Évolution du marché : Jeans (CN 62046231) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse l'évolution du commerce extérieur de l'Union européenne pour le code NC 62046231, correspondant aux pantalons et culottes en denim de coton pour femmes et fillettes (hors vêtements de travail, salopettes et slips). Sur la période 2015–2025, le marché européen des jeans connaît une transformation structurelle majeure, marquée par l'effondrement de la production domestique, la montée en puissance de nouvelles sources d'approvisionnement asiatiques et une dépendance croissante aux importations. Ce rapport s'appuie sur les données commerciales de l'UE pour décrire et interpréter ces dynamiques.
1. L'effondrement de la production européenne et l'explosion de la dépendance aux importations
1.1 La production nationale s'est effondrée de plus de 80 % en volume
La production européenne de jeans pour femmes a connu un déclin spectaculaire sur la période étudiée. En volume (nombre de pièces), elle est passée de 42,9 millions de pièces en 2015 à seulement 7,8 millions en 2025, soit une baisse de 81,8 %. En valeur, le recul atteint −66,5 %, passant de 513 M€ à 172 M€. Ce déclin traduit une désindustrialisation accélérée du secteur textile européen, tirée par la concurrence des coûts de main-d'œuvre dans les pays d'Asie du Sud et du Sud-Est.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Production (pièces) | 42,9 M | 7,8 M | −81,8 % |
| Production (valeur) | 513,0 M€ | 172,0 M€ | −66,5 % |
1.2 Les importations ont progressé de 35 % en valeur et de 58 % en poids
Face au recul de la production locale, les importations extra-UE ont fortement augmenté. En valeur, elles passent de 1 727 M€ à 2 328 M€ (+34,8 %). En poids, la hausse atteint +58,1 %, de 89 970 à 142 227 tonnes, ce qui indique une augmentation substantielle des volumes physiques. Le prix unitaire moyen à l'importation a cependant baissé de 14,7 % (de 19 190 €/t à 16 363 €/t), traduisant une pression à la baisse sur les prix de revient. En nombre de pièces, les importations progressent de 200,5 à 250,5 millions (+24,9 %).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 1 727 M€ | 2 328 M€ | +34,8 % |
| Importations (poids) | 89 970 t | 142 227 t | +58,1 % |
| Importations (pièces) | 200,5 M | 250,5 M | +24,9 % |
| Prix moyen import (€/t) | 19 190 € | 16 363 € | −14,7 % |
1.3 Le déficit commercial se creuse et la dépendance aux importations atteint 90 %
Le déficit commercial de l'UE sur ce produit s'est considérablement aggravé, passant de −1,24 milliard d'euros à −1,75 milliard d'euros (−41,4 %). Le taux de dépendance nette aux importations a bondi de 14,6 % à 90,0 % (+514 %), illustrant le passage d'une situation d'autonomie relative à une quasi-totalité de dépendance vis-à-vis des fournisseurs tiers. En parallèle, le taux de propension à l'exportation a bondi à 303 % en 2025, signifiant que l'UE exporte désormais trois fois plus de pièces qu'elle n'en produit — un indicateur frappant de sa transformation en plateforme de distribution et de réexportation plutôt qu'en lieu de production.
2. Une reconfiguration géographique profonde des sources d'approvisionnement
2.1 Le Bangladesh, la Turquie et le Pakistan dominent désormais les importations
Les principaux fournisseurs de jeans à l'UE en 2025 sont le Bangladesh (599 M€, +60,8 %), la Turquie (508 M€, +34,9 %) et le Pakistan (351 M€, +84,9 %). Ces trois pays représentent ensemble près de 63 % des importations totales. Le Pakistan connaît la progression la plus spectaculaire parmi les trois, avec un quasi-doublement de ses livraisons en valeur sur la période. La Turquie bénéficie de sa proximité géographique et de son intégration dans les chaînes de valeur européennes, tandis que le Bangladesh s'appuie sur des coûts de production parmi les plus bas au monde.
