Évolution du marché : Chandails (CN 61103091) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 61103091 couvre les chandails, pull-overs, cardigans, gilets et articles similaires en bonneterie, en fibres synthétiques ou artificielles, destinés aux hommes et garçonnets (à l'exclusion des sous-pulls et des gilets ouatinés). Ce segment du textile masculin européen est traversé par des mutations profondes au cours de la période 2015–2025 : effondrement de la production intérieure, creusement du déficit commercial, montée en puissance de nouveaux fournisseurs asiatiques et fragilité accrue de l'autonomie de l'Union européenne. Le présent rapport s'appuie sur les données du Trade Dashboard pour décrire et interpréter ces dynamiques en trois volets.
1. L'effondrement de la production européenne et la dépendance structurelle aux importations
La caractéristique dominante de la décennie est la contraction brutale de la production intérieure de l'UE, qui s'est traduite par un basculement vers une dépendance quasi-totale aux importations.
Une production en chute vertigineuse
Selon les volumes de production, la production européenne de chandails en fibres synthétiques pour hommes s'est effondrée au cours de la période :
| Indicateur | Début (2015) | Fin (2025) | Variation |
|---|---|---|---|
| Quantité (p/st) | 39 221 074 | 3 881 603 | −90,1 % |
| Valeur (EUR) | 321 004 306 | 101 666 353 | −68,3 % |
La production unitaire a donc été divisée par dix en une décennie. Parallèlement, la valeur de la production a reculé de 68 %, ce qui indique une concentration résiduelle sur des segments à plus haute valeur ajoutée ou un ajustement des prix.
Des importations qui absorbent désormais la quasi-totalité de la consommation
Le taux de dépendance nette aux importations illustre de manière spectaculaire ce basculement :
| Année | Dépendance nette (%) |
|---|---|
| 2015 | 11,7 % |
| 2025 | 89,2 % |
| Variation | +661 % |
En 2015, l'UE produisait encore suffisamment pour couvrir une large part de sa demande domestique. En 2025, le marché est presque entièrement approvisionné par des sources hors UE. Ce changement radical constitue l'une des transformations structurelles les plus marquantes du secteur textile européen.
Un déficit commercial en expansion constante
L'évolution du commerce global confirme cette trajectoire :
| Flux | Valeur 2015 (M EUR) | Valeur 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 675 | 1 175 | +74,0 % |
| Exportations | 156 | 226 | +44,3 % |
| Solde | −519 | −950 | −83,0 % |
Le déficit commercial a presque doublé, passant de −519 M EUR à −950 M EUR. Les importations ont progressé bien plus vite que les exportations (+74 % contre +44 %), ce qui reflète à la fois la croissance de la demande intérieure et l'incapacité de la production européenne à y répondre.
2. Une géographie des approvisionnements en mutation : entre concentration asiatique et diversification progressive
Le marché européen des importations de chandails masculins synthétiques est dominé par l'Asie, mais les équilibres entre fournisseurs ont évolué de manière significative.
Les principaux partenaires à l'importation
Le classement des partenaires révèle la prédominance de trois fournisseurs majeurs, auxquels s'ajoutent des acteurs émergents en forte croissance :
| Partenaire | Valeur 2015 (M EUR) | Valeur 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Chine | 262 | 424 | +62,0 % |
| Bangladesh | 171 | 299 | +75,2 % |
| Turquie | 55 | 81 | +48,5 % |
| Cambodge | 23 | 91 | +293,6 % |
| Pakistan | 11 | 35 | +206,2 % |
| Myanmar | 6 | 41 | +608,9 % |
| Royaume-Uni | 43 | 18 | −57,1 % |
La Chine reste le premier fournisseur avec 424 M EUR en 2025, suivie de