Évolution du marché : Huiles de tournesol ou de carthame, brutes (CN 151211) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 151211 couvre les huiles de tournesol ou de carthame à l'état brut, un segment stratégique des oléagineux au sein de l'Union européenne. Ce produit, décliné en trois sous-positions — huile de tournesol brute alimentaire (15121191), huiles brutes à usage technique ou industriel (15121110) et huile de carthame brute (15121199) — s'inscrit dans la chaîne de valeur des graisses et huiles végétales (chapitre 15).
Sur la période 2015–2025, le marché européen de ces huiles brutes a connu des mutations profondes. La demande intérieure n'a cessé de croître, alimentant des importations record, tandis que la production communautaire — estimée à 2,4 milliards d'euros en 2024 — n'a pas suffi à couvrir la totalité des besoins. Ce déséquilibre structurel a été amplifié par des chocs géopolitiques majeurs, en particulier le conflit russo-ukrainien, qui a provoqué une envolée sans précédent des prix en 2021-2022 et a mis en lumière la dépendance extrême de l'UE envers un fournisseur unique.
Ce rapport propose une analyse en trois temps : d'abord l'évolution des grands agrégats commerciaux et l'aggravation du déficit, puis la concentration croissante des approvisionnements autour de l'Ukraine, et enfin l'impact des chocs de prix, la volatilité des flux et les dynamiques propres aux États membres de l'UE.
1. Une croissance spectaculaire des importations et un déficit commercial en aggravation constante
Des importations qui ont été multipliées par 3,7 en valeur sur la période
Entre 2015 et 2025, la valeur des importations extra-européennes d'huiles brutes de tournesol ou de carthame a connu une progression remarquable. Partant de 624 millions d'euros en 2015, elles ont atteint 2 283 millions d'euros en 2025, soit une hausse de +265,7 %. En volume, la progression est également forte : de 795 000 tonnes à 2 036 000 tonnes (+156,2 %). Le pic absolu a été atteint en 2022 à 2 561 millions d'euros (1 823 000 tonnes), avant une correction en 2023 et un nouveau rebond en 2024 avec un volume record de 2 708 000 tonnes.
| Année | Importations (M€) | Importations (kt) | Prix moyen import (€/t) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 624 | 795 | 786 |
| 2016 | 1 002 | 1 336 | 750 |
| 2017 | 1 048 | 1 446 | 725 |
| 2018 | 749 | 1 116 | 671 |
| 2019 | 1 314 | 1 946 | 675 |
| 2020 | 1 425 | 2 003 | 711 |
| 2021 | 1 698 | 1 529 | 1 111 |
| 2022 | 2 561 | 1 823 | 1 405 |
| 2023 | 1 631 | 1 763 | 925 |
| 2024 | 2 383 | 2 708 | 880 |
| 2025 | 2 283 | 2 036 | 1 121 |
Sources : Échanges commerciaux
Des exportations en retrait et un déficit qui atteint des niveaux historiques
Les exportations extra-européennes ont connu une trajectoire nettement moins dynamique. Passant de 245 millions d'euros en 2015 à 415 millions d'euros en 2025 (+69,2 %), elles n'ont pas suivi la cadence des importations. Leur point culminant fut l'année 2022, avec 1 008 millions d'euros et 669 000 tonnes exportées, porté par la forte demande mondiale et la flambée des prix. En 2025, le volume exporté n'est plus que de 367 000 tonnes, un niveau comparable à celui de 2015 (281 000 tonnes).
| Année | Exportations (M€) | Exportations (kt) | Prix moyen export (€/t) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 245 | 281 | 874 |
| 2016 | 286 | 335 | 854 |
| 2017 | 255 | 335 | 759 |
| 2018 | 275 | 394 | 699 |
| 2019 | 268 | 381 | 703 |
| 2020 | 343 | 450 | 761 |
| 2021 | 379 | 338 | 1 120 |
| 2022 | 1 008 | 669 | 1 507 |
| 2023 | 818 | 804 | 1 020 |
| 2024 | 474 | 515 | 916 |
| 2025 | 415 | 367 | 1 133 |
Sources : Échanges commerciaux
L'écart entre importations et exportations s'est ainsi creusé de manière spectaculaire. Le déficit commercial est passé de -379 millions d'euros en 2015 à -1 868 millions d'euros en 2025, avec un point bas historique en 2024 à -1 909 millions d'euros. La dépendance nette aux importations est restée élevée sur l'ensemble de la période, oscillant entre 16,8 % (2023, année exceptionnelle) et 46,6 % (2019), pour se stabiliser autour de 43,7 % en 2024.
