Évolution du marché : Jeans (CN 62034231) — 2015–2025
Introduction
Le code combiné 62034231 désigne les pantalons en denim (« jeans ») pour hommes ou garçonnets, à l'exclusion des vêtements de travail et sous-vêtements. Ce produit représente un segment significatif du marché textile européen, caractérisé par une forte dépendance historique aux importations en provenance d'Asie et du bassin méditerranéen.
La période 2015–2025 a été marquée par des transformations profondes de la chaîne d'approvisionnement mondiale : tensions géopolitiques, pandémie de COVID-19, inflation des coûts de production et de transport, ainsi qu'une reconfiguration progressive des flux commerciaux. Ce rapport propose une analyse des principales dynamiques observées sur les échanges de jeans entre l'Union européenne et le reste du monde, en s'appuyant sur les données de la période 2015–2025.
1. Une hausse de valeur masquant un effondrement des volumes produits et exportés
1.1. Le paradoxe valeur-volume des exportations européennes
Les exportations de jeans de l'UE vers les pays tiers affichent une croissance en valeur de +19,2 % (de 675,5 M€ à 805,4 M€), mais cette progression occulte une réalité plus préoccupante : le volume exporté en tonnes a chuté de −22,7 % (de 17 151 t à 13 261 t), tandis que le nombre de pièces exportées a reculé de −29,6 % (de 30,8 à 21,7 millions de pièces).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur exportations (M€) | 675,5 | 805,4 | +19,2 % |
| Volume exportations (tonnes) | 17 151 | 13 261 | −22,7 % |
| Pièces exportées (millions) | 30,8 | 21,7 | −29,6 % |
| Prix moyen export (€/t) | 39 386 | 60 726 | +54,2 % |
| Prix moyen export (€/pièce) | 21,91 | 37,12 | +69,4 % |
Sources : Vue d'ensemble du commerce
Cette divergence s'explique par une augmentation substantielle du prix unitaire des exportations, qui a progressé de +69,4 % en euros par pièce (de 21,91 € à 37,12 €). L'UE exporte donc moins de jeans, mais à un prix nettement supérieur, ce qui reflète une montée en gamme de la production européenne résiduelle et/ou une inflation des coûts de production.
1.2. Des importations stables en valeur mais dynamiques en volume
À l'inverse des exportations, les importations de jeans dans l'UE présentent une évolution inverse : la valeur est quasi stable (+0,6 %, de 2 502 M€ à 2 517 M€), tandis que le volume en tonnes progresse de +6,8 % (de 148 149 t à 158 248 t). Le prix moyen des importations a légèrement reculé de −5,8 % en euros par tonne (de 16 885 €/t à 15 906 €/t).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur importations (M€) | 2 502 | 2 517 | +0,6 % |
| Volume importations (tonnes) | 148 149 | 158 248 | +6,8 % |
| Pièces importées (millions) | 272,6 | 255,6 | −6,3 % |
| Prix moyen import (€/t) | 16 885 | 15 906 | −5,8 % |
| Prix moyen import (€/pièce) | 9,18 | 9,85 | +7,4 % |
Sources : Vue d'ensemble du commerce
La hausse du poids moyen par pièce (le volume en tonnes augmente alors que le nombre de pièces diminue) pourrait indiquer un changement de mix produit, avec des jeans plus lourds ou des emballages plus importants.
1.3. Un déficit commercial structurel qui se stabilise
Le solde commercial de l'UE pour les jeans reste structurellement déficitaire, passant de −1 826 M€ en 2015 à −1 712 M€ en 2025, soit une amélioration modeste de +6,2 %. Le déficit a connu un minimum historique à −1 065 M€ (en valeur absolue), avant de se creuser à nouveau. L'UE demeure un marché de consommation net pour ce produit.
