Évolution du marché : Encres, même concentrées ou sous formes solides (à l'excl. des encres d'imprimerie) (CN 321590) — 2015–2025
Introduction
La nomenclature CN 321590 constitue une rubrique résiduelle qui regroupe les encres non destinées à l'imprimerie offset ou typographique — notamment les cartouches d'encre pour imprimantes et photocopieurs (sous-position 32159020), les encres à écrire, à dessiner, ou sous forme solide (sous-position 32159070). Voir le périmètre du produit.
Sur la période 2015–2025, l'Union européenne apparaît comme une importatrice structurelle de ces produits, avec un taux de dépendance nette aux importations stabilisé autour de 75 %. Le déficit commercial a fluctué de −305 M€ en 2015 à un point bas de −1 094 M€ en 2020, avant de se résorber partiellement à −479 M€ en 2025. Trois dynamiques majeures structurent cette décennie : une contradiction entre volumes croissants et valeurs en recul, un basculement géographique spectaculaire des flux commerciaux, et une vulnérabilité persistante malgré une diversification des partenaires.
1. Volumes dynamiques, valeurs en recul : une détérioration des termes de l'échange
Un déficit commercial qui se creuse jusqu'en 2020 avant de se stabiliser
Le solde commercial de l'UE en encres (hors encres d'imprimerie) a connu une trajectoire en trois phases. En 2015, le déficit s'élevait à 305 M€. L'année 2017 constitue une anomalie marquante : les importations comme les exportations ont chuté à leurs minima respectifs (328 M€ et 354 M€), permettant un bref excédent de +26 M€ — la seule année positive de la série. À partir de 2018, une vague d'importations massive a propulsé le déficit à −732 M€, puis à un creux historique de −1 094 M€ en 2020, année où les importations ont atteint 1 919 M€. Depuis lors, le déficit s'est progressivement réduit, s'établissant à −479 M€ en 2025.
Évolution du commerce extérieur de l'UE
| Indicateur | 2015 | 2017 | 2018 | 2020 | 2023 | 2025 | Δ 2015→2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Exportations (M€) | 801 | 354 | 838 | 825 | 776 | 758 | −5,4 % |
| Importations (M€) | 1 106 | 328 | 1 570 | 1 919 | 1 386 | 1 237 | +11,9 % |
| Solde (M€) | −305 | +26 | −732 | −1 094 | −610 | −479 | −57,3 % |
| Volume exporté (t) | 20 952 | 19 441 | 26 950 | 25 403 | 25 893 | 26 809 | +28,0 % |
| Volume importé (t) | 25 917 | 13 728 | 27 487 | 31 234 | 26 652 | 28 187 | +8,8 % |
Une divergence croissante entre volumes échangés et valeurs unitaires
L'un des traits les plus marquants de la période est la dissociation entre trajectoires de volumes et de valeurs. Du côté des exportations, les volumes ont progressé de 28 % (de 20 952 à 26 809 tonnes), tandis que la valeur totale a reculé de 5,4 % (de 801 M€ à 758 M€). Le prix unitaire à l'exportation a ainsi chuté de 26 %, passant de 38 234 à 28 257 €/tonne. À l'inverse, les importations ont vu leur prix unitaire augmenter de 2,9 % (de 42 664 à 43 890 €/tonne) sur la même période.
Cette évolution traduit une détérioration des termes de l'échange pour l'UE : l'Union exporte davantage de volume, mais à des prix de plus en plus bas, tandis qu'elle importe à des prix stables ou en légère hausse. Ce phénomène suggère une pression concurrentielle accrue sur les exportations européennes et un positionnement de l'UE comme plateforme de réexportation de produits importés à faible valeur ajoutée.