Des prix marqués par une phase déflationniste puis une envolée brutale
L'évolution des prix moyens révèle deux phases distinctes. Entre 2015 et 2018, les prix à l'importation ont baissé de 786 €/t à 671 €/t, reflétant un marché bien approvisionné et des conditions agricoles favorables. À partir de 2021, la tendance s'inverse brutalement : le prix à l'importation atteint 1 111 €/t en 2021, puis un pic de 1 405 €/t en 2022 — soit un doublement par rapport au niveau de 2018. Les prix à l'exportation suivent la même trajectoire, culminant à 1 507 €/t en 2022. Après une correction en 2023-2024 (retour autour de 880–925 €/t), les prix remontent nettement en 2025, à 1 121 €/t à l'import et 1 133 €/t à l'export, signe d'une volatilité persistante.
2. L'hégémonie croissante de l'Ukraine et la concentration des approvisionnements européens
L'Ukraine, fournisseur quasi-monopolistique de l'Union européenne
La dynamique la plus marquante de la période est la domination absolue de l'Ukraine sur les importations européennes d'huile brute de tournesol. En 2015, l'Ukraine représentait déjà 74,9 % de la valeur des importations (467 M€ sur 624 M€). En 2025, cette part atteint 93,7 % (2 139 M€ sur 2 283 M€), avec un pic à 96,5 % en 2024. En valeur absolue, les importations en provenance d'Ukraine ont été multipliées par 4,6 sur la période, passant de 467 à 2 139 millions d'euros (+357,7 %).
| Année | Ukraine (M€) | Part de l'Ukraine (%) | Autres fournisseurs (M€) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 467 | 74,9 % | 157 |
| 2016 | 917 | 91,5 % | 85 |
| 2017 | 966 | 92,2 % | 82 |
| 2018 | 652 | 87,0 % | 97 |
| 2019 | 1 130 | 86,0 % | 184 |
| 2020 | 1 264 | 88,7 % | 161 |
| 2021 | 1 544 | 90,9 % | 155 |
| 2022 | 2 145 | 83,7 % | 416 |
| 2023 | 1 521 | 93,3 % | 110 |
| 2024 | 2 300 | 96,5 % | 83 |
| 2025 | 2 139 | 93,7 % | 144 |
Sources : Principaux partenaires par valeur
Un indice de concentration (HHI) en hausse constante
Cette domination ukrainienne se traduit par une concentration des importations en augmentation régulière. L'indice Herfindahl-Hirschman (HHI) calculé sur la valeur des importations est passé de 5 841 en 2015 à 8 795 en 2025 (+50,6 %), avec un maximum à 9 318 en 2024. À titre de repère, un HHI supérieur à 2 500 est généralement considéré comme reflétant un marché hautement concentré ; le niveau observé en 2024-2025 signale une dépendance structurelle vis-à-vis d'un seul partenaire.
À l'inverse, le HHI des exportations a baissé de 1 900 à 1 198 (-37,0 %), indiquant une diversification des débouchés à l'exportation — tendance que nous analyserons dans la section suivante.
Le recul ou l'instabilité des fournisseurs alternatifs
Parmi les fournisseurs traditionnels, plusieurs ont vu leur contribution s'éroder ou devenir extrêmement volatile :
| Fournisseur | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation (%) | CV |
|---|---|---|---|---|
| Moldavie | 51 | 64 | +25,3 % | 0,38 |
| Serbie | 4 | 20 | +360,4 % | 0,62 |
| Argentine | 80 | 45 | -44,3 % | 0,86 |
| Russie | 9 | 0,3 | -96,8 % | 1,61 |
| Royaume-Uni | 8 | 1,5 | -81,9 % | 0,84 |
| Biélorussie | 0,05 | 1,9 | — | 0,79 |
Sources : Principaux partenaires par valeur — Volatilité des échanges
La Russie, qui fournissait 9 millions d'euros en 2015, a vu ses exportations vers l'UE pratiquement disparaître (0,3 M€ en 2025, -96,8 %). L'Argentine, autrefois second fournisseur (80 M€ en 2015), est devenue très irrégulière (coefficient de variation de 0,86), avec des livraisons qui se sont effondrées à 1,3 M€ en 2024 avant de rebondir à 45 M€ en 2025. Le Royaume-Uni a presque totalement cessé ses livraisons à l'UE.