2. Une reconfiguration géographique des approvisionnements : du Bangladesh à l'Asie du Sud-Est, la montée de l'Égypte
2.1. Le Bangladesh, pilier croissant de l'approvisionnement européen
Le Bangladesh s'est imposé comme le premier fournisseur de jeans de l'UE, avec une progression de +31,9 % en valeur (de 641 M€ à 846 M€). En 2025, ce pays représente à lui seul près d'un tiers des importations totales de l'UE en jeans. La stabilité relative des flux bangladais (coefficient de variation de 0,13) témoigne d'une relation commerciale consolidée, fondée sur des coûts de production parmi les plus bas au monde.
| Rang | Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Bangladesh | 641,3 | 846,0 | +31,9 % |
| 2 | Pakistan | 441,1 | 549,4 | +24,5 % |
| 3 | Turquie | 449,4 | 359,9 | −19,9 % |
| 4 | Chine | 258,0 | 114,2 | −55,8 % |
| 5 | Tunisie | 205,6 | 230,6 | +12,1 % |
| 6 | Maroc | 71,2 | 43,7 | −38,5 % |
| 7 | Égypte | 34,3 | 131,1 | +282,4 % |
Sources : Principaux partenaires par valeur
2.2. Le déclin accéléré de la Chine et la résilience relative de la Turquie
La Chine a connu un recul spectaculaire de ses exportations de jeans vers l'UE, avec une baisse de −55,8 % en valeur (de 258 M€ à 114 M€). Ce déclin s'inscrit dans un mouvement plus large de relocalisation de la production textile hors de Chine, alimenté par la hausse des coûts de main-d'œuvre, les tensions commerciales et la politique de diversification des donneurs d'ordres européens. La forte volatilité des flux chinois (CV = 0,44) confirme l'instabilité de cette relation commerciale.
La Turquie, malgré une baisse de −19,9 %, conserve une position significative (360 M€ en 2025). Sa proximité géographique et ses accords commerciaux préférentiels avec l'UE lui confèrent un avantage logistique, mais la concurrence asiatique sur les coûts pèse sur sa compétitivité.
2.3. L'Égypte, nouvelle étoile montante de l'approvisionnement
L'évolution la plus remarquable est la progression fulgurante des importations en provenance d'Égypte : +282,4 % en valeur (de 34 M€ à 131 M€). Ce bond transforme l'Égypte en fournisseur de premier plan, porté par des investissements dans le secteur textile, une main-d'œuvre compétitive et potentiellement des avantages tarifaires liés aux accords d'association avec l'UE. Cependant, la forte volatilité (CV = 0,45) de ces flux suggère que cette relation reste en phase de consolidation.
2.4. Des exportations européennes de plus en plus concentrées vers la Suisse
Du côté des exportations, le Royaume-Uni a vu ses importations de jeans en provenance de l'UE chuter de −55,9 % (de 189 M€ à 83 M€), effet probable du Brexit et de la mise en place de barrières non tarifaires. En revanche, la Suisse est devenue la première destination des exportations européennes, avec une progression de +264,8 % (de 88 M€ à 321 M€). Cette dynamique pourrait refléter à la fois une forte demande suisse pour des jeans de qualité et une réorientation des flux à la suite du Brexit.
| Rang | Destination | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Suisse | 87,9 | 320,7 | +264,8 % |
| 2 | Royaume-Uni | 188,5 | 83,1 | −55,9 % |
| 3 | Norvège | 30,5 | 49,6 | +63,0 % |
| 4 | Russie | 57,6 | 38,5 | −33,2 % |
| 5 | Turquie | 37,6 | 32,5 | −13,5 % |
| 6 | États-Unis | 33,9 | 40,2 | +18,5 % |
| 7 | Mexique | 16,1 | 5,2 | −67,8 % |
Sources : Principaux partenaires par valeur
3. Une dépendance structurelle aux importations et une production européenne en voie d'effacement
3.1. L'effondrement de la production européenne de jeans
La donnée la plus frappante de cette période est l'effondrement de la production intra-européenne de jeans. En volume, la production est passée de 66,7 millions de pièces à 6,8 millions de pièces, soit un recul de −89,8 %. En valeur, la chute est de −73,8 % (de 1 015 M€ à 265 M€).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Production (millions de pièces) | 66,7 | 6,8 | −89,8 % |
| Production (M€) | 1 015 | 265 | −73,8 % |
Sources : Volumes de production
Ce déclin structurel s'explique par les écarts de coûts de main-d'œuvre avec les pays asiatiques, mais aussi par la spécialisation progressive des industriels européens vers des segments à plus forte valeur ajoutée (mode, luxe, denim premium).
