Évolution du marché : Billettes (CN 720711) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 720711 couvre les demi-produits en fer ou en aciers non alliés contenant moins de 0,25 % de carbone, de section carrée ou rectangulaire, dont la largeur est inférieure au double de l'épaisseur — principalement des billettes et blooms destinés à être relaminés. Ces produits constituent un maillon essentiel de la chaîne sidérurgique européenne.
Sur la période 2015–2025, l'Union européenne a connu une transformation profonde de son commerce extérieur dans ce segment. Les importations ont quasiment doublé en valeur (de 498 M€ à 956 M€), tandis que les exportations sont restées modestes (121 M€ → 146 M€), creusant le déficit commercial de −377 M€ à −810 M€. Simultanément, la production communautaire a reculé de 17 % en volume tout en doublant en valeur, reflétant la hausse des coûts et des prix de l'énergie.
Ce rapport identifie trois grandes dynamiques structurelles : la montée en puissance de nouveaux fournisseurs au détriment des partenaires historiques, la recomposition géopolitique des flux après le Brexit et l'invasion de l'Ukraine, et la forte instabilité des prix qui a marqué la décennie.
I. Une dépendance structurelle accrue face à la montée des fournisseurs asiatiques
L'Union européenne demeure un importateur net massif de billettes
Le déséquilibre structurel entre importations et exportations s'est non seulement maintenu mais accentué. En 2015, le déficit commercial s'élevait à 377 M€ ; en 2025, il atteint 810 M€, soit une détérioration de 115 %. En volume, les importations sont passées de 1,45 Mt à 2,12 Mt (+46 %), tandis que les exportations stagnent autour de 287 000 tonnes.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 498 M€ | 956 M€ | +91,9 % |
| Importations (volume) | 1,45 Mt | 2,12 Mt | +46,1 % |
| Exportations (valeur) | 121 M€ | 146 M€ | +20,4 % |
| Exportations (volume) | 286 kt | 287 kt | +0,5 % |
| Solde commercial | −377 M€ | −810 M€ | −114,8 % |
(Voir Vue d'ensemble du commerce)
La production communautaire a suivi une trajectoire contrastée : le volume a baissé de 17,2 % (de 10,0 Mt à 8,3 Mt), mais la valeur a doublé (+102,9 %, de 2,75 Mds€ à 5,57 Mds€). Ce décalage traduit à la fois la contraction des capacités et la hausse des coûts de production, notamment énergétiques, post-2021.
(Voir Volumes de production)
L'Inde et la Chine ont radicalement transformé l'origine des approvisionnements
Le changement le plus spectaculaire de la décennie réside dans la percée de fournisseurs asiatiques, absents ou marginaux en 2015 :
| Fournisseur | Import. 2015 | Import. 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Inde | 0,13 M€ | 102 M€ | +78 093 % |
| Chine | 85 M€ | 264 M€ | +208,8 % |
| Ukraine | 180 M€ | 404 M€ | +124,3 % |
| Féd. de Russie | 84 M€ | 50 M€ | −40,8 % |
| Royaume-Uni | 29 M€ | 15 M€ | −46,8 % |
| Norvège | 0,01 M€ | 17 M€ | +136 384 % |
(Voir Partenaires d'importation)
L'Inde, pratiquement absente en 2015 (130 000 €), est devenue le quatrième fournisseur de l'UE avec 102 M€ en 2025. La Chine a triplé ses livraisons pour atteindre 264 M€. Ces deux pays bénéficient de coûts de production inférieurs et d'une capacité excédentaire considérable.
Le segment des gros profils domine les importations
La décomposition par sous-code révèle que les produits de forte épaisseur (> 130 mm, code 72071116) représentent la part dominante des importations, tant en volume (1,8 Mt en 2025, soit 85 % du total) qu'en valeur (798 M€). Ce segment a connu une hausse de 94 % en volume sur la période.
| Sous-code | Volume importé 2015 | Volume importé 2025 | Part 2025 |
|---|---|---|---|
| 72071116 (> 130 mm) | 933 kt | 1 804 kt | 85 % |
| 72071114 (≤ 130 mm) | 426 kt | 262 kt | 12 % |
| 72071111 (décolletage) | 92 kt | 30 kt | 1,4 % |
| 72071190 (forgés) | 0,1 kt | 25 kt | 1,2 % |
(Voir Comparaison des segments produits)
En 2025, le segment forgé (72071190) connaît un pic anormal de 24 545 tonnes (contre 175 en 2024), à un prix unitaire de seulement 478 €/t (contre 1 991 €/t l'année précédente), suggérant une importation ponctuelle massive, potentiellement liée à un projet industriel spécifique.