La Moldavie et la Serbie ont augmenté leurs volumes, mais de manière insuffisante pour modifier significativement la structure des approvisionnements. La Moldavie a d'ailleurs connu des fluctuations notables, avec un pic à 171 M€ en 2022 avant de retomber à 28 M€ en 2024.
3. Chocs géopolitiques, reconfiguration des marchés et dynamiques intra-européennes
Le choc de prix de 2021-2022 : une onde de choc d'ampleur exceptionnelle
L'analyse des chocs détectés révèle un événement majeur centré sur l'année 2021, antérieur au déclenchement du conflit armé en Ukraine. Sur les importations en provenance d'Ukraine, un choc de prix d'une abnormalité de 13,0 a été détecté : le prix moyen ukrainien est passé de 686 €/t (moyenne 2019-2020) à 1 122 €/t en 2021, soit un bond de +63,6 %. Les volumes ont simultanément chuté de 21 % par rapport à la baseline (de 1 743 000 t à 1 375 000 t). En 2022-2023, les prix sont restés à un niveau élevé (1 152 €/t en moyenne), tandis que les volumes ont progressivement récupéré.
À l'exportation, le tableau est plus fragmenté mais tout aussi révélateur :
| Choc | Partenaire | Flux | Année | Abnormalité | Variation de prix |
|---|---|---|---|---|---|
| Prix | Égypte | Export | 2022 | 11,1 | +934,7 % |
| Prix | Turquie | Export | 2021 | 9,0 | +73,5 % |
Le cas de l'Égypte est frappant : les exportations vers ce pays sont passées de 18 000 tonnes en 2021 à… 0,1 tonne en 2022, avec un prix moyen aberrant de 28 533 €/t (abnormalité de 11,1), avant un rétablissement en volume (74 000 t en 2023) mais à des prix revenus à des niveaux normaux (~953 €/t). Ce schéma suggère des transactions ponctuelles à forte valeur ajoutée ou des anomalies de déclaration. La Turquie a connu un choc de prix similaire en 2021 (+73,5 %), les prix passant de 664 à 1 152 €/t.
La volatilité des flux est particulièrement élevée pour certains partenaires secondaires. Les importations depuis les États-Unis (CV = 2,13), le Kazakhstan (CV = 2,04) ou les Philippines (CV = 2,63) présentent des coefficients de variation extrêmes, traduisant des flux sporadiques plus que des relations commerciales structurées.
Une diversification des marchés d'exportation, mais très volatile
Si les importations se sont concentrées autour de l'Ukraine, les exportations de l'UE ont connu un mouvement inverse : une diversification des débouchés, bien que fragile. Le HHI des exportations est passé de 1 900 à 1 198, reflétant l'émergence de nouveaux marchés.
Les marchés traditionnels restent le socle :
| Marché | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation | CV |
|---|---|---|---|---|
| Afrique du Sud | 68 | 60 | -11,7 % | 0,29 |
| Royaume-Uni | 73 | 99 | +35,4 % | 0,28 |
| Maroc | 11 | 20 | +88,4 % | 0,56 |
| Turquie | 11 | 58 | +411,6 % | 0,49 |
L'Afrique du Sud et le Royaume-Uni constituent les deux principaux débouchés stables (CV respectifs de 0,29 et 0,28). La Turquie a connu une croissance remarquable (+412 %), passant de 11 à 58 millions d'euros.
En revanche, deux marchés émergents ont connu des trajectoires spectaculaires mais extrêmement instables :
- L'Inde : de quasi-zéro en 2015 à 303 M€ en 2022 (229 000 tonnes), avant de s'effondrer à 1,6 M€ en 2025. CV de 1,69.
- L'Iraq : de 49 000 € en 2015 à 149 M€ en 2023 (146 000 tonnes), puis effondrement à 1 535 € en 2025. CV de 1,78.