3.2. Une dépendance aux importations devenue quasi-totale
Le taux de dépendance nette aux importations est passé de 10,8 % en 2015 à 84,9 % en 2025 (+688,5 %). Ce chiffre signifie que l'UE dépend désormais quasi-exclusivement de l'étranger pour satisfaire sa demande intérieure de jeans.
Parallèlement, l'intensité commerciale (rapport entre le commerce total et la production domestique) a bondi de 15,4 % à 120,7 %, tandis que la propension à exporter est passée de 2,8 % à 298,8 %. Ces indicateurs confirment que l'UE n'est plus un producteur significatif de jeans, mais plutôt une plateforme de réexportation et de distribution.
3.3. Une concentration géographique croissante des approvisionnements
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) pour les importations a progressé de 1 512 à 1 954 (+29,2 %), indiquant une concentration croissante des sources d'approvisionnement. Pour les exportations, le HHI a encore plus augmenté, passant de 1 170 à 1 869 (+59,8 %).
Cette concentration accrue présente des risques en termes de résilience : une perturbation dans les principaux pays fournisseurs (Bangladesh, Pakistan) pourrait avoir des conséquences significatives sur l'approvisionnement européen.
3.4. Spécialisation et chocs de prix en 2022
Les données de spécialisation montrent qu'en 2025, le Danemark (RSCA = 0,62) et la Pologne (RSCA = 0,41) sont les États membres les plus spécialisés dans les exportations de jeans, tandis que des pays comme Malte, l'Irelande ou la Hongrie sont structurellement importateurs nets.
L'année 2022 a été marquée par des chocs de prix significatifs sur les importations en provenance du Pakistan (anomalie de 102,5, hausse de prix de +23,4 %) et du Bangladesh (anomalie de 11,7, hausse de +22,9 %). Ces chocs coïncident avec la crise énergétique mondiale post-pandémique et l'inflation des coûts de transport, qui ont particulièrement affecté les pays producteurs à faible marge.
| Événement | Partenaire | Type | Période | Hausse de prix |
|---|---|---|---|---|
| Choc Pakistan | Pakistan | Prix (import) | 2022 | +23,4 % |
| Choc Bangladesh | Bangladesh | Prix (import) | 2022 | +22,9 % |
| Choc Suisse | Suisse | Prix (export) | 2017 | +44,4 % |
Sources : Chocs d'approvisionnement
Conclusion
L'analyse des échanges commerciaux de l'UE pour les jeans (CN 62034231) sur la période 2015–2025 révèle une transformation profonde de la structure du marché. Trois tendances majeures se dégagent :
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La désindustrialisation européenne : avec une production intra-européenne en chute de près de 90 %, l'UE a perdu sa capacité d'autosuffisance pour ce produit. La production résidelle se concentre sur des segments premium, mais le volume est devenu marginal.
-
La reconfiguration géographique des approvisionnements : le Bangladesh s'est affirmé comme fournisseur dominant, suivi du Pakistan, tandis que la Chine a vu sa part divisée par deux. L'Égypte émerge comme un acteur prometteur, et la Turquie perd du terrain malgré sa proximité géographique.
-
L'exposition aux vulnérabilités : avec un taux de dépendance aux importations de 85 % et une concentration géographique croissante (HHI en hausse), l'UE est devenue vulnérable aux chocs d'approvisionnement, comme l'ont montré les épisodes inflationnistes de 2022. La hausse des prix à l'exportation (+69 % à la pièce) ne compense qu'imparfaitement la perte de volumes.
À l'horizon, la politique commerciale de l'UE en matière textile — notamment les accords préférentiels avec les pays du bassin méditerranéen et les discussions sur la taxe carbone aux frontières — sera déterminante pour structurer les flux futurs et potentiellement relancer une partie de la production domestique.