Évolution du marché : Montres électriques en métaux précieux (CN 910111) — 2015–2025
Introduction
La nomenclature CN 910111 désigne les montres-bracelets fonctionnant électriquement, à affichage mécanique seulement, dont la boîte est en métaux précieux (or, argent, platine) ou en métaux plaqués ou doublés de métaux précieux — à l'exclusion des montres dont le fond est en acier. Il s'agit d'un segment de haute horlogerie au croisement du luxe et de la bijouterie, historiquement dominé par la France et la Suisse.
Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne dans ce segment a connu des transformations profondes. La valeur totale des échanges a fortement reculé (−33 % à l'exportation, −41 % à l'importation), tandis que les volumes physiques ont connu une croissance spectaculaire (+91 % en nombre de pièces exportées, +126 % en nombre de pièces importées). Ce paradoxe apparent traduit un effondrement des prix unitaires, un redessinage complet de la carte des partenaires et une fragilisation de l'autonomie européenne — trois dynamiques que ce rapport examine successivement.
1. Le paradoxe volume-valeur : un marché transformé par l'effondrement des prix unitaires
La caractéristique la plus frappante de la période 2015–2025 est l'écart croissant entre la valeur des échanges et leur volume physique. Les prix unitaires ont chuté de manière spectaculaire, aussi bien à l'importation qu'à l'exportation, révélant un changement profond de la nature des produits échangés.
1.1 L'effondrement des prix à l'importation traduit un basculement vers des montres en métaux plaqués
Les importations de l'UE illustrent de façon saisissante cette mutation. Le prix moyen par pièce importée est passé de 919 EUR en 2015 à seulement 241 EUR en 2025, soit un recul de 74 %. Dans le même temps, le nombre de pièces importées a doublé, passant de 569 643 à 1 289 429 unités (+126 %). La valeur totale des importations a néanmoins baissé de 524 M EUR à 311 M EUR (−41 %), signe que l'accroissement volumique n'a pas compensé l'effondrement des prix.
L'indicateur le plus révélateur est cependant le poids moyen par pièce importée : il est passé de 144 grammes en 2015 à seulement 28 grammes en 2025, soit un effondrement de 80 %. Ce recul massif indique de manière quasi certaine un basculement de la composition des flux : là où l'UE importait principalement des montres avec des boîtes en métaux précieux massifs (or, platine), les importations sont désormais dominées par des montres à boîte simplement plaquée ou doublée, beaucoup plus légères. Ce phénomène correspond à la montée en puissance de l'horlogerie « accessible » en boîte dorée, portée notamment par des marques de mode et des acteurs asiatiques.
1.2 Les exportations maintiennent des volumes croissants mais à des prix en repli marqué
Le côté exportations présente un profil différent mais tout aussi marqué par la désinflation. Le prix moyen par pièce exportée a chuté de 3 396 EUR en 2015 à 1 190 EUR en 2025 (−65 %). Le nombre de pièces exportées a progressé de 134 034 à 256 344 (+91 %), tandis que le poids moyen par pièce est resté relativement stable (193 g → 174 g, soit −10 %), ce qui suggère que les exportations européennes conservent une composition plus « noble » que les importations.
La valeur totale des exportations a toutefois reculé de 455 M EUR à 305 M EUR (−33 %). L'UE exporte donc plus de montres qu'en 2015, mais à un prix moyen trois fois inférieur. Ce repli pourrait refléter une stratégie de re-exportation de montres importées à bas prix, ou bien un déplacement de la gamme exportée vers des segments intermédiaires.
1.3 La production européenne se recentre sur le segment premium
Le paradoxe volume-valeur trouve un éclairage complémentaire dans les données de production de l'UE. Le nombre de pièces produites au sein de l'Union est passé de 112 150 à 74 796 (−33 %), tandis que la valeur de la production est passée de 123 M EUR à 189 M EUR (+54 %). Le prix moyen par pièce produite est ainsi passé d'environ 1 094 EUR à environ 2 520 EUR (+130 %).
La production européenne se concentre donc sur des pièces de plus en plus haut de gamme, pendant que les importations — qui dominent l'approvisionnement du marché intérieur — portent sur des montres à prix unitaire effondré. Le marché européen de la montre en métaux précieux se bifurque : une production locale premium et des importations de masse en plaquage d'or.
| Indicateur | Exportations 2015 | Exportations 2025 | Δ (%) | Importations 2015 | Importations 2025 | Δ (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Valeur (M EUR) | 455 | 305 | −33 % | 524 | 311 | −41 % |
| Volume (tonnes) | 25,8 | 44,7 | +73 % | 81,9 | 36,2 | −56 % |
| Nombre de pièces | 134 034 | 256 344 | +91 % | 569 643 | 1 289 429 | +126 % |
| Prix unitaire (EUR/pce) | 3 396 | 1 190 | −65 % | 919 | 241 | −74 % |
| Poids moyen (g/pce) | 193 | 174 | −10 % | 144 | 28 | −80 % |
| Production UE (pces) | 112 150 | 74 796 | −33 % | — | — | — |
| Production UE (M EUR) | 123 | 189 | +54 % | — | — | — |
Sources : vue d'ensemble du commerce, volumes de production
2. Une carte des partenaires redessinée par le Brexit et l'émergence de nouveaux hubs
Au-delà de la transformation des prix, la géographie du commerce européen de la montre en métaux précieux a été profondément remaniée sur la période. Le retrait du Royaume-Uni, la montée de l'Irlande et du Portugal, et l'émergence des Émirats arabes unis dessinent une nouvelle carte commerciale, sans remettre en cause la prééminence structurelle de la Suisse.
