Évolution du marché : Vin tranquille (CN 220421) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 220421 couvre les vins de raisins frais (hors mousseux) et les moûts à fermentation interrompue par adjonction d'alcool, conditionnés dans des récipients d'une contenance inférieure ou égale à 2 litres. Il s'agit du segment le plus important du commerce extérieur viticole de l'Union européenne par la valeur, englobant l'essentiel des vins tranquilles en bouteille. Sur la période 2015–2025, l'UE a consolidé sa position de premier exportateur mondial, avec un excédent commercial passé de 7,2 milliards d'euros à 9,4 milliards d'euros (+30,6 %). Ce résultat masque cependant des dynamiques contrastées : une montée en gamme généralisée qui compense un recul structurel des volumes, une reconfiguration profonde des flux vers les partenaires tiers, et un tissu industriel européen fortement concentré autour de trois grands pays producteurs.
1. La montée en gamme : une croissance de la valeur tirée par les prix malgré des volumes en repli
1.1 Les exportations gagnent en valeur tout en perdant en volume
Entre 2015 et 2025, la valeur des exportations de l'UE en vin tranquille (≤ 2 l) est passée de 8,43 milliards d'euros à 10,45 milliards d'euros, soit une progression de 24,0 %. Sur la même période, les volumes exportés ont reculé de 2 102 421 tonnes à 1 800 899 tonnes, soit un déclin de 14,3 %. L'écart s'explique entièrement par la hausse des prix à l'exportation, qui ont progressé de 4 009 €/t à 5 804 €/t (+44,8 %). Ce mouvement traduit une montée en gamme structurelle : l'UE exporte moins de vin, mais un vin plus cher.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur export (Mds €) | 8,43 | 10,45 | +24,0 % |
| Volume export (kt) | 2 102 | 1 801 | −14,3 % |
| Prix moyen export (€/t) | 4 009 | 5 804 | +44,8 % |
| Valeur import (Mds €) | 1,21 | 1,03 | −15,2 % |
| Volume import (kt) | 361 | 225 | −37,6 % |
| Prix moyen import (€/t) | 3 360 | 4 568 | +35,9 % |
| Excédent commercial (Mds €) | 7,22 | 9,42 | +30,6 % |
Source : Aperçu général du commerce
1.2 Les importations reculent encore plus fortement
Côté importations, la dynamique est encore plus marquée. L'UE a importé 1,21 milliard d'euros de vin tranquille en 2015 pour seulement 1,03 milliard d'euros en 2025 (−15,2 %). Les volumes ont chuté de 360 880 à 225 131 tonnes (−37,6 %), là aussi compensés en partie par une hausse des prix moyens à l'importation (+35,9 %, de 3 360 à 4 568 €/t). La contraction des volumes importés est toutefois plus prononcée que celle des exportations, ce qui renforce l'excédent structurel de l'UE sur ce segment.
1.3 La prime de prix se renforce sur tous les segments
La décomposition par sous-produits confirme que la montée en gamme concerne l'ensemble des segments, mais à des rythmes très différents :
| Segment export (code NC) | Prix 2015 (€/t) | Prix 2025 (€/t) | Variation |
|---|---|---|---|
| Bordeaux AOP, non blanc (22042142) | 10 542 | 16 230 | +54,0 % |
| AOP divers, non blanc (22042178) | 3 769 | 6 026 | +60,0 % |
| AOP blancs divers (22042138) | 3 937 | 4 835 | +22,8 % |
| IGP, non blanc (22042180) | 3 117 | 4 091 | +31,2 % |
| IGP blancs (22042179) | 2 618 | 3 214 | +22,8 % |
| Vins UE hors cépages, non blanc (22042184) | 1 382 | 2 257 | +63,3 % |
| Vins UE blancs hors cépages (22042183) | 1 363 | 2 260 | +65,8 % |
Les vins de Bordeaux AOP constituent le segment le plus élevé en prix (16 230 €/t en 2025), tandis que les vins sans AOP/IGP affichent les hausses de prix les plus rapides (+63 à +66 %), suggérant une revalorisation y compris dans les segments les moins qualitatifs. Côté importations, les vins AOP/IGP hors UE (22042194) présentent le prix moyen le plus élevé (7 781 €/t en 2025, contre 4 521 €/t en 2015, soit +72 %), confirmant que la premiumisation touche aussi les vins importés.
2. Reconfiguration des flux : Brexit, repli chinois et émergence de nouveaux fournisseurs
2.1 L'effondrement des échanges avec le Royaume-Uni
Le choc le plus spectaculaire de la période concerne le Royaume-Uni, ancien premier partenaire d'importation de l'UE. En 2015, le Royaume-Uni importait pour 233 millions d'euros de vin tranquille de l'UE, sur 69 149 tonnes. En 2021, un an après la fin de la période de transition du Brexit, les importations se sont effondrées à 73 millions d'euros et seulement 10 940 tonnes. En 2025, elles ne représentent plus que 66 millions d'euros et 6 825 tonnes, soit une chute de 71,6 % en valeur et de 90,1 % en volume par rapport à 2015.
