Évolution du marché : Encres (CN 321590) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 321590 couvre les encres autres que les encres d'imprimerie, y compris sous forme concentrée ou solide. Cette position tarifaire, de nature résiduelle par rapport à l'encrage d'imprimerie noir (321511), englobe en réalité deux sous-produits distincts : les cartouches d'encre pour imprimantes et photocopieurs (32159020) et les encres diverses hors impression et hors cartouches (32159070). Entre 2015 et 2025, l'Union européenne a connu dans ce segment une transformation profonde de ses échanges commerciaux avec le reste du monde, marquée par un creusement du déficit commercial, une réorientation géographique majeure des approvisionnements et l'émergence des cartouches d'encre comme moteur dominant des flux. Ce rapport, basé sur les données agrégées de l'UE vis-à-vis des pays tiers, analyse ces dynamiques en trois volets.
1. Un déficit commercial en creusement, porté par des tendances divergentes en volume et en valeur
1.1. Le déséquilibre commercial s'aggrave nettement sur la période
Le solde commercial de l'UE pour le produit 321590 s'est significativement détérioré entre 2015 et 2025. Partant de −303,9 M EUR en 2015, il atteint −479,1 M EUR en 2025, soit une dégradation de 57,6 %. Le déficit a connu un creux historique à −1 094,2 M EUR au cours de la période, avant de se résorber partiellement. Cette trajectoire résulte d'une croissance des importations (+11,9 % en valeur) combinée à un recul des exportations (−5,5 % en valeur), malgré une hausse des volumes exportés.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations (valeur, M EUR) | 801,8 | 758,1 | −5,5 % |
| Importations (valeur, M EUR) | 1 105,7 | 1 237,1 | +11,9 % |
| Solde commercial (M EUR) | −303,9 | −479,1 | −57,6 % |
Source : Vue d'ensemble du commerce
1.2. Une divergence frappante entre volumes et valeurs à l'exportation
Le paradoxe le plus marquant de la période réside dans l'évolution des exportations : les volumes ont progressé de 28,0 % (de 20 952 t à 26 809 t) tandis que la valeur reculait de 5,5 %. Cela traduit une baisse moyenne des prix unitaires à l'exportation de 26,1 %, passant de 38 268 EUR/t à 28 261 EUR/t. Autrement dit, l'UE exporte davantage de tonnages, mais à un prix moyen nettement inférieur. Ce phénomène peut s'expliquer par un changement de la composition du panier exporté — notamment la montée en volume des cartouches d'encre à prix unitaire plus modéré — ou par une pression concurrentielle accrue sur les prix.
| Indicateur exportations | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Volume (tonnes) | 20 952 | 26 809 | +28,0 % |
| Valeur (M EUR) | 801,8 | 758,1 | −5,5 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 38 268 | 28 261 | −26,1 % |
1.3. Des importations plus stables en prix, mais en progression constante
Côté importations, la dynamique est différente. Les volumes ont crû de manière plus modérée (+8,8 %, de 25 917 t à 28 187 t), mais les prix moyens sont restés relativement stables (+2,9 %, autour de 42 600 à 43 900 EUR/t). La hausse de la valeur importée (+11,9 %) est donc principalement tirée par le volume. La dépendance nette aux importations est restée remarquablement stable, autour de 74–75 % sur l'ensemble de la période, confirmant que l'UE structurellement dépendante de l'extérieur pour ce segment.
1.4. La production européenne se recentre sur la valeur, au détriment des volumes
Les données de production de l'UE révèlent un mouvement spectaculaire : le volume produit a chuté de 68,0 % (de 43 625 t à 13 981 t), tandis que la valeur augmentait de 15,9 % (de 169,6 M EUR à 196,7 M EUR). Le prix implicite de la production est ainsi passé d'environ 3,89 EUR/kg à 14,07 EUR/kg, ce qui indique un repositionnement de l'industrie européenne vers des produits à plus forte valeur ajoutée, tandis que la production de volume est délocalisée. Cette évolution explique en partie la hausse de la propension à l'exportation, passée de 123 % à 403 % : l'UE exporte une part croissante d'une production devenue plus ciblée.
2. Une réorientation géographique majeure des échanges
2.1. L'effondrement du Royaume-Uni, marqueur du Brexit
Le partenaire le plus frappé par un changement structurel est le Royaume-Uni. Les importations de l'UE en provenance du Royaume-Uni ont chuté de 74,0 %, passant de 496,2 M EUR (premier fournisseur en 2015) à 128,8 M EUR en 2025. Simultanément, les exportations de l'UE vers le Royaume-Uni ont diminué de 51,9 %, de 381,9 M EUR à 183,7 M EUR. Ce double recul, à la fois des flux entrants et sortants, est cohérent avec les effets du Brexit (sortie du marché unique, formalités douanières, repositionnement des chaînes logistiques).