2.1 L'effondrement des échanges avec le Royaume-Uni après le Brexit
Le Royaume-Uni, qui était en 2015 un partenaire majeur — à la fois comme source d'importations (14 M EUR) et surtout comme destination d'exportations (76 M EUR, soit le 1ᵉʳ client de l'UE devant la Suisse) — a vu ses échanges avec l'Union européenne s'effondrer à partir de 2016–2020. En 2025, les importations en provenance du Royaume-Uni ne représentent plus que 1,3 M EUR (−91 %), tandis que les exportations vers le Royaume-Uni ont chuté à 9,2 M EUR (−88 %). Ce déclin massif est cohérent avec les frictions commerciales introduites par le Brexit : formalités douanières, règles d'origine, et réorganisation des circuits logistiques.
2.2 L'Irlande et le Portugal émergent comme plaques tournantes inattendues
Le vide laissé par le Royaume-Uni n'est pas resté inoccupé. Deux pays de l'UE ont connu une ascension remarquable dans ce segment :
- L'Irlande est passée de 4,3 M EUR à 23 M EUR d'importations (+440 %) et de 0,5 M EUR à 29 M EUR d'exportations (+6 192 %), devenant l'un des principaux hubs de redistribution de l'UE.
- Le Portugal a vu ses exportations bondir de 6,7 M EUR à 43 M EUR (+533 %), se hissant au 4ᵉ rang des exportateurs européens, derrière la France, l'Italie et l'Allemagne.
Ces deux pays pourraient avoir bénéficié de la réorganisation des flux post-Brexit, de coûts logistiques compétitifs ou de l'implantation de nouvelles plateformes de distribution. Les Pays-Bas (+106 % pour les exportations) et les Émirats arabes unis (destination d'exportations : 12 M EUR → 29,5 M EUR, +145 %) complètent ce mouvement de reconfiguration géographique.
2.3 La Suisse demeure le pivot central malgré un recul de ses parts
En dépit de l'ensemble de ces mutations, la Suisse reste de loin le partenaire dominant. En 2025, les importations en provenance de Suisse représentent 299 M EUR sur 311 M EUR au total, soit environ 96 % de la valeur importée. La Suisse est également la 1ʳᵉ destination des exportations européennes (131 M EUR), bien que son poids relatif ait diminué.
L'indice de concentration HHI des importations en valeur est resté extrêmement élevé (9 140 → 9 293), attestant d'une dépendance quasi-monopolistique vis-à-vis de la Suisse. En revanche, le HHI des exportations a légèrement diminué (2 931 → 2 524), signe d'une diversification modeste des débouchés. Notablement, le HHI des importations en volume a plus que doublé (2 598 → 6 460), ce qui signifie que les flux physiques sont devenus encore plus concentrés qu'en valeur — probablement un effet de la montée des importations à bas prix depuis un nombre limité de sources.
| Partenaire (importations) | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Δ (%) |
|---|---|---|---|
| Suisse | 497 | 299 | −40 % |
| Royaume-Uni | 14,0 | 1,3 | −91 % |
| Chine | 2,7 | 4,7 | +77 % |
| États-Unis | 3,4 | 2,4 | −29 % |
| Hong Kong | 1,4 | 0,3 | −78 % |
| Japon | 0,4 | 0,9 | +169 % |
| Partenaire (exportations) | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Δ (%) |
|---|---|---|---|
| Suisse | 217 | 131 | −40 % |
| Hong Kong | 69 | 54 | −22 % |
| Royaume-Uni | 76 | 9,2 | −88 % |
| Émirats arabes unis | 12 | 29,5 | +145 % |
| États-Unis | 30 | 22 | −27 % |
| Japon | 6,2 | 3,7 | −40 % |
Source : principaux partenaires
3. Une autonomie européenne fragilisée face à une dépendance importatrice croissante
La combinaison d'un recul de la production en volume, d'une croissance des importations à bas prix et d'une reconfiguration des partenaires se traduit par une fragilisation mesurable de l'autonomie de l'UE dans ce segment. Les données de vulnérabilité confirment ce diagnostic, de même que les chocs observés en 2020.
3.1 La dépendance nette aux importations bondit de 58 % à 82 %
L'indice de dépendance nette aux importations est passé de 58 % en 2015 à 82 % en 2025 (+42 %), atteignant son niveau le plus élevé sur toute la période. L'UE est ainsi devenue structurellement plus dépendante de l'extérieur pour s'approvisionner en montres en métaux précieux, en dépit du maintien d'une production nationale qui s'est recentrée sur le haut de gamme.