| Rang | Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Bangladesh | 372,4 | 599,0 | +60,8 % |
| 2 | Türkiye | 376,5 | 508,1 | +34,9 % |
| 3 | Pakistan | 189,8 | 350,9 | +84,9 % |
| 4 | China | 314,1 | 145,5 | −53,7 % |
| 5 | Cambodge | 70,0 | 204,8 | +192,7 % |
| 6 | Tunisie | 103,3 | 119,7 | +15,9 % |
| 7 | Royaume-Uni | 112,2 | 16,4 | −85,4 % |
2.2 La Chine perd sa position tandis que le Cambodge émerge fortement
La Chine, quatrième fournisseur de l'UE en 2015 avec 314 M€, a vu ses exportations vers l'UE chuter de 53,7 % pour atteindre 145 M€ en 2025. Ce recul s'inscrit dans le mouvement plus large de relocalisation des chaînes de valeur textiles hors de Chine, motivé par la hausse des coûts de production, les tensions géopolitiques et les droits de douane. À l'inverse, le Cambodge a enregistré une progression remarquable de +192,7 %, passant de 70 M€ à 205 M€, confirmant son émergence comme hub textile majeur en Asie du Sud-Est. Les données de volatilité confirment cette instabilité du fournisseur chinois (coefficient de variation de 0,40), contre 0,11 seulement pour la Tunisie.
2.3 Le Brexit transforme radicalement les flux avec le Royaume-Uni
Le Royaume-Uni, qui figurait parmi les sept principaux partenaires tant à l'import qu'à l'export, a vu ses échanges avec l'UE s'effondrer après le Brexit. Les importations britanniques de jeans en provenance de l'UE ont chuté de 85,4 % (de 112 M€ à 16 M€), tandis que les exportations de l'UE vers le Royaume-Uni ont baissé de 44,5 % (de 119 M€ à 66 M€). Ce double effondrement, combiné à une volatilité extrême (coefficient de variation de 0,87 à l'import — le plus élevé de tous les partenaires), témoigne des frictions commerciales induites par la sortie du Royaume-Uni du marché unique.
2.4 Les exportations de l'UE se repositionnent vers la Suisse, la Turquie et les États-Unis
Côté exportations, la Suisse est devenue le premier client extra-UE (+85,0 %, de 49 M€ à 91 M€), suivie de la Turquie (+240,1 %, de 21 M€ à 71 M€) et des États-Unis (+121,1 %, de 19 M€ à 42 M€). Malgré une baisse du volume en pièces exportées (de 28,9 à 23,6 millions, −18,4 %), la valeur des exportations a augmenté de 18,1 % (de 488 M€ à 576 M€), le prix moyen par pièce bondissant de 16,9 € à 24,4 € (+44,8 %). Cela suggère un repositionnement de l'UE vers des segments plus premium du marché. Au sein de l'UE, l'Espagne demeure le premier exportateur (156 M€ en 2025, en baisse de 27 %), tandis que la France (+486 %), l'Italie (+51 %) et la Pologne (+296 %) ont connu des progressions remarquables.
| Partenaire (export UE) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 118,6 | 65,8 | −44,5 % |
| Suisse | 49,3 | 91,3 | +85,0 % |
| Türkiye | 21,0 | 71,5 | +240,1 % |
| États-Unis | 19,2 | 42,4 | +121,1 % |
| Chine | 27,9 | 45,5 | +63,0 % |
| Norvège | 23,9 | 32,8 | +37,3 % |
3. Des vulnérabilités structurelles et des chocs de prix marquants
3.1 Plusieurs chocs de prix significatifs ont marqué la période
L'analyse de volatilité révèle trois chocs de prix majeurs. Le plus important concerne les exportations de l'UE vers le Royaume-Uni en 2021, avec un bond de prix de +94,8 % (abnormalité : 13,5), probablement lié aux perturbations post-Brexit et aux ruptures de chaînes d'approvisionnement liées à la pandémie de COVID-19. Un second choc affecte les exportations vers les États-Unis en 2023 (+125,8 %, abnormalité : 8,9). Enfin, les importations en provenance du Bangladesh en 2022 enregistrent un choc de prix de +20,6 % (abnormalité : 7,1), potentiellement lié à la hausse des coûts de l'énergie et des matières premières dans le contexte post-pandémique.