| Indicateur | 2015 | 2018 | 2020 | 2025 | Δ 2015→2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Prix unit. export (€/t) | 38 234 | 31 099 | 32 483 | 28 257 | −26,1 % |
| Prix unit. import (€/t) | 42 664 | 57 127 | 61 453 | 43 890 | +2,9 % |
Les cartouches d'encre, pivot du commerce européen
La sous-position 32159020 (cartouches d'encre pour imprimantes/photocopieurs sans tête d'impression intégrée) concentre l'essentiel du commerce. En 2025, elle représente 83 % de la valeur des importations (1 024 M€ sur 1 237 M€) et 72 % des exportations (547 M€ sur 758 M€). L'année 2018 marque un tournant : les importations de cartouches ont bondi de 96 M€ (2017) à 1 340 M€ (2018), expliquant à elle seule la quasi-totalité du creusement du déficit. À l'exportation, la même catégorie a connu une progression spectaculaire de 108 M€ (2017) à 547 M€ (2025), soit +407 %.
La sous-position 32159070 (encres hors cartouches) reste nettement plus stable : les importations oscillent autour de 210–240 M€, les exportations autour de 210–270 M€. Le marché des encres traditionnelles est donc un marché mature, tandis que les cartouches structurent la dynamique globale du secteur.
2. Le basculement géographique : l'effacement du Royaume-Uni face à l'essor de l'Asie du Sud-Est
L'effondrement du commerce avec le Royaume-Uni après le Brexit
En 2015, le Royaume-Uni était de loin le premier partenaire de l'UE pour ce produit, tant à l'importation (496 M€, soit 45 % du total) qu'à l'exportation (382 M€, soit 48 %). Dix ans plus tard, ces flux se sont effondrés : les importations en provenance du Royaume-Uni n'atteignent plus que 129 M€ (−74 %) et les exportations vers le Royaume-Uni 184 M€ (−52 %).
Le profil temporel révèle deux phases. Avant 2017, le commerce avec le Royaume-Uni a fluctué fortement — les importations ont plongé de 496 M€ à 83 M€ en 2017, probablement sous l'effet de l'incertitude post-référendum, avant de rebondir à 383 M€ en 2018. La rupture structurelle intervient à partir de 2021, année de la mise en œuvre effective du Brexit : les importations passent de 472 M€ (2020) à 197 M€ (2021), puis continuent de décliner. Le Royaume-Uni est ainsi passé de partenaire dominant à partenaire secondaire, relégué au troisième rang des fournisseurs (derrière la Chine et le Japon) et au quatrième rang des destinations d'exportation.
| Partenaire (import.) | 2015 (M€) | 2018 (M€) | 2020 (M€) | 2025 (M€) | Δ 2015→2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Chine | 62 | 281 | 432 | 195 | +215,9 % |
| Japon | 275 | 308 | 329 | 266 | −3,3 % |
| Royaume-Uni | 496 | 383 | 472 | 129 | −74,0 % |
| Malaisie | 54 | 134 | 182 | 260 | +383,5 % |
| Singapour | 106 | 246 | 256 | 73 | −30,8 % |
| Indonésie | 0,5 | 69 | 81 | 154 | +28 680 % |
| États-Unis | 66 | 76 | 71 | 52 | −21,5 % |
L'Asie du Sud-Est, nouveau centre de gravité des approvisionnements
L'effacement du Royaume-Uni a été accompagné par la montée en puissance fulgurante de fournisseurs asiatiques. Trois pays illustrent cette transformation :
- La Malaisie est passée de 54 M€ (2015) à 260 M€ (2025), soit une multiplication par 4,8. Après un effondrement temporaire en 2017 (1,5 M€), les importations ont connu une croissance quasi continue.
- L'Indonésie a connu la progression la plus spectaculaire : de 0,5 M€ en 2015 à 154 M€ en 2025, une multiplication par 287. Ce pays est passé d'un fournisseur marginal au cinquième rang.
- La Chine, après un bond de 62 M€ à 432 M€ entre 2015 et 2020 (pic lié à l'explosion des importations de cartouches), s'est stabilisée autour de 195 M€ en 2025.
Ces trois pays représentent désormais environ 50 % de la valeur des importations de l'UE en encres hors impression, contre seulement 11 % en 2015. Ce rééquilibrage géographique s'explique vraisemblablement par la délocalisation de la production de cartouches d'encre vers l'Asie du Sud-Est, où les coûts de main-d'œuvre sont plus compétitifs et où se concentrent les capacités de fabrication de composants électroniques.
