Évolution du marché : Jus de fruits et légumes (CN 2009) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution du commerce extérieur de l'Union européenne (UE) pour le code douanier 2009, englobant les jus de fruits (y compris les moûts de raisin) et de légumes, non fermentés, sur la période 2015-2025. L'analyse se concentre sur les échanges de l'UE avec les pays extra-communautaires. Les données révèlent une transformation profonde du marché, caractérisée par une forte inflation des prix, un redressement spectaculaire du solde commercial et une restructuration géographique des flux d'échange.
1. Une décennie de divergence entre volumes et valeurs : l'empreinte de l'inflation
L'observation la plus saillante de la période est une nette déconnexion entre l'évolution des volumes échangés et celle de leur valeur monétaire, témoignant d'une pression inflationniste marquée sur l'ensemble de la filière.
La stabilisation apparente des volumes masque des mouvements opposés
En apparence, le volume total des exportations de l'UE est resté relativement stable, passant de 1 265 375 tonnes en 2015 à 1 289 302 tonnes en 2025, soit une hausse modeste de 1,9% (Aperçu général du commerce). En réalité, ce chiffre global cache des pics et des creux, avec un maximum de 1 568 625 tonnes atteint durant la période.
Le mouvement est encore plus contrasté pour les importations. Le volume importé a chuté de manière significative, passant de 2 184 996 tonnes à 1 534 715 tonnes, une baisse de près de 30%. Cette réduction des importations en volume, combinée à une relative stabilité des exportations, a été un facteur clé de l'amélioration du solde commercial.
Une inflation généralisée des prix unitaires
La véritable révolution s'est produite sur le front des prix. Les prix moyens à l'exportation ont augmenté de 56,7%, passant de 1 104 €/tonne à 1 731 €/tonne. Cette hausse, bien que forte, est surpassée par celle des prix à l'importation, qui ont bondi de 83,1% pour passer de 1 035 €/tonne à 1 895 €/tonne (Aperçu général du commerce).
Cette dynamique a eu pour conséquence directe une augmentation de la valeur totale des échanges malgré la baisse des volumes importés. La valeur des exportations a crû de 59,7% (de 1,40 milliard € à 2,23 milliards €), tandis que celle des importations n'a augmenté que de 28,6% (de 2,26 milliards € à 2,91 milliards €). L'écart d'inflation entre les prix à l'export et à l'import a ainsi contribué au rééquilibrage de la balance commerciale.
2. Une restructuration géographique profonde des partenaires commerciaux
Les flux commerciaux ont connu des réorientations majeures, tant sur le plan des importations que des exportations, modifiant significativement les relations de dépendance de l'UE.
À l'import : déclin britannique et montée des fournisseurs turcs et ukrainiens
Le Brésil demeure de loin le premier fournisseur de l'UE, avec une part relativement stable (1,17 milliard € en 2025). Cependant, l'évolution la plus frappante est l'effondrement des importations en provenance du Royaume-Uni, passant de 166 millions € en 2015 à seulement 59 millions € en 2025, soit une chute de 64,6% (Partenaires par valeur). Ce déclin, amorcé autour de 2020-2021, coïncide avec la mise en œuvre effective du Brexit et la création de nouvelles barrières commerciales.
En parallèle, la Turquie a considérablement renforcé sa position (+84,6%, à 165 millions €), tout comme l'Ukraine (+66,7%, à 74 millions €), bien que ce dernier pays ait connu une forte volatilité (coefficient de variation de 0,35) (Volatilité et chocs). L'Argentine et le Costa Rica ont également vu leur présence sur le marché européen s'accroître fortement.
À l'export : affirmation des marchés émergents et stabilité du voisinage
Le Royaume-Uni reste le premier client de l'UE, absorbant 836 millions € de jus en 2025 (+31,4%). Mais la croissance la plus dynamique provient d'autres horizons. Les exportations vers la Chine ont été multipliées par plus de 4 (+327,9%), atteignant 115 millions €. L'Arabie Saoudite (+148,9%) et les États-Unis (+78,4%) ont également connu des hausses spectaculaires (Partenaires par valeur).
La Norvège et la Suisse, marchés de proximité traditionnels, ont affiché une croissance stable et soutenue, autour de 30%. Cette diversification des destinations d'exportation a contribué à réduire la concentration des ventes (l'indice HHI est passé de 2 284 à 1 678) (Structure du marché).
3. Réorganisation des productions intra-européennes et montée en gamme
Au-delà des flux avec le reste du monde, l'industrie européenne des jus a connu une profonde mutation interne, visible dans l'évolution des productions et des spécialisations des États membres.
L'Espagne, moteur exportateur de l'UE
La transformation la plus radicale concerne l'Espagne. En 2015, elle n'était que le quatrième exportateur de l'UE. En 2025, elle est devenue le premier, avec des ventes extra-communautaires de 613 millions €, soit une progression de 190,5% (Rapporteurs par valeur). L'Espagne a ainsi dépassé les Pays-Bas et la Belgique. Ce succès s'explique en partie par une production nationale en forte hausse et une spécialisation marquée dans ce secteur (indice de spécialisation RSCA de 0,36) (Structure du marché).
La Pologne a également confirmé son rôle d'exportateur majeur (+80,0%), tandis que l'Italie a poursuivi sa progression (+56,0%). En revanche, la Belgique a vu ses exportations reculer de 27%, perdant sa place au profit de l'Espagne et de l'Italie.
Une production européenne qui monte en gamme
La production intra-européenne (PRODCOM) a connu une croissance extraordinaire en valeur, passant de 3,16 milliards € à 11,93 milliards € (+277%). Cette hausse est bien plus forte que celle des volumes (+91,7%) (Structure du marché). Cela indique un important mouvement de montée en gamme vers des produits à plus forte valeur ajoutée, comme des jus premium, biologiques ou à caractéristiques nutritionnelles renforcées.
Parallèlement, la dépendance nette de l'UE aux importations s'est effondrée, passant de 14,6% à seulement 6,0% (Autonomie et vulnérabilité). Ce chiffre positif suggère que l'UE est devenue quasiment autosuffisante pour ce type de produit, voire qu'elle réexporte une part significative de sa production transformée.
Conclusion
La période 2015-2025 a été marquée pour le marché européen des jus de fruits et légumes (CN 2009) par une triple transformation. D'abord, un choc inflationniste généralisé, plus prononcé sur les importations, a reconfiguré les valeurs échangées. Ensuite, une réorientation géographique majeure s'est opérée, avec l'effondrement des échanges post-Brexit avec le Royaume-Uni et l'émergence de partenaires comme la Turquie, l'Ukraine et les marchés asiatiques. Enfin, au sein même de l'UE, une puissante dynamique de montée en gamme et de spécialisation, portée notamment par l'Espagne, a permis de réduire drastiquement la dépendance extérieure et de transformer l'UE en une puissance exportatrice plus autonome et diversifiée. Le secteur est sorti de cette décennie plus compétitif, moins vulnérable et ancré dans des segments à plus haute valeur ajoutée.