2.2. L'Asie du Sud-Est, nouveau cœur de l'approvisionnement européen
Le vide laissé par le Royaume-Uni dans l'approvisionnement a été comblé, et au-delà, par une poussée massive des pays d'Asie du Sud-Est :
| Partenaire importations | Valeur 2015 (M EUR) | Valeur 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 61,7 | 195,1 | +215,9 % |
| Malaisie | 53,7 | 259,8 | +383,5 % |
| Indonésie | 0,5 | 154,0 | +28 680 % |
| Japon | 275,1 | 266,0 | −3,3 % |
| Singapour | 105,6 | 72,9 | −31,0 % |
Source : Principaux partenaires par valeur
L'Indonésie illustre de manière spectaculaire cette dynamique : de partenaire marginal (0,5 M EUR en 2015), elle est devenue un fournisseur majeur (154,0 M EUR en 2025). La Malaisie a quadruplé ses livraisons à l'UE. La Chine a triplé la sienne. Ces trois pays asiatiques représentent désormais plus de la moitié des importations de l'UE en valeur.
2.3. Une diversification des partenaires à l'exportation
Si le Royaume-Uni reste le premier client de l'UE, son poids a nettement diminué. En parallèle, plusieurs marchés de destination ont fortement progressé :
| Partenaire exportations | Valeur 2015 (M EUR) | Valeur 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 69,7 | 123,8 | +77,6 % |
| Inde | 6,7 | 15,1 | +126,3 % |
| Brésil | 5,9 | 13,2 | +123,0 % |
| Turquie | 26,1 | 36,2 | +38,4 % |
| Chine | 17,9 | 25,4 | +41,8 % |
Source : Principaux partenaires par valeur
Les États-Unis sont ainsi devenus le premier client extra-UE de l'Union, dépassant la Chine, tandis que les marchés émergents (Inde, Brésil) ont plus que doublé leurs achats. Cette diversification est corroborée par la forte baisse de l'indice de concentration HHI à l'exportation (de 2 484 à 1 076, soit −56,7 %), signe d'un marché de destination beaucoup moins dépendant de quelques partenaires.
2.4. Une concentration en baisse, mais des volatilités persistantes
L'indice de concentration HHI a reculé tant à l'importation (de 2 819 à 1 518, −46,1 %) qu'à l'exportation (de 2 484 à 1 076, −56,7 %). La part du Royaume-Uni, autrefois dominante, s'est diluée. Némoins, certains partenaires restent volatiles : la Suisse (CV = 0,83), l'Indonésie (CV = 0,66) et Taïwan (CV = 0,69) affichent des coefficients de variation élevés côté importations, ce qui témoigne de fluctuations importantes d'une année sur l'autre. Des chocs de prix significatifs ont été détectés, notamment sur les importations en provenance de Chine en 2018 (hausse de prix de +251 %, avec une part de valeur de 23,2 %) et sur les exportations vers le Mexique en 2019.
2.5. Les Pays-Bas, plaque tournante montante du commerce européen
Au sein de l'UE, les Pays-Bas se sont imposés comme l'État membre le plus dynamique. Leurs importations hors UE ont bondi de 229,6 M EUR à 545,8 M EUR (+137,7 %), dépassant l'Allemagne (365,7 M EUR). Leurs exportations vers les pays tiers ont plus que doublé (107,8 M à 231,8 M EUR, +115,0 %). Les Pays-Bas affichent le plus fort coefficient d'avantage comparatif révélé (RCA = 2,79) et un RSCA positif (0,47), ce qui en fait le membre le plus spécialisé de l'UE dans ce produit. À l'inverse, l'Allemagne, autrefois leader incontesté, a vu ses flux décliner des deux côtés (importations −35,3 %, exportations −30,4 %).
3. Les cartouches d'encre : le sous-produit qui a reconfiguré le marché
3.1. Une nomenclature à deux visages
Le code 321590 est un poste résidiel qui masque une réalité segmentaire très contrastée. Le sous-produit 32159020 (cartouches d'encre pour imprimantes et photocopieurs, sans tête d'impression intégrée, et encres solides en blocs ouvrés) représente aujourd'hui la part dominante de la valeur, tandis que le sous-produit 32159070 (encres diverses hors cartouches et hors encres d'imprimerie) reste plus stable. Les données segmentaires, disponibles à partir de 2017, révèlent des dynamiques extrêmement différentes.