Des destinations d'exportation de plus en plus diversifiées
Du côté des exportations, le Royaume-Uni demeure la première destination (184 M€ en 2025), mais son poids relatif a fortement diminué. Les États-Unis sont devenus le premier marché de croissance, passant de 70 M€ à 124 M€ (+77,6 %). D'autres marchés émergents ont enregistré des progressions remarquables : l'Inde (+126 %), le Brésil (+123 %) et la Turquie (+38 %).
Flux par destination d'exportation
| Partenaire (export.) | 2015 (M€) | 2018 (M€) | 2020 (M€) | 2025 (M€) | Δ 2015→2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| États-Unis | 70 | 58 | 64 | 124 | +77,6 % |
| Chine | 18 | 29 | 36 | 25 | +41,8 % |
| Royaume-Uni | 382 | 357 | 320 | 184 | −51,9 % |
| Singapour | 18 | 20 | 18 | 17 | −1,4 % |
| Inde | 7 | 19 | 10 | 15 | +126,3 % |
| Turquie | 26 | 31 | 32 | 36 | +38,4 % |
| Brésil | 6 | 9 | 10 | 13 | +123,0 % |
Au sein de l'UE, les Pays-Bas ont supplanté l'Allemagne comme principal hub : les importations néerlandaises ont progressé de 230 M€ à 546 M€ (+138 %) tandis que les importations allemandes ont reculé de 565 M€ à 366 M€ (−35 %). À l'exportation, la même dynamique prévaut : les Pays-Bas ont doublé leurs exportations (108 M€ → 232 M€) alors que l'Allemagne a perdu 30 % de ses ventes à l'extérieur de l'UE. Le port de Rotterdam et la position logistique des Pays-Bas en font le centre névralgique du commerce européen d'encres.
3. Diversification des partenaires, concentration de la production et vulnérabilité persistante
Une diversification géographique nette des flux commerciaux
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) confirme la diversification observée dans les flux par partenaire. Pour les importations, l'HHI est passé de 2 819 à 1 518 (−46 %), et pour les exportations de 2 484 à 1 076 (−57 %). Ces niveaux se situent désormais dans la zone de faible concentration (HHI < 1 500 pour les exportations), indiquant que l'UE ne dépend plus d'un petit nombre de partenaires dominants.
| HHI | 2015 | 2018 | 2020 | 2025 | Δ |
|---|---|---|---|---|---|
| Importations | 2 819 | 1 666 | 1 717 | 1 518 | −46,1 % |
| Exportations | 2 484 | 2 033 | 1 797 | 1 076 | −56,7 % |
La catégorie « Autres partenaires » illustre bien cette tendance : les importations en provenance de ces partenaires résiduels ont doublé (47 M€ → 109 M€), et les exportations ont progressé de 25 % (275 M€ → 343 M€).
Une production européenne en repli, concentrée aux Pays-Bas et en Allemagne
La production de l'UE en encres hors impression a connu un déclin marqué en volume : de 33,6 millions d'unités en 2015, elle est tombée à 14,0 millions en 2024, soit une chute de 58 %. Paradoxalement, la valeur de la production n'a reculé que de 29 % (de 276 M€ à 197 M€), car le prix unitaire de production a presque doublé, passant de 8,2 à 14,1 €/unité (+72 %). Ce mouvement suggère que la production européenne se repositionne vers des segments à plus forte valeur ajoutée (encres spécialisées, encres techniques) tandis que la production de masse (cartouches) migre vers l'Asie.
| Indicateur de production | 2015 | 2018 | 2023 | 2024 |
|---|---|---|---|---|
| Volume (millions d'unités) | 33,6 | 20,8 | 17,2 | 14,0 |
| Valeur (M€) | 276 | 287 | 230 | 197 |
| Prix unitaire (€/u.) | 8,2 | 13,8 | 13,3 | 14,1 |
Au sein de l'UE, la production reste extrêmement concentrée : les Pays-Bas (40 %) et l'Allemagne (34 %) représentent à eux seuls 74 % de la production européenne, selon les indices de spécialisation (RSCA respectivement de 0,47 et 0,23 en 2025). La Tchéquie (5,4 %, RSCA 0,06) constitue le seul autre État membre présent à un niveau significatif.
