Évolution du marché : Huiles de goudron de houille (CN 270799) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 270799 couvre un ensemble résiduel de produits issus de la distillation des goudrons de houille de haute température, incluant notamment les huiles légères brutes, l'anthracène, les phénols, les bases pyridiques et divers huiles aromatiques non spécifiées ailleurs. Ce nomenclature regroupe des matières premières à forte valeur ajoutée chimique, utilisées comme intrants dans l'industrie chimique, la sidérurgie et la fabrication de noir de carbone. La période 2015–2025 est marquée par une transformation profonde de la structure commerciale de l'Union européenne pour ce produit : l'UE est passée d'une position de déficit commercial à un excédent massif, dans un contexte de recomposition géopolitique des approvisionnements et de forte hausse de la production intérieure. Le présent rapport, basé sur les données du Trade Dashboard, analyse les principales dynamiques observées au cours de cette décennie.
1. Une expansion commerciale d'une ampleur exceptionnelle
1.1. Des exportations multipliées par vingt en valeur
L'évolution la plus frappante de la période réside dans l'explosion des exportations de l'UE vers le reste du monde. En valeur, les exportations sont passées de 440 M€ en 2015 à 9 433 M€ en 2025, soit une progression de +2 045 %. En volume, l'accroissement est tout aussi spectaculaire : de 1,7 million de tonnes en 2015 à 21,2 millions de tonnes en 2025 (+1 132 %). Le pic a été atteint en 2024 avec 10 777 M€ et 21,7 millions de tonnes.
| Indicateur | 2015 | 2020 | 2024 (pic) | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Exportations – valeur (M€) | 440 | 3 363 | 10 777 | 9 433 | +2 045 % |
| Exportations – volume (kt) | 1 722 | 12 987 | 21 717 | 21 224 | +1 132 % |
| Exportations – prix unitaire (€/t) | 255 | 259 | 496 | 444 | +74 % |
Source : Aperçu général – échanges
Le prix unitaire des exportations a également augmenté de 74 %, passant de 255 €/t à 444 €/t, avec un sommet à 585 €/t en 2022, reflétant la conjoncture énergétique tendue de cette année-là.
1.2. Des importations en forte hausse, mais à un rythme moindre
Parallèlement, les importations ont progressé de manière significative mais bien plus modérée : de 1 179 M€ en 2015 à 3 901 M€ en 2025 (+231 %). En volume, le passage de 3,6 à 7,9 millions de tonnes (+123 %) témoigne d'une croissance réelle mais limitée par rapport aux exportations. Le volume importé a connu un pic exceptionnel en 2021 à 15,6 millions de tonnes, avant de se stabiliser à un niveau inférieur.
| Indicateur | 2015 | 2021 (pic) | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Importations – valeur (M€) | 1 179 | 5 831 | 3 901 | +231 % |
| Importations – volume (kt) | 3 557 | 15 561 | 7 937 | +123 % |
| Importations – prix unitaire (€/t) | 332 | 375 | 491 | +48 % |
Source : Aperçu général – échanges
1.3. Du déficit au superexcédent commercial
La conséquence logique de cette trajectoire asymétrique est un renversement complet de la balance commerciale. En 2015, l'UE affichait un déficit de 740 M€. Dès 2017, la balance devient excédentaire, et l'excédent culmine à 7 310 M€ en 2024. En 2025, l'excédent s'élève encore à 5 532 M€.
| Année | Balance commerciale (M€) |
|---|---|
| 2015 | −740 |
| 2017 | +2 049 |
| 2020 | +613 |
| 2022 | +5 356 |
| 2024 | +7 310 |
| 2025 | +5 532 |
Source : Indicateur d'autonomie – dépendance nette aux importations
L'indicateur de dépendance nette aux importations, qui s'établissait à +15,6 % en 2006 (l'UE était dépendante), s'est effondré à −8 725 % en 2023, illustrant le basculement complet de l'UE vers un rôle de fournisseur net à l'échelle mondiale.
2. Une recomposition géographique radicale des échanges
2.1. L'effondrement des importations en provenance de Russie et de Biélorussie
Le bouleversement géopolitique le plus marquant de la période concerne la part de la Russie dans les approvisionnements de l'UE. Premier fournisseur en 2015 avec 833 M€ (71 % des importations), la Russie a atteint un pic à 2 540 M€ en 2021 avant de voir ses exportations vers l'UE s'effondrer à 0,4 M€ en 2023, puis à zéro en 2024 et 2025 — une chute de −99,9 %. La Biélorussie, qui avait connu un essor similaire (de 3 M€ en 2015 à 558 M€ en 2021), a subi le même sort, ses exportations passant à un niveau quasi nul dès 2023.
| Partenaire | 2015 (M€) | 2021 (M€) | 2023 (M€) | 2025 (M€) |
|---|---|---|---|---|
| Russie | 833 | 2 540 | 0,4 | 0 |
| Biélorussie | 3 | 558 | 0 | 0,002 |
Source : Top partenaires – importations
Ce retrait brutal, vraisemblablement lié aux sanctions européennes adoptées à partir de 2022, a contraint l'UE à diversifier massivement ses sources d'approvisionnement.
