Évolution du marché : brames (CN 720712) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport examine l'évolution des échanges extérieurs de l'Union européenne pour le code NC 720712, qui couvre les demi-produits en fer ou en aciers non alliés contenant moins de 0,25 % de carbone, de section transversale rectangulaire et dont la largeur est au moins deux fois l'épaisseur. Communément désignées sous le terme de brames, ces pièces semi-finies constituent l'amont essentiel de la filière sidérurgique européenne : elles sont laminées à chaud pour produire des tôles, des bobines ou des produits plats. Le périmètre couvert s'étend de janvier 2015 à décembre 2025, soit onze exercices complets. Au cours de cette période, le marché a connu des mutations profondes — déclin de la production intérieure, dépendance accrue vis-à-vis des importations, reconfiguration géopolitique des partenaires et épisodes de volatilité exceptionnelle — qui témoignent d'une sidérurgie européenne en pleine recomposition. L'essentiel des échanges porte sur le sous-produit 72071210 (brames laminées ou coulées en continu), les brames forgées (72071290) représentant un volume marginal de quelques milliers de tonnes par an.
I. Un déficit commercial structurel en creusement permanent
L'UE demeure un importateur net massif de brames
Sur l'ensemble de la période, l'Union européenne affiche un déficit commercial persistant et croissant. En 2015, les importations s'élevaient à 1,96 milliard d'EUR pour 6,02 millions de tonnes, tandis que les exportations ne totalisaient que 48 millions d'EUR et 169 000 tonnes. En 2025, les importations atteignent 2,93 milliards d'EUR (6,50 millions de tonnes), contre 135 millions d'EUR (242 000 tonnes) pour les exportations. Le solde négatif est ainsi passé de −1,92 milliard d'EUR à −2,79 milliards d'EUR, soit une détérioration de 46 %.
| Indicateur | 2015 | 2020 | 2021 | 2022 | 2025 | Évolution 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Importations (M EUR) | 1 963 | 2 072 | 4 038 | 3 733 | 2 929 | +49,2 % |
| Importations (kt) | 6 025 | 5 506 | 6 305 | 5 298 | 6 498 | +7,8 % |
| Prix import (EUR/t) | 326 | 376 | 640 | 705 | 451 | +38,3 % |
| Exportations (M EUR) | 48 | 69 | 77 | 103 | 135 | +179,1 % |
| Exportations (kt) | 169 | 160 | 131 | 150 | 242 | +43,1 % |
| Prix export (EUR/t) | 285 | 430 | 588 | 686 | 556 | +95,0 % |
| Solde (M EUR) | −1 915 | −2 003 | −3 959 | −3 630 | −2 795 | −45,9 % |
Une dépendance aux importations qui s'envole
La dépendance nette aux importations a presque triplé : elle est passée de 25,1 % en 2015 à 67,9 % en 2025, avec un pic à 71,8 %. De même, l'intensité commerciale (rapport échanges/production) est passée de 39,1 % à 74,4 %. Ces chiffres révèlent une désarticulation croissante entre la capacité de production européenne et la demande intérieure en brames.
Un effondrement de la production intérieure européenne
Les données de production PRODCOM confirment ce constat. La production de brames rectangulaires en aciers non alliés dans l'UE est passée de 7,22 millions de tonnes en 2015 à 4,87 millions de tonnes en 2025, soit une baisse de 32,5 %. En valeur, la contraction est comparable : de 1,78 milliard d'EUR à 1,20 milliard d'EUR (−32,4 %). Ce repli, amorcé avant la crise sanitaire et amplifié par la hausse des coûts énergétiques européens à partir de 2021, alimente directement le besoin d'importations croissant.
Une concentration des exportations plus forte que celle des importations
L'indice de concentration HHI des exportations (valeur) est passé de 5 387 à 7 693 (+42,8 %), signifiant que les exportations de brames de l'UE se concentrent de plus en plus sur un nombre limité de destinations. À l'inverse, l'HHI des importations est resté relativement stable autour de 3 200–3 500, indiquant une base d'approvisionnement plus diversifiée — bien que la composition des fournisseurs ait radicalement changé, comme nous le verrons ci-après.
