Évolution du marché : Aluminium brut (CN 760110) — 2015–2025
Introduction
L'aluminium non allié sous forme brute (code NC 760110) constitue une matière première stratégique pour l'industrie européenne. Au cours de la décennie 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne sur ce produit a été marqué par des transformations profondes : une dépendance aux importations restant structurellement élevée, une recomposition géopolitique brutale des sources d'approvisionnement — notamment sous l'effet des sanctions contre la Russie — et une hausse généralisée des prix. Ce rapport s'appuie sur les données douanières publiées sur Trade Dashboard pour analyser ces dynamiques sur la période 2015–2025.
1. Un déficit commercial massif en expansion continue
1.1. Le creusement du déséquilibre entre importations et exportations
L'UE affiche structurellement un déficit commercial considérable sur l'aluminium brut non allié. Entre 2015 et 2025, ce déficit s'est aggravé de manière significative :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Valeur des importations (Md€) | 4,77 | 7,96 | +66,7 % |
| Valeur des exportations (M€) | 88,8 | 79,4 | −10,6 % |
| Solde (Md€) | −4,69 | −7,88 | −68,1 % |
| Dépendance nette aux importations (%) | 83,1 % | 83,9 % | +1,0 % |
Le solde négatif a connu un pic historique à −8,53 Md€ en 2022, avant de se réduire légèrement en 2023–2024, pour se stabiliser à −7,88 Md€ en 2025. La dépendance nette aux importations est demeurée remarquablement stable autour de 83–84 % sur l'ensemble de la période, oscillant entre un minimum de 75,2 % (2023) et un maximum de 92,4 % (2024).
1.2. Un volume d'importations en hausse modérée, porté par la hausse des prix
En termes quantitatifs, les importations ont progressé de 2,66 millions de tonnes en 2015 à 3,19 millions de tonnes en 2025 (+20,0 %). Cette croissance demeure nettement inférieure à la hausse en valeur (+66,7 %), ce qui traduit un renchérissement significatif des prix unitaires :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Quantité importée (kt) | 2 659 | 3 192 | +20,0 % |
| Prix moyen à l'importation (€/t) | 1 795 | 2 493 | +38,8 % |
| Quantité exportée (kt) | 37,7 | 26,9 | −28,7 % |
| Prix moyen à l'exportation (€/t) | 2 358 | 2 955 | +25,3 % |
Les exportations, quant à elles, ont chuté en volume de 37,7 kt à 26,9 kt (−28,7 %), avec un pic exceptionnel de 76,4 kt en 2021 lié à des opérations ponctuelles vers les États-Unis et la Norvège. L'écart de prix entre importations et exportations s'est resserré, passant de 563 €/t en 2015 à 462 €/t en 2025.
1.3. Une capacité de production européenne en déclin
Les données de production révèlent une contraction préoccupante de la production intra-européenne. La production en volume est passée d'environ 513 millions de tonnes (équivalent) en 2015 à 300 millions en 2025, soit une baisse de 49,2 %. En revanche, la valeur de la production a augmenté de 7,1 % sur la même période (de 1,01 Md€ à 1,20 Md€), ce qui traduit là encore l'impact de la hausse des prix mondiaux de l'aluminium. Cette tendance illustre la désindustrialisation progressive de la filière aluminium primaire en Europe, confrontée à des coûts énergétiques élevés.
2. La reconfiguration géopolitique des sources d'approvisionnement
2.1. L'effondrement des importations russes et l'émergence de nouveaux fournisseurs
La dynamique la plus marquante de la période est la recomposition radicale du portefeuille de fournisseurs de l'UE. La Fédération de Russie, qui était le premier fournisseur avec 1,75 Md€ en 2015 (36,7 % des importations), a vu ses exportations vers l'UE s'effondrer à 390 M€ en 2025 (4,9 %), soit une chute de 77,7 % en valeur. Le déclin s'est accéléré après 2021, en lien avec les sanctions européennes imposées à la suite du conflit russo-ukrainien.
Parallèlement, plusieurs fournisseurs ont considérablement accru leur part :
| Fournisseur | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation (%) | Part 2025 (%) |
|---|---|---|---|---|
| Islande | 0,2 | 918,2 | — | 11,5 % |
| Mozambique | 805,1 | 1 430,5 | +77,7 % | 18,0 % |
| Canada | 211,7 | 1 392,3 | +557,8 % | 17,5 % |
| Inde | 80,5 | 498,1 | +519,2 % | 6,3 % |
| Afrique du Sud | 98,9 | 490,8 | +396,1 % | 6,2 % |
| Émirats arabes unis | 186,3 | 317,9 | +70,7 % | 4,0 % |
| Russie | 1 751,8 | 389,9 | −77,7 % | 4,9 % |
2.2. Une diversification géographique mesurée par l'indice HHI
La recomposition des flux d'importations se traduit par une baisse spectaculaire de la concentration de l'offre, mesurée par l'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| HHI importations (valeur) | 2 462 | 978 | −60,3 % |
| HHI importations (volume) | 2 525 | 999 | −60,4 % |
| HHI exportations (valeur) | 4 837 | 2 205 | −54,4 % |
Le HHI des importations est ainsi passé d'un niveau modérément concentré (2 462) à un niveau caractérisant un marché fragmenté (978). En 2025, aucun fournisseur ne dépasse 18 % des importations totales, contre 37 % pour la Russie en 2015. L'Islande, le Mozambique et le Canada forment désormais un trio de tête équilibré, assurant collectivement près de 47 % de la valeur importée.
