vers l'exportation (propension à exporter de 41 %). La volatilité des flux reste élevée sur plusieurs partenaires clés, comme en témoignent les chocs de prix détectés au Japon en 2018 et au Koweït en 2020. À moyen terme, la poursuite du déclin de la consommation intérieure, combinée au renforcement des politiques anti-tabac et à la concurrence des alternatives, suggère que cette industrie continuera de se restructurer, avec une concentration accrue sur les marchés tiers et une pression continue sur les marges.