2.2. L'émergence de nouveaux fournisseurs et la montée du Royaume-Uni
Pour compenser la perte du fournisseur russe, l'UE s'est tournée vers plusieurs alternatives :
- Le Royaume-Uni est devenu le premier fournisseur de l'UE, passant de 44 M€ en 2015 à 1 512 M€ en 2025 (+3 324 %). Ce bond reflète à la fois la relocalisation d'échanges historiquement réalisés via la Russie et l'exploitation de capacités de production britanniques.
- L'Arabie saoudite a connu une progression spectaculaire, de quasi-zéro en 2015 à 351 M€ en 2025, témoignant de la diversification vers des fournisseurs du Moyen-Orient.
- Les États-Unis sont passés de 13 M€ à 336 M€ (+2 468 %), s'inscrivant dans une logique de reconfiguration transatlantique des flux pétrochimiques.
- La Norvège, fournisseur volatile mais important, a fluctué entre 0,004 M€ (2015) et 279 M€ (2020), pour se stabiliser autour de 88 M€ en 2025.
2.3. Une géographie exportatrice plus diversifiée et centrée sur les hubs logistiques
Côté exportations, la concentration a nettement diminué. L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des exportations est passé de 5 213 à 969 entre 2015 et 2025 (−81 %), signe d'une diversification prononcée des débouchés.
Les principaux partenaires à l'exportation en 2025 sont :
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Part 2025 (%) |
|---|---|---|---|
| Stocks et approvisionnements (commerce extra-UE) | 2 | 2 989 | 31,7 % |
| Singapour | 313 | 788 | 8,4 % |
| Zones non spécifiées | 0,4 | 1 714 | 18,2 % |
| Gibraltar | 2 | 639 | 6,8 % |
| Royaume-Uni | 18 | 488 | 5,2 % |
| États-Unis | 17 | 519 | 5,5 % |
| Haute mer | 0,7 | 258 | 2,7 % |
Source : Top partenaires – exportations
La part importante des catégories résiduelles (« stocks et approvisionnements », « zones non spécifiées », « haute mer ») suggère que les huiles de goudron de houille sont fréquemment commercialisées via des intermédiaires ou des circuits logistiques complexes (bunkering maritime, entrepôts hors UE).
2.4. La concentration des importations se réduit, mais reste modérée
L'HHI des importations a chuté de 6 448 à 2 252 (−65 %), confirmant que la dépendance à un fournisseur dominant (la Russie) a été remplacée par un approvisionnement plus multipolaire. Toutefois, avec le Royaume-Uni concentrant à lui seul 1 512 M€ sur 3 901 M€ d'importations totales en 2025, la dépendance reste significative vis-à-vis d'un partenaire unique.
Source : Concentration HHI
3. Chocs, volatilité et transformation structurelle de la production européenne
3.1. Des épisodes de volatilité marqués sur plusieurs corridors
L'analyse de la volatilité (coefficient de variation) des flux commerciaux révèle des niveaux d'instabilité significatifs sur de nombreux corridors :
Importations les plus volatiles (par volume) :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| Biélorussie | 1,56 |
| Mexique | 1,53 |
| Turquie | 1,51 |
| Arabie saoudite | 1,41 |
| Kazakhstan | 1,35 |
| Norvège | 1,20 |
Exportations les plus volatiles :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| Maroc | 0,97 |
| Panama | 0,96 |
| Arabie saoudite | 0,87 |
| Royaume-Uni | 0,87 |
| Afrique du Sud | 0,87 |
Source : Volatilité des échanges
3.2. Chocs de prix identifiés : Turquie, Norvège, Royaume-Uni et États-Unis
Le système de détection des chocs a identifié quatre événements majeurs :
| Corridor | Type de choc | Année | Anomalie (score) | Variation de prix (%) | Part en valeur (%) |
|---|---|---|---|---|---|
| Exportations vers la Turquie | Pic de prix | 2018 | 75,1 | +138 % | 4,4 % |
| Importations depuis la Norvège | Pic de prix | 2017 | 12,3 | +1 260 % | 5,7 % |
| Exportations vers le Royaume-Uni | Pic de prix | 2022 | 5,4 | +82 % | 14,3 % |
| Importations depuis les États-Unis | Pic de prix | 2022 | 5,2 | +44 % | 7,1 % |
Source : Chocs détectés
Le choc norvégien de 2017 illustre une situation où un volume quasi inexistant (29 tonnes en 2016) a soudainement bondi à 155 000 tonnes, accompagné d'une multiplication du prix par plus de 12. Le pic de prix turc de 2018, avec un prix unitaire à 734 €/t contre 308 €/t l'année précédente, coïncide avec un effondrement du volume exporté à 2 412 tonnes (contre 33 474 l'année précédente). En 2022, les chocs observés sur les échanges avec le Royaume-Uni et les États-Unis reflètent la flambée des prix de l'énergie et des matières premières chimiques dans le sillage de l'invasion russe de l'Ukraine.