2.3. Le rôle central des Pays-Bas et de l'Italie dans le commerce intra-UE
Au sein de l'UE, les principaux pays importateurs sont les Pays-Bas (3,28 Md€ en 2025, +94 % vs 2015), l'Italie (2,13 Md€, +139 %) et l'Allemagne (575 M€, +44 %). Les Pays-Bas concentrent à eux seuls 41 % des importations intra-UE de ce produit, reflétant le rôle de hub logistique du port de Rotterdam. En matière de spécialisation, les Pays-Bas (RSCA = 0,66, RCA = 4,89) et l'Italie (RSCA = 0,35, RCA = 2,06) sont les seuls États membres affichant un avantage comparatif révélé positif, concentrant respectivement 70,9 % et 16,5 % de la production nationale de l'aluminium brut non allié au sein de l'UE.
3. Chocs de prix, volatilité des flux et signaux d'alerte
3.1. Le choc de prix de 2022 : une onde de choc généralisée
L'année 2022 a constitué un point de bascule majeur pour le marché mondial de l'aluminium. L'ensemble des partenaires de l'UE ont connu des hausses de prix inhabituelles, détectées comme des événements de choc :
| Partenaire | Flux | Année du choc | Hausse de prix (%) | Valeur anormale | Part des importations (%) |
|---|---|---|---|---|---|
| Mozambique | Importations | 2022 | +66,0 % | 3,9 σ | 20,7 % |
| Émirats arabes unis | Importations | 2022 | +55,2 % | 3,9 σ | 5,9 % |
| Bahreïn | Importations | 2022 | +52,6 % | 3,7 σ | 3,4 % |
| Norvège | Exportations | 2021 | +40,6 % | 84,7 σ | 21,2 % |
| États-Unis | Exportations | 2023 | +549,1 % | 25,5 σ | 39,9 % |
Le prix moyen à l'importation en provenance de Mozambique est ainsi passé de 1 570 €/t (2020) à 2 960 €/t (2022), avant de se stabiliser autour de 2 350–2 490 €/t en 2023–2025. Ce mouvement s'explique par la convergence de plusieurs facteurs : la crise énergétique européenne de 2022, la perturbation des flux en provenance de Russie, et la tension sur les marchés mondiaux de l'énergie qui a affecté les coûts de production de l'aluminium (un métal extrêmement énergivore).
3.2. Une volatilité des exportations supérieure à celle des importations
L'analyse des coefficients de variation révèle que les flux d'exportation de l'UE sont significativement plus volatils que les importations, ce qui s'explique par leur faible volume et leur forte dépendance à quelques marchés ponctuels :
| Flux | Partenaire le plus volatil | CV |
|---|---|---|
| Exportations | États-Unis | 1,87 |
| Exportations | Malaisie | 1,86 |
| Exportations | Norvège | 1,44 |
| Importations | Inde | 0,94 |
| Importations | Canada | 0,92 |
| Importations | Bahreïn | 0,73 |
Les exportations vers les États-Unis illustrent cette volatilité extrême : après être passées de 515 kt en 2015 à 50 858 kt en 2021, elles se sont effondrées à 207 kt en 2023, puis sont remontées à 11 961 kt en 2025. Le prix unitaire a fluctué entre 2 564 €/t et 21 630 €/t sur la même période, suggérant des transactions de nature très diverse (échanges de produits semi-finis ou réexportations).
3.3. L'effondrement des exportations vers le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni, ancien premier destination des exportations de l'UE (60,7 M€ en 2015), a vu ces flux fondre à 4,0 M€ en 2025 (−93,5 %). En volume, la chute est encore plus spectaculaire : de 32 095 tonnes à 1 032 tonnes (−96,8 %). Ce déclin continu, amorcé avant même le Brexit effectif (2020), s'est accentué après la sortie du Royaume-Uni du marché unique, probablement en raison de la mise en place de barrières douanières et de contrôles réglementaires.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen de l'aluminium brut non allié a connu trois mutations majeures. Premièrement, le déficit commercial s'est considérablement creusé, passant de 4,7 Md€ à 7,9 Md€, sous l'effet combiné d'une production domestique en déclin (−49 % en volume) et d'une demande importatrice persistante. Deuxièmement, la recomposition géopolitique des approvisionnements a été radicale : la part de la Russie est passée de 37 % à moins de 5 % des importations, tandis que l'Islande, le Mozambique et le Canada ont émergé comme les nouveaux fournisseurs clés, offrant un marché plus diversifié (HHI divisé par 2,5). Troisièmement, le choc de prix de 2022 a rappelé la vulnérabilité structurelle de l'UE sur ce métal stratégique, avec des hausses de prix de 40 à 66 % sur les principaux flux d'approvisionnement.
L'UE reste ainsi profondément dépendante des importations pour son approvisionnement en aluminium primaire, avec un taux de dépendance nette stable autour de 84 %. La diversification des sources d'approvisionnement constitue une avancée notable en termes de réduction du risque géopolitique, mais n'élimine pas la vulnérabilité aux chocs de prix mondiaux. Le maintien d'une capacité de production européenne, à un moment où la propension à l'exportation a chuté de 9,0 % à 3,6 %, apparaît comme un enjeu stratégique majeur pour la souveraineté industrielle européenne.