II. Une recomposition géopolitique des flux depuis le Brexit et le conflit russo-ukrainien
L'Ukraine, principal bénéficiaire de l'exclusion des aciers russes
L'Ukraine s'est imposée comme le premier fournisseur de l'UE en billettes, portant ses livraisons de 180 M€ (2015) à 404 M€ (2025). La trajectoire est particulièrement marquée après 2022 : alors que la Fédération de Russie a vu ses exportations vers l'UE réduites à 50 M€ (−41 % par rapport à 2015), en partie sous l'effet des sanctions, l'Ukraine a capté une part croissante du marché, consolidant sa position de fournisseur stratégique.
| Année | Ukraine | Russie | Part Ukraine |
|---|---|---|---|
| 2015 | 180 M€ | 84 M€ | 36 % |
| 2020 | 254 M€ | 153 M€ | 51 % |
| 2022 | 461 M€ | 96 M€ | 60 % |
| 2025 | 404 M€ | 50 M€ | 42 % |
Le pic ukrainien de 2022 (461 M€) coïncide avec les premiers mois du conflit et la nécessité pour l'UE de sécuriser ses approvisionnements sidérurgiques face à la disruption des chaînes logistiques traditionnelles.
Le Royaume-Uni, un partenaire en retrait continu
Le Brexit a marqué un tournant dans les échanges bilatéraux. Les importations en provenance du Royaume-Uni ont chuté de 29 M€ à 15 M€ (−47 %), tandis que les exportations de l'UE vers le Royaume-Uni ont reculé de 30 M€ à 10 M€ (−67 %). Le Royaume-Uni, qui figurait parmi les cinq premiers partenaires d'importation et d'exportation en 2015, a perdu cette position. La hausse des prix unitaires d'importation en provenance du Royaume-Uni en 2022 (+71 %, identifiée comme un choc de prix) illustre les tensions commerciales post-Brexit.
(Voir Événements de choc)
Les exportations de l'UE se concentrent sur le bassin méditerranéen
Du côté des exportations, la structure a profondément changé :
| Destination | Export. 2015 | Export. 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Maroc | 61 M€ | 68 M€ | +12 % |
| Macédoine du Nord | 0,15 k€ | 39 M€ | — |
| Belgique | 6 M€ | 43 M€ | +599 % |
| Grèce | 1 k€ | 39 M€ | — |
| Royaume-Uni | 30 M€ | 10 M€ | −67 % |
| Tunisie | 54 M€ | 0,4 k€ | −100 % |
(Voir Partenaires d'exportation)
Le Maroc demeure la première destination (68 M€), bénéficiant de sa proximité géographique et de sa relation privilégiée avec l'UE. La Macédoine du Nord et la Grèce, quasi absentes en 2015, figurent désormais parmi les cinq premiers clients, sans doute en lien avec des relocalisations de la production sidérurgique européenne et des projets d'infrastructure dans les Balkans. La Tunisie, qui importait 54 M€ de billettes en 2015, a totalement disparu des flux en 2025.
L'Italie et la Pologne, moteurs de la demande intérieure
Au sein de l'UE, les États membres importateurs se sont diversifiés :
| Membre UE | Import. 2015 | Import. 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Italie | 301 M€ | 258 M€ | −14 % |
| Bulgarie | 103 M€ | 215 M€ | +108 % |
| Pologne | 0,8 M€ | 204 M€ | +25 210 % |
| Roumanie | 0,1 M€ | 90 M€ | +74 728 % |
| Espagne | 31 M€ | 42 M€ | +32 % |
| Danemark | 0,01 M€ | 9 M€ | +76 871 % |
(Voir Membres UE – importations)
L'Italie reste le premier importateur, mais son poids relatif diminue. En revanche, la Pologne (+25 000 %), la Roumanie (+75 000 %) et la Bulgarie (+108 %) ont connu une croissance exponentielle de leurs importations, reflétant le dynamisme de leur secteur de transformation de l'acier et leur intégration accrue dans les chaînes de valeur européennes.
La concentration des importations (indice HHI) est passée de 2 049 à 2 711 (+32 %), indiquant une dépendance croissante envers un nombre restreint de fournisseurs, principalement ukrainien, chinois et indien.
(Voir Concentration HHI)
III. Une forte instabilité des prix, amplifiée par les chocs de 2017 et 2021
Les prix ont doublé entre 2015 et 2022 avant de se corriger
Les prix unitaires moyens des importations ont suivi une trajectoire en cloche : ils sont passés de 343 €/t en 2015 à un sommet de 675 €/t en 2022 (pic historique), avant de se redresser à 451 €/t en 2025.
| Année | Prix import. (€/t) | Prix export. (€/t) |
|---|---|---|
| 2015 | 343 | 424 |
| 2017 | 384 | 346 |
| 2020 | 305 | 424 |
| 2022 | 675 | 709 |
| 2024 | 447 | 508 |
| 2025 | 451 | 508 |
(Voir Vue d'ensemble du commerce)
La hausse de 2021–2022 s'explique par la conjonction de plusieurs facteurs : la reprise post-Covid, la flambée des coûts de l'énergie en Europe et la perturbation des approvisionnements liée au conflit en Ukraine. La correction de 2023–2025 reflète un retour progressif vers l'équilibre, bien que les prix restent supérieurs de 31 % à leur niveau de 2015.