II. La reconfiguration géopolitique des partenaires commerciaux
Le choc russo-ukrainien : le pivot le plus brutal de la période
La carte des partenaires d'importation a été profondément remodelée par le conflit entre la Russie et l'Ukraine. En 2015, ces deux pays constituaient les deux premiers fournisseurs de brames de l'UE :
| Partenaire | Imports 2015 (M EUR) | Pic (M EUR, année) | Imports 2025 (M EUR) | Évolution |
|---|---|---|---|---|
| Russie | 906 | 2 354 (2022) | 1 627 | +79,5 % |
| Ukraine | 551 | 1 343 (2019) | 10,6 | −98,1 % |
| Brésil | 319 | 540 (2021) | 312 | −2,1 % |
| Chine | 1,4 | 424 (2022) | 355 | +26 069 % |
| Vietnam | 0,001 | 282 (2022) | 279 | n/a |
L'Ukraine a vu ses exportations vers l'UE s'effondrer de 98 %, passant de 551 millions d'EUR à 10,6 millions d'EUR. La destruction des capacités sidérurgiques ukrainiennes (notamment l'usine d'Azovstal à Marioupol) explique cette chute dramatique. La Russie, en revanche, a connu un pic d'exportations vers l'UE en 2022 (2,35 milliards d'EUR), probablement lié à des achats de précaution avant l'entrée en vigueur des sanctions. En 2025, ses livraisons restent élevées (1,63 milliard d'EUR), reflétant les mécanismes de dérogation ou de détournement existants.
La montée en puissance de la Chine et du Vietnam
Pour compenser partiellement la perte d'approvisionnement ukrainien et profiter de prix compétitifs, l'UE s'est tournée vers de nouveaux fournisseurs asiatiques. Les importations en provenance de Chine sont passées de 1,4 million d'EUR en 2015 à 355 millions d'EUR en 2025 (un pic à 424 millions d'EUR en 2022). Le Vietnam est apparu comme fournisseur quasi inexistant en 2015 (941 EUR) pour atteindre 279 millions d'EUR en 2025. Ces trajectoires, bien que moins explosives en termes de volatilité que les flux russo-ukrainiens, traduisent une asiatisation des approvisionnements en brames de l'UE. L'Inde, avec une progression de quasi 107 000 % (de 10 000 EUR à 10,5 millions d'EUR), participe à ce mouvement, mais à une échelle beaucoup plus modeste.
Le Brexit et le Royaume-Uni : de l'ombre au premier rang des exportations
Côté exportations, le bouleversement le plus spectaculaire concerne le Royaume-Uni. Les exportations de brames de l'UE vers le Royaume-Uni sont passées de 2,4 millions d'EUR en 2015 à 117 millions d'EUR en 2025, avec un pic à 144 millions d'EUR en 2024. Cette explosion de 4 756 % s'explique vraisemblablement par le Brexit : désormais considéré comme pays tiers, le commerce UE–Royaume-Uni apparaît dans les statistiques commerciales extra-UE, même si les flux existaient avant sous forme intra-UE. Le Royaume-Uni est ainsi devenu de loin la première destination des exportations de brames de l'UE, représentant 87 % de la valeur totale des exportations en 2025.
Le reflux de la Turquie et d'autres destinations traditionnelles
À l'inverse, plusieurs partenaires historiques des exportations de l'UE ont vu leur part se réduire drastiquement. La Turquie est passée de 34,6 millions d'EUR en 2015 à seulement 59 000 EUR en 2025 (−99,8 %), tandis que l'Algérie a chuté de 6,3 millions d'EUR à 10 000 EUR et la Serbie a connu un recul similaire. Ces évolutions reflètent probablement le développement de capacités sidérurgiques locales dans ces pays et/ou des mesures protectionnistes.
L'Italie, pilier de l'importation, face à l'émergence de la Tchéquie et de la Pologne
Du côté des États membres importateurs, l'Italie reste le premier importateur de brames de l'UE (1,22 milliard d'EUR en 2025, +73,6 % par rapport à 2015), suivie de la Belgique (539 millions d'EUR). La Tchéquie connaît cependant la progression la plus remarquable : de 65 millions d'EUR à 445 millions d'EUR (+590 %), tout comme la Pologne (+303 %). À l'opposé, l'Allemagne (−61 %) et surtout les Pays-Bas (−100 %, de 174 millions d'EUR à 28 000 EUR) voient leurs importations extra-UE se tarir, suggérant un réacheminement des flux ou une substitution par des sources intra-UE.