Parallèlement, la propension à exporter a plus que doublé (353 % → 736 %, +108 %), tandis que l'intensité commerciale est restée relativement stable (143 % → 149 %). L'économie européenne de la montre en métaux précieux est ainsi de plus en plus tournée vers l'extérieur, dans les deux sens, avec un déséquilibre croissant en faveur des importations en volume.
En termes de spécialisation, la France reste le pays le plus spécialisé de l'UE dans ce segment (RCA de 4,84, RSCA de 0,66 en 2025), suivie de loin par Malte et Chypre. L'essentiel de la production européenne est ainsi concentré entre les mains de quelques pays, ce qui accroît la vulnérabilité en cas de perturbation sur les sites de production clés.
3.2 Des chocs de prix brutaux en 2020 révèlent la fragilité des circuits d'approvisionnement
L'année 2020 a été marquée par des chocs de prix majeurs sur les exportations de l'UE, concentrés sur trois partenaires :
| Partenaire | Type de choc | Amplitude du prix | Anomalie | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Hong Kong | Prix | +348 % | 2 893 | 16,2 % |
| Émirats arabes unis | Prix | +3 953 % | 60 | 4,2 % |
| Thaïlande | Prix | +15 594 % | 396 | 0,5 % |
Ces trois événements, tous de nature « prix » et tous centrés sur l'année 2020, correspondent à la crise du Covid-19. Les confinements, la fermeture des frontières et la disruption des chaînes logistiques ont vraisemblablement provoqué un effet de composition : seules les pièces les plus coûteuses (ou les contrats les plus spécifiques) ont continué à transiter, faisant mécaniquement exploser les prix moyens constatés. Le choc sur Hong Kong, qui représente 16,2 % de la valeur des exportations et une anomalie de 2 893, est le plus significatif.
3.3 Une volatilité des flux qui reflète une dépendance concentrée
Les indicateurs de volatilité (coefficient de variation) confirment la fragilité des circuits commerciaux. Parmi les partenaires d'importation, les flux les plus volatils concernent l'Inde (CV = 2,71), la Papouasie-Nouvelle-Guinée (CV = 2,34) et l'Indonésie (CV = 2,48) — des sources d'approvisionnement secondaires mais extrêmement instables. Du côté des exportations, la Thaïlande (CV = 2,25) et le Nigeria (CV = 2,23) affichent une volatilité élevée, tandis que les flux vers les États-Unis (CV = 0,57) et la Norvège (CV = 0,44) restent relativement stables.
La combinaison d'une concentration extrême (HHI import > 9 000), d'une volatilité élevée sur les partenaires secondaires et d'une dépendance nette croissante (82 %) dessine un profil de vulnérabilité prononcé pour l'UE dans ce segment.
| Indicateur de vulnérabilité | 2015 | 2025 | Δ (%) |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette aux importations (%) | 58 | 82 | +42 % |
| Propension à exporter (%) | 353 | 736 | +108 % |
| Intensité commerciale (%) | 143 | 149 | +4 % |
| HHI importations (valeur) | 9 140 | 9 293 | +2 % |
| HHI importations (volume) | 2 598 | 6 460 | +149 % |
| HHI exportations (valeur) | 2 931 | 2 524 | −14 % |
Sources : vulnérabilité, concentration, volatilité
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le commerce de l'UE en montres électriques à boîte en métaux précieux (CN 910111) a subi une triple transformation. Premièrement, un effondrement des prix unitaires — particulièrement à l'importation, où le poids moyen par pièce a chuté de 144 g à 28 g — atteste d'un basculement massif vers des montres en métaux plaqués, à des prix moyens trois à quatre fois inférieurs à ceux de 2015. Deuxièmement, la carte des partenaires a été profondément redessinée : le Brexit a provoqué l'effondrement des échanges avec le Royaume-Uni, tandis que l'Irlande, le Portugal et les Émirats arabes unis émergeaient comme nouveaux acteurs majeurs, sans que la Suisse ne perde sa position quasi-monopolistique. Troisièmement, l'autonomie de l'UE s'est fragilisée : la dépendance nette aux importations a bondi de 58 % à 82 %, la production nationale a reculé en volume (−33 % en pièces) tout en se premiumisant en valeur (+54 %), et les chocs de prix observés en 2020 ont mis en lumière la vulnérabilité des circuits d'approvisionnement.
L'horlogerie européenne en métaux précieux apparaît ainsi comme un marché de plus en plus dualisé : une production locale haut de gamme, concentrée en France et en Suisse, coexiste avec un approvisionnement massif en montres à bas prix importées, principalement depuis la Suisse elle-même. Ce modèle, porté par la demande de consommation pour l'horlogerie « accessible » en plaquage d'or, expose l'Union européenne à une dépendance croissante vis-à-vis de fournisseurs extérieurs, dans un contexte de concentration commerciale élevée et de volatilité persistante.