Trois chocs majeurs ont marqué la période
L'analyse des événements de choc identifie trois épisodes significatifs :
| Choc | Année | Type | Amplitude | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Chine (import.) | 2017 | Prix | +280 % | 7,9 % |
| Maroc (export.) | 2021 | Prix | +38 % | 56,1 % |
| Royaume-Uni (import.) | 2022 | Prix | +71 % | 7,3 % |
(Voir Événements de choc)
Le choc chinois de 2017 (+280 %) correspond à une réduction soudaine des prix offerts par les exportateurs chinois, probablement dans le cadre d'une stratégie de dumping qui a conduit l'UE à instaurer des mesures de défense commerciale. Le choc marocain de 2021 (+38 %) concerne le principal client de l'UE, avec un effet disproportionné puisque cette destination représente 56 % de la valeur exportée. Le choc britannique de 2022 illustre les tensions commerciales post-Brexit.
La volatilité est structurellement plus élevée pour certains partenaires
Les coefficients de variation (CV) révèlent des niveaux d'instabilité très différents selon les partenaires :
Partenaires d'importation les plus volatils (CV) :
- Chine : 1,87
- Inde : 1,53
- Norvège : 1,21
- Royaume-Uni : 0,62
- Suisse : 0,48
Partenaires d'exportation les plus volatils (CV) :
- Australie : 2,48
- Canada : 1,90
- Équateur : 2,24
- Égypte : 1,45
- Tunisie : 1,00
(Voir Barres de volatilité)
La forte volatilité des partenaires asiatiques (Chine, Inde) et des marchés lointains (Australie, Canada, Équateur) contraste avec la relative stabilité des flux avec l'Ukraine (CV = 0,27) et le Maroc (CV = 0,55), les deux principaux partenaires de l'UE. Cela suggère que les flux avec ces derniers reposent sur des relations commerciales plus matures et des contrats plus structurés.
La spécialisation au sein de l'UE reste concentrée dans cinq pays
En 2025, la spécialisation à l'exportation (RSCA) distingue nettement cinq États membres :
| Membre UE | RSCA | Part prod. | Part export. |
|---|---|---|---|
| France | 0,61 | 32,2 % | 7,8 % |
| Luxembourg | 0,55 | 1,1 % | 0,3 % |
| Slovaquie | 0,43 | 5,3 % | 2,1 % |
| Grèce | 0,27 | 1,2 % | 0,7 % |
| Pologne | 0,17 | 9,3 % | 6,6 % |
À l'inverse, le Danemark (RSCA = −1,00), Chypre (−1,00), Malte (−1,00), la Slovénie (−0,99) et la Hongrie (−0,98) sont structurellement dépendants des importations pour ce segment.
(Voir Spécialisation)
Conclusion
Le marché européen des billettes (CN 720711) a traversé une décennie de transformation profonde entre 2015 et 2025. Trois enseignements majeurs se dégagent :
Premièrement, la dépendance de l'UE envers les importations s'est considérablement accrue, avec un déficit commercial doublé et des volumes importés en hausse de 46 %. Cette tendance reflète à la fois la contraction de la production communautaire et la demande soutenue des industries de transformation, notamment en Europe centrale et orientale.
Deuxièmement, la recomposition géopolitique des flux est manifeste. L'Ukraine a remplacé la Russie comme fournisseur stratégique, l'Inde et la Chine ont percé massivement, tandis que le Brexit a marginalisé le Royaume-Uni. La concentration des importations a augmenté, créant une vulnérabilité potentielle en cas de disruption des chaînes d'approvisionnement.
Troisièmement, l'instabilité des prix, marquée par le pic de 2022 (+97 % par rapport à 2015) et des chocs ponctuels spectaculaires, témoigne d'un marché exposé aux fluctuations des coûts de l'énergie, des politiques commerciales et des tensions géopolitiques. La correction amorcée en 2023–2025 laisse entrevoir un retour vers un équilibre plus durable, mais les prix restent structurellement supérieurs à leur niveau d'avant-crise.
À l'horizon, les enjeux de compétitivité de la sidérurgie européenne, les mesures de défense commerciale (notamment contre le dumping chinois) et la poursuite de la restructuration des chaînes d'approvisionnement façonneront l'évolution de ce marché stratégique.