III. Chocs de prix, volatilité et vulnérabilité accrue
Trois chocs majeurs identifiés sur la période
L'analyse de volatilité et des événements de choc révèle trois épisodes d'amplitude exceptionnelle :
| Choc | Partenaire | Type | Année | Hausse de prix | Anomalie (σ) | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Import | Brésil | Prix | 2021 | +100,3 % | 11,9 | 12,9 % |
| Import | Russie | Prix | 2021 | +58,7 % | 8,7 | 63,5 % |
| Export | Royaume-Uni | Prix | 2020 | +56,2 % | 8,3 | 41,7 % |
Le choc de prix sur les importations en provenance de Russie en 2021 (anomalie de 8,7 écarts-types, hausse de 58,7 %) est particulièrement significatif car il affectait alors 63,5 % de la valeur totale des importations. Le doublement des prix brésiliens la même année (anomalie de 11,9 σ) illustre le caractère systémique de la hausse des prix de l'acier en 2021, alimentée par la reprise post-Covid et la flambée des coûts des matières premières et de l'énergie. Le choc d'exportation vers le Royaume-Uni en 2020 (+56,2 %) pourrait refléter l'anticipation du Brexit et les ajustements tarifaires.
Une volatilité structurellement plus élevée sur les flux d'exportation
Les coefficients de variation (CV) confirment une instabilité plus marquée des exportations que des importations :
- Exportations : les CV les plus élevés concernent les États-Unis (2,58), le Canada (2,43), l'Algérie (1,85) et la Chine (1,69), indiquant des flux erratiques et de faible volume.
- Importations : les fournisseurs principaux présentent des CV plus modérés — la Russie affiche un CV de seulement 0,10, signe d'une relation commerciale stable et routinière. En revanche, la Chine (1,38), l'Inde (1,24) et l'Iran (1,27) montrent une forte instabilité, caractéristique de fournisseurs encore émergents ou contraints par des restrictions.
Une spécialisation productive inégalement répartie au sein de l'UE
L'analyse de spécialisation (RSCA) en 2025 montre que seuls quelques États membres disposent d'un avantage comparatif révélé dans la production de brames :
| État membre | RSCA | RCA | Part dans la production UE | Part dans les exportations UE |
|---|---|---|---|---|
| Croatie | 0,72 | 6,17 | 2,5 % | 0,4 % |
| Belgique | 0,47 | 2,76 | 23,3 % | 8,5 % |
| Allemagne | 0,43 | 2,51 | 53,2 % | 21,2 % |
| Slovaquie | 0,43 | 2,51 | 5,3 % | 2,1 % |
| Espagne | 0,26 | 1,69 | 9,8 % | 5,8 % |
À l'inverse, l'Italie, premier importateur de brames (8,0 % des importations totales), possède un RSCA de −0,98, confirmant son rôle de consommateur net de semi-produits sidérurgiques importés. De même, la Tchéquie (RSCA −0,999) et l'Autriche (RSCA −0,989) sont structurellement dépendantes de l'extérieur pour leurs approvisionnements en brames.
Une vulnérabilité d'approvisionnement croissante
La combinaison du déclin productif, de la hausse de la dépendance aux importations (de 25 % à 68 %) et de l'augmentation de l'intensité commerciale (de 39 % à 74 %) dessine un profil de vulnérabilité accru de la sidérurgie européenne en amont. La propension à exporter, bien qu'en hausse (de 11,6 % à 16,1 %), reste très faible au regard de la dépendance importatrice, confirmant que l'UE est structurellement un marché récepteur de brames.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des brames (CN 720712) a subi une triple transformation. Premièrement, la production intérieure de l'UE a reculé d'un tiers, creusant un déficit commercial qui atteint désormais près de 2,8 milliards d'EUR et une dépendance aux importations approchant les 68 %. Deuxièmement, la carte des partenaires a été redessinée : l'Ukraine a quasiment disparu en tant que fournisseur, la Russie reste le premier partenaire malgré les sanctions et un pic d'achat en 2022, tandis que la Chine et le Vietnam ont émergé comme fournisseurs majeurs — et que le Royaume-Uni est devenu, en tant que pays tiers post-Brexit, la première destination des exportations de brames de l'UE. Troisièmement, la période 2021 a constitué un choc de prix systémique, avec des hausses comprises entre 59 % et 100 % sur les principaux flux d'importation.
Ces évolutions posent des questions structurantes pour la politique industrielle européenne : la compétitivité énergétique de la sidérurgie continentale, la sécurisation des approvisionnements en amont et l'impact des instruments commerciaux (sauvegardes, droits antidumping, mécanisme d'ajustement carbone aux frontières — MACF) sur la reconstitution de capacités productives domestiques de brames.