Ces pics spectaculaires en 2022-2023 correspondent à la période de forte tension sur les marchés mondiaux des oléagineux, lorsque l'UE a temporairement servi de fournisseur de substitution à des pays touchés par la raréfaction des approvisionnements ukrainiens. Le caractère éphémère de ces flux confirme qu'il ne s'agissait pas d'une restructuration durable des échanges.
Des dynamiques très contrastées au sein de l'Union européenne
L'examen des principaux États membres révèle une géographie intérieure du marché en pleine mutation.
À l'importation, l'Espagne est devenue le premier importateur de l'UE, avec un volume passé de 164 à 685 millions d'euros (+317 %). Les Pays-Bas (188 → 498 M€, +165 %), l'Italie (159 → 434 M€, +172 %) et la France (44 → 241 M€, +453 %) suivent. La progression la plus spectaculaire revient toutefois à la Bulgarie (0,002 → 62 M€) et à la Slovénie (0,5 → 164 M€), dont les parts sont passées de niveaux négligeables à des positions significatives, traduisant une restructuration des circuits logistiques au sein de l'UE — probablement liée à la proximité géographique avec l'Ukraine et au développement de corridors d'approvisionnement terrestres.
À l'exportation, la Bulgarie domine nettement, avec un indice de spécialisation (RSCA) de 0,92, le plus élevé de l'UE. Ses exportations ont progressé de 69 à 208 millions d'euros (+201 %). La Slovénie (RSCA = 0,80), la Hongrie (RSCA = 0,74) et la Roumanie (RSCA = 0,61) complètent le peloton des pays spécialisés, tous situés dans le sud-est européen — une zone de production majeure de tournesol.
À l'inverse, l'Irlande (RSCA = -1,00), l'Estonie (-1,00), la Finlande (-1,00) et le Danemark (-1,00) présentent les RSCA les plus négatifs, indiquant une absence quasi-totale de spécialisation dans ce produit.
Du côté de la production intra-européenne, les données disponibles montrent une production estimée à 2,4 milliards de kilogrammes (2,4 Mt) en 2024, en hausse de 73,6 % par rapport à 2016 (1,4 Mt), avec un pic à 4,4 Mt en 2023. La production communautaire demeure insuffisante pour couvrir la demande intérieure, ce qui explique le maintien d'une dépendance nette aux importations autour de 40-45 %.
La ventilation par sous-produit confirme enfin la prédominance quasi-exclusive de l'huile de tournesol brute alimentaire (15121191), qui représente plus de 96 % des importations en valeur. Le segment technique et industriel (15121110), bien que resté marginal en 2015, a connu une croissance fulgurante en 2024 (387 000 tonnes importées, 324 M€) avant de retomber à 73 000 tonnes en 2025. L'huile de carthame brute (15121199) demeure un produit de niche.
Conclusion
La période 2015–2025 a transformé le marché européen des huiles brutes de tournesol et de carthame en un marché marqué par trois caractéristiques majeures : une croissance exponentielle des importations, une concentration extrême autour de l'Ukraine, et une volatilité des prix et des flux sans précédent.
L'Union européenne est passée d'une dépendance déjà significative (75 % des importations en provenance d'Ukraine en 2015) à une situation de quasi-monopoplement (93-97 % en 2024-2025), avec un HHI import qui a progressé de 50 %. Cette dépendance a été mise en lumière de manière brutale par le choc de prix de 2021-2022, qui a vu les prix moyens doubler en deux ans, et par les perturbations logistiques liées au conflit russo-ukrainien.
Malgré une production communautaire en hausse et une diversification temporaire des débouchés à l'exportation (Inde, Iraq en 2022-2023), la structure fondérale du marché n'a pas été remise en cause. Les exportations vers de nouveaux marchés se sont révélées extrêmement volatiles, tandis que la propension à exporter de l'UE a reculé de 27,8 % à 19,7 %, suggérant que la production nationale est de plus en plus absorbée par le marché intérieur.
Les perspectives à moyen terme dépendront de la capacité de l'UE à diversifier ses sources d'approvisionnement — la Moldavie et les Balkans représentent des pistes, mais à une échelle encore insuffisante — et à stabiliser sa production intérieure, dans un contexte où les aléas climatiques et géopolitiques continuent de peser sur un marché structurellement tendu.