3.2. L'explosion des importations de cartouches
Les importations de cartouches d'encre (32159020) ont connu une croissance spectaculaire :
| Année | Volume 32159020 (t) | Valeur 32159020 (M EUR) | Prix moyen (EUR/t) |
|---|---|---|---|
| 2017 | 3 455 | 96,1 | 27 801 |
| 2018 | 16 703 | 1 340,3 | 80 239 |
| 2020 | 21 217 | 1 705,9 | 80 403 |
| 2023 | 16 243 | 1 180,2 | 72 651 |
| 2025 | 17 285 | 1 024,1 | 59 247 |
Le volume importé a été multiplié par 5 entre 2017 et 2025, et la valeur par 10,7. Le prix moyen, bien qu'en recul depuis 2020, reste largement supérieur à celui des encres classiques (32159070, autour de 19 000–21 000 EUR/t). Ce sous-produit est donc à la fois le principal moteur de la croissance des importations et le segment à plus forte valeur unitaire.
3.3. Des encres classiques stables en volume mais en repli de valeur
Le sous-produit 32159070 (encres hors cartouches) a présenté une trajectoire nettement plus calme :
| Année | Volume 32159070 (t) — import | Valeur 32159070 (M EUR) — import | Prix moyen (EUR/t) |
|---|---|---|---|
| 2017 | 10 273 | 232,2 | 22 603 |
| 2020 | 10 017 | 213,5 | 21 315 |
| 2025 | 10 883 | 212,9 | 19 565 |
Les volumes sont restés remarquablement stables autour de 10 000–12 000 tonnes, avec une légère tendance à la baisse des prix (−13,4 % sur la période). Ce segment incarne une activité plus traditionnelle, moins affectée par les disruptions technologiques.
3.4. Une dynamique comparable à l'exportation des cartouches
Côté exportations, le constat est similaire. Les volumes de cartouches exportées (32159020) ont été multipliés par 6,2 (de 1 383 t à 8 572 t) et leur valeur par 5,1 (de 107,9 M à 547,5 M EUR). En revanche, le prix moyen à l'exportation a baissé de 78 048 à 63 865 EUR/t (−18,2 %), ce qui rejoint la dynamique de baisse des prix observée sur l'ensemble des exportations. Les encres classiques (32159070) ont vu leur volume stagner autour de 18 000–20 000 t, avec une valeur en léger recul (de 246,4 M à 210,6 M EUR).
3.5. Une restructuration industrielle profonde
La conjonction de ces tendances — effondrement du volume de production européen (−68 %), hausse de la valeur de production (+15,9 %), explosion des importations de cartouches, et forte progression de la propension à l'exportation — dessine le portrait d'une industrie européenne en pleine restructuration. L'UE se spécialise dans des encres à haute valeur ajoutée (probablement des encres techniques, industrielles ou pour applications spécifiques) tout en important massivement les cartouches grand marché, principalement d'Asie du Sud-Est. Les Pays-Bas, avec leur position de plaque tournante logistique et leur forte spécialisation (RCA = 2,79), jouent un rôle de hub redistribuant ces flux au sein et hors de l'UE.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des encres (CN 321590) a subi une triple transformation. Premièrement, le déficit commercial s'est creusé de 58 %, tiré par une demande d'importations en progression (+12 %) tandis que les exportations perdaient de la valeur malgré une hausse des volumes. Deuxièmement, la carte des partenaires commerciaux a été redessinée : le Royaume-Uni a perdu sa position dominante au profit d'un trio asiatique (Chine, Malaisie, Indonésie), tandis que les destinations d'exportation se diversifient vers les États-Unis, l'Inde et le Brésil. Troisièmement, la dynamique du marché est désormais dominée par les cartouches d'encre (32159020), dont les importations ont été multipliées par dix en valeur, reflétant à la fois la mondialisation des chaînes de valeur de l'impression et le recentrage de l'industrie européenne sur des segments de niche à forte valeur ajoutée.
L'UE reste structurellement dépendante des importations (taux de dépendance net autour de 75 %), mais cette dépendance s'accompagne désormais d'une plus grande diversification géographique et d'une spécialisation accrue de sa base productive. Les enjeux à surveiller dans les années à venir incluent la volatilité persistante de certains partenaires asiatiques, la poursuite de la baisse des prix à l'exportation, et la capacité de l'industrie européenne à maintenir sa revalorisation dans un contexte de concurrence mondiale intense.