L'intensité à l'exportation a bondi de 123 % à 403 %, signifiant que les exportations de l'UE dépassent désormais quatre fois sa production. Ce ratio très élevé confirme le rôle de l'UE comme plateforme de réexportation : une part croissante des encres importées (notamment les cartouches asiatiques) transite par l'Europe avant d'être réexpédiée vers des marchés tiers.
Une dépendance structurelle aux importations et des chocs de prix récurrents
Malgré la diversification géographique, le taux de dépendance nette aux importations reste élevé et stable autour de 75 %. L'UE n'a été exportatrice nette qu'une seule année (2017, −10 %) ; depuis lors, la dépendance s'est même renforcée, atteignant 82 % en 2020. Ce niveau de dépendance est structurel et découle directement de la délocalisation de la production de cartouches.
L'intensité commerciale a progressé de 105 % à 138 %, confirmant l'ouverture croissante du marché européen.
Par ailleurs, les données de volatilité et de chocs de prix révèlent une fragilité sous-jacente. Plusieurs chocs de prix majeurs ont été détectés :
| Choc | Partenaire | Type | Année | Amplitude prix | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| Importation | Chine | Prix | 2018 | +251 % | 23,2 % |
| Importation | États-Unis | Prix | 2018 | +57 % | 6,7 % |
| Exportation | Mexique | Prix | 2019 | +23 % | 1,1 % |
| Exportation | Émirats | Prix | 2018 | −46 % | 5,0 % |
Le choc chinois de 2018 est particulièrement significatif : le prix unitaire des importations en provenance de Chine est passé de 12 388 €/tonne (moyenne 2016–2017) à 43 484 €/tonne en 2018, avant de se stabiliser autour de 24 000–28 000 €/tonne dans les années suivantes. Ce choc, qui affectait 23 % de la valeur totale des importations, illustre la vulnérabilité de l'UE face à des ajustements de prix brutaux sur des flux concentrés.
Du côté des fournisseurs, les coefficients de variation les plus élevés concernent des partenaires pourtant en forte croissance : l'Indonésie (CV = 0,66), la Malaisie (CV = 0,61) et les Philippines (CV = 0,62) affichent une volatilité nettement supérieure à celle du Japon (CV = 0,15), fournisseur historique plus stable. La diversification vers ces nouveaux partenaires réduit la concentration mais accroît potentiellement la volatilité des approvisionnements.
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément transformé le commerce européen d'encres (CN 321590). L'UE est passée d'un modèle dominé par des échanges bilatéraux avec le Royaume-Uni à un schéma beaucoup plus multipolaire, structuré par des fournisseurs asiatiques (Chine, Malaisie, Indonésie) et des destinations d'exportation diversifiées (États-Unis, Inde, Brésil). Le Brexit a accéléré cette reconfiguration, faisant perdre au Royaume-Uni plus de 70 % de son poids commercial en dix ans.
Cependant, cette diversification géographique masque une vulnérabilité structurelle. Le taux de dépendance aux importations reste ancré autour de 75 %, la production européenne s'est effondrée en volume (−58 %), et des chocs de prix majeurs — notamment le triplement des prix chinois en 2018 — ont rappelé la fragilité des approvisionnements. L'UE s'est repositionnée comme une plateforme logistique et de réexportation (intensité à l'exportation de 403 %), un modèle qui génère des volumes mais qui subit une pression à la baisse sur les prix de vente (−26 %). L'avenir de ce secteur dépendra de la capacité de l'UE à maintenir sa position sur les segments à haute valeur ajoutée tout en diversifiant ses sources d'approvisionnement vers des fournisseurs moins volatils.