Un choc de prix a été détecté sur les importations britanniques en 2021 : le prix moyen est passé de 3 036 €/t (moyenne 2019–2020) à 6 674 €/t (+119,8 %), tandis que les volumes chutaient à 11,9 % du niveau de référence. Le coefficient de volatilité (CV) des importations britanniques atteint 0,81, le plus élevé de tous les partenaires, reflétant une rupture structurelle. Ce phénomène s'explique principalement par l'introduction de barrières non tarifaires post-Brexit (déclarations douanières, contrôles sanitaires, TVA à l'importation).
Paradoxalement, le Royaume-Uni reste le premier partenaire d'exportation de l'UE par volume (470 497 tonnes en 2025) et le deuxième par valeur (2,02 milliards d'euros), ce qui confirme la persistance de forts liens commerciaux bilatéraux, mais désormais dans le cadre d'un commerce extra-UE complet.
2.2 Le déclin accéléré des exportations vers la Chine
Les exportations de l'UE vers la Chine ont connu une dégradation continue : de 745 millions d'euros et 247 480 tonnes en 2015, elles sont tombées à 383 millions d'euros et 53 439 tonnes en 2025, soit respectivement −48,6 % et −78,4 %. Le coefficient de volatilité des volumes exportés vers la Chine est le plus élevé de tous les partenaires (0,51), témoignant d'une instabilité marquée. Cette baisse s'explique par la conjonction de droits de douane supplémentaires imposés par la Chine en 2021 sur les vins australiens (qui ont restructuré le marché mondial), du ralentissement économique chinois post-Covid, et de la concurrence accrue des vins nationaux.
2.3 La Russie : un marché pic avant le déclin
Les exportations vers la Russie ont suivi une trajectoire en cloche : après être passées de 250 millions d'euros (2015) à un pic de 519 millions d'euros (2022), elles ont reculé à 312 millions d'euros en 2025. Les volumes ont évolué de manière similaire, passant de 116 332 à 99 263 tonnes. Le repli post-2022 coïncide avec les perturbations logistiques et les restrictions liées au contexte géopolitique, sans que des sanctions directes sur le vin aient été formalisées.
2.4 Les marchés stables ou en croissance
À l'inverse, plusieurs partenaires ont affiché une dynamique positive :
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation | Stabilité (CV volumes) |
|---|---|---|---|---|
| États-Unis (export) | 2 237 | 2 803 | +25,3 % | 0,051 |
| Canada (export) | 665 | 932 | +40,0 % | 0,044 |
| Suisse (export) | 638 | 843 | +32,1 % | 0,068 |
| Japon (export) | 533 | 547 | +2,5 % | 0,076 |
| Moldavie (import) | 21 | 55 | +163,5 % | 0,103 |
Les États-Unis, le Canada et la Suisse constituent des marchés à la fois dynamiques en valeur et remarquablement stables en volume (CV < 0,07), ce qui en fait des débouchés fiables. La Moldavie, avec une croissance de +163,5 % en valeur et un CV de seulement 0,10, émerge comme un fournisseur de plus en plus important pour l'UE. Les chocs détectés sur les importations américaines en 2018 (hausse de prix de +89,9 % avec une chute de volume de 55 %) s'expliquent probablement par les craintes de représailles tarifaires dans le cadre des tensions commerciales transatlantiques de l'époque.
2.5 L'assouplissement de la concentration des importations
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) sur la valeur des importations a diminué de 1 519 à 1 206 (−20,6 %) entre 2015 et 2025, signe d'une diversification progressive des sources d'approvisionnement. Le Chili reste le premier fournisseur (228 M€ en 2025), mais sa part a reculé, tandis que la Moldavie et la Nouvelle-Zélande ont gagné du terrain. Côté exportations, l'HHI est resté relativement stable (de 1 361 à 1 337), la concentration autour des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Suisse n'ayant que faiblement évolué.
3. Une industrie européenne concentrée autour de trois leaders, en quête de compétitivité
3.1 La France, l'Italie et l'Espagne dominent les exportations
En 2025, trois pays représentaient plus de 84 % de la valeur des exportations intra-UE de vin tranquille :
| Pays | Valeur export 2015 (M€) | Valeur export 2025 (M€) | Part 2025 | Variation |
|---|---|---|---|---|
| France | 3 617 | 4 739 | 45,3 % | +31,0 % |
| Italie | 2 506 | 2 966 | 28,4 % | +18,3 % |
| Espagne | 1 055 | 1 151 | 11,0 % | +9,1 % |
| Portugal | 357 | 487 | 4,7 % | +36,5 % |
| Allemagne | 428 | 376 | 3,6 % | −12,0 % |
Source : Principaux pays exportateurs
La France conserve une position dominante avec plus de 45 % des exportations, portée par le segment prestigieux des vins de Bordeaux AOP (1,51 milliard d'euros en 2025, soit 14,4 % du total des exportations UE). Le Portugal affiche la progression la plus dynamique (+36,5 %), tiré par les vins de Porto et du Douro. L'Allemagne, seule grande économie viticole à voir ses exportations reculer (−12,0 %), souffre d'une spécialisation limitée dans ce segment.