| Choc identifié | Flux | Année | Hausse de prix | Indice d'anormalité | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | Exportations UE | 2021 | +94,8 % | 13,5 | 20,6 % |
| États-Unis | Exportations UE | 2023 | +125,8 % | 8,9 | 8,4 % |
| Bangladesh | Importations UE | 2022 | +20,6 % | 7,1 | 31,3 % |
3.2 La concentration des importations reste élevée malgré une diversification des exportations
L'indice de concentration HHI des importations en valeur est resté relativement stable, passant de 1 503 à 1 557 (+3,6 %), un niveau indicatif d'une concentration modérée mais persistante. Le HHI en volume a légèrement augmenté (de 1 716 à 1 935, +12,7 %), ce qui confirme la persistance d'une forte dépendance à un nombre limité de fournisseurs. Côté exportations, le HHI a diminué (de 959 à 781, −18,6 %), indiquant une diversification des débouchés. La volatilité des flux est toutefois préoccupante pour plusieurs partenaires clés :
| Partenaire | Flux | Coefficient de variation |
|---|---|---|
| Royaume-Uni | Importations | 0,87 |
| Sri Lanka | Importations | 0,66 |
| Égypte | Importations | 0,58 |
| Cambodge | Importations | 0,40 |
| Chine | Importations | 0,40 |
| Pakistan | Importations | 0,28 |
| Turquie | Exportations | 0,60 |
| Chine | Exportations | 0,63 |
3.3 L'Espagne s'impose comme le hub européen dominant du marché des jeans
Au sein de l'UE, l'Espagne est devenue le premier importateur de jeans en provenance de pays tiers, avec 964 M€ en 2025 (+86,5 %), soit environ 41 % des importations totales de l'UE. L'Espagne est également le membre le plus spécialisé de l'UE dans ce produit (RSCA = 0,59), suivie de la Pologne (RSCA = 0,41). À l'opposé, des pays comme Malte (RSCA = −0,95), l'Irelande (−0,91) et la Hongrie (−0,89) présentent les plus faibles niveaux de spécialisation. Les Pays-Bas (+46 %) complètent le trio de tête des importateurs, tandis que le Danemark (−46 %) et la France (−13 %) ont vu leurs importations reculer.
| État membre | Import 2015 (M€) | Import 2025 (M€) | Variation | RSCA (2025) |
|---|---|---|---|---|
| Espagne | 516,9 | 964,1 | +86,5 % | 0,59 |
| Allemagne | 311,1 | 301,4 | −3,1 % | — |
| Pays-Bas | 198,3 | 289,6 | +46,1 % | — |
| France | 184,8 | 160,3 | −13,3 % | — |
| Italie | 167,2 | 181,0 | +8,3 % | — |
| Danemark | 111,5 | 60,0 | −46,2 % | — |
| Suède | 50,9 | 74,0 | +45,3 % | — |
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen du jean pour femmes a subi une transformation radicale. La production intra-UE s'est effondrée de plus de 80 % en volume, entraînant un taux de dépendance aux importations qui atteint désormais 90 %. Cette dépendance se concentre sur trois pays — le Bangladesh, la Turquie et le Pakistan — qui fournissent près des deux tiers des importations en valeur. Parallèlement, la Chine a perdu plus de la moitié de ses parts de marché au profit de pays émergents comme le Cambodge, tandis que le Brexit a provoqué un effondrement des échanges avec le Royaume-Uni. La concentration géographique modérée des importations (HHI autour de 1 550) et la forte volatilité de certains partenaires constituent des risques structurels pour la sécurité des approvisionnements. L'Espagne s'est imposée comme le centre névralgique du marché européen, concentrant à elle seule 41 % des importations et affichant le plus fort indice de spécialisation parmi les États membres. À l'horizon, la réduction de la base productive européenne et la dépendance accrue vis-à-vis de fournisseurs situés dans des régions potentiellement instables posent des questions fondamentales en matière de résilience des chaînes d'approvisionnement du secteur textile européen.