3.3. Une production intérieure européenne en forte croissance
La dynamique de production de l'UE confirme le basculement structurel observé dans les échanges extérieurs. La production quantitative a été multipliée par plus de cinq entre 2015 et 2024 :
| Année | Production volume (kt) | Production valeur (M€) | Prix unitaire (€/t) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 1 189 | 440 | 370 |
| 2018 | 2 228 | 919 | 413 |
| 2020 | 2 858 | 866 | 303 |
| 2022 | 4 302 | 2 580 | 600 |
| 2023 | 8 589 | 6 170 | 718 |
| 2024 | 6 480 | 3 000 | 463 |
Source : Volumes de production
Le bond de production de 2023 (8,6 milliards de tonnes) est remarquable, de même que la forte hausse du prix de production en 2022–2023 (jusqu'à 718 €/t), cohérente avec la tension sur les marchés de l'énergie. La capacité d'exportation de l'UE est directement liée à cette montée en puissance de la production domestique.
3.4. Une spécialisation géographique intra-européenne marquée
En 2025, certains États membres affichent une spécialisation nette dans ce secteur, mesurée par l'indice RSCA (Revealed Symmetric Comparative Advantage) :
| État membre | RSCA | RCA | Part de la production UE | Part dans les exportations UE |
|---|---|---|---|---|
| Lituanie | 0,80 | 8,98 | 5,6 % | 0,6 % |
| Finlande | 0,79 | 8,60 | 8,6 % | 1,0 % |
| Suède | 0,57 | 3,69 | 8,9 % | 2,4 % |
| Belgique | 0,25 | 1,65 | 14,0 % | 8,5 % |
| Danemark | 0,22 | 1,58 | 2,7 % | 1,7 % |
À l'inverse, des pays comme le Luxembourg (RSCA = −1,0), la Grèce (−1,0) ou la Slovénie (−1,0) ne participent pas à ce commerce.
Source : Spécialisation
3.5. La sous-position 27079999 domine largement les échanges
La ventilation par sous-code douanier confirme que la catégorie résiduelle « n.d.a. » (27079999) représente l'écrasante majorité des flux :
| Sous-code | Description | Part import. 2025 | Part export. 2025 |
|---|---|---|---|
| 27079999 | Autres huiles et produits, n.d.a. | 99,3 % (valeur) | 99,7 % (valeur) |
| 27079980 | Phénols (>50 %) | 0,2 % | 0,1 % |
| 27079991 | Produits pour fabrication du n° 2803 | 0,6 % | 0,02 % |
Le sous-code 27079999 domine tant à l'import qu'à l'export, avec un prix unitaire relativement homogène autour de 491 €/t (import) et 444 €/t (export) en 2025. Les phénols (27079980) affichent un prix nettement supérieur (1 144 €/t à l'importation), reflétant leur plus grande valeur ajoutée chimique.
Conclusion
La période 2015–2025 a vu l'Union européenne transformer radicalement sa position sur le marché des huiles de goudron de houille (CN 270799). D'importatrice nette en 2015, l'UE est devenue un exportateur majeur, avec un excédent commercial de 5,5 milliards d'euros en 2025. Cette mutation repose sur trois piliers : (i) une multiplication par plus de cinq de la production intérieure, alimentée par l'essor de la pétrochimie européenne ; (ii) une recomposition géographique brutale des importations, avec l'exclusion de facto des fournisseurs russe et biélorusse et leur remplacement par le Royaume-Uni, l'Arabie saoudite et les États-Unis ; (iii) une diversification remarquable des débouchés à l'exportation, avec un HHI en baisse de 81 %.
Néanmoins, des fragilités persistent. La dépendance au Royaume-Uni pour les importations, la volatilité marquée de certains corridors (Norvège, Turquie, Arabie saoudite) et la sensibilité des prix aux chocs énergétiques (pic de prix en 2022) rappellent que ce marché reste exposé à des risques systémiques. La forte concentration des échanges dans la sous-catégorie résiduelle 27079999, enfin, soulève des questions de transparence sur la nature exacte des produits échangés, qui pourraient justifier un affinement du suivi statistique à l'avenir.