3.2 Une spécialisation géographique très inégale
Les indicateurs de spécialisation à l'exportation révèlent une forte asymétrie au sein de l'UE :
| Pays | RSCA | RCA | Part prod. UE | Part commerce UE |
|---|---|---|---|---|
| Portugal | 0,621 | 4,28 | 5,9 % | 1,4 % |
| Italie | 0,618 | 4,23 | 33,9 % | 8,0 % |
| France | 0,611 | 4,14 | 32,4 % | 7,8 % |
| Espagne | 0,277 | 1,77 | 10,2 % | 5,8 % |
| Grèce | 0,050 | 1,10 | 0,7 % | 0,7 % |
| Pologne | −0,996 | 0,00 | 0,01 % | 6,6 % |
| Suède | −0,865 | 0,07 | 0,2 % | 2,4 % |
Le Portugal, l'Italie et la France affichent des indices RCA supérieurs à 4 et des RSCA proches de 0,6, confirmant une avantage comparatif très marqué. À l'inverse, les pays d'Europe du Nord et de l'Est (Pologne, Tchéquie, Suède, Irlande) présentent des RSCA fortement négatifs, les positionnant comme des importateurs nets.
3.3 Une production européenne en croissance modérée en volume mais dynamique en valeur
La production de l'UE a progressé de manière relativement stable sur la période 2015–2024 (dernière année disponible) : les volumes sont passés de 12,4 à 13,2 milliards d'unités (+6,0 %), tandis que la valeur passait de 19,0 à 22,3 milliards d'euros (+17,1 %). La hausse de la valeur de production (+17,1 %) supérieure à celle des volumes (+6,0 %) confirme que la dynamique de premiumisation observée à l'exportation reflète une évolution structurelle de l'offre viticole européenne.
3.4 La Belgique, un cas de réexportation remarquable
L'évolution des exportations belges mérite une attention particulière : la valeur est passée de 26 millions d'euros (2015) à 243 millions d'euros (2025), soit une multiplication par plus de 9 (+825 %). Ce bond spectaculaire, qui contraste avec la production nationale marginale (1,6 % du total UE), s'explique très probablement par le rôle de hub logistique et de réexportation de la Belgique, dont le port d'Anvers est l'un des principaux points d'entrée du vin en Europe. La Belgique se comporte ainsi davantage comme un intermédiaire commercial que comme un producteur-exportateur au sens strict.
3.5 L'UE demeure structurellement excédentaire mais moins dépendante de l'exportation
Le taux de dépendance aux importations nettes est resté négatif sur toute la période (de −60,6 % en 2015 à −10,4 % en 2024), confirmant le statut d'exportateur net de l'UE. La propension à exporter a cependant diminué de 46,4 % à 15,4 % entre 2015 et 2024, et l'intensité commerciale de 34,3 % à 20,2 %. Ces indicateurs, calculés par rapport à la production, suggèrent que le marché intérieur européen absorbe une part croissante de la production, les exportations représentant une part décroissante du total.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché du vin tranquille en récipients ≤ 2 litres (CN 220421) a été marqué par trois grandes tendances convergentes. Premièrement, une montée en gamme généralisée a permis à l'UE de maintenir et même accroître la valeur de ses exportations (+24 %) malgré un recul significatif des volumes (−14 %), les prix à l'exportation progressant de près de 45 %. Deuxièmement, des chocs géopolitiques majeurs — le Brexit et ses conséquences sur le commerce avec le Royaume-Uni (−72 % en valeur), le déclin des ventes vers la Chine (−49 %) et les tensions avec la Russie — ont profondément reconfiguré la carte des partenaires commerciaux, au profit de marchés plus stables comme les États-Unis, le Canada, la Suisse, et de fournisseurs émergents comme la Moldavie. Troisièmement, l'industrie européenne reste fortement concentrée autour de la France, de l'Italie et de l'Espagne (84 % des exportations), tandis que la diversification des sources d'importation s'accroît lentement. L'excédent commercial, passé de 7,2 à 9,4 milliards d'euros, confirme la solidité du modèle viticole européen, mais la baisse de la propension à exporter suggère un rééquilibrage progressif entre consommation intérieure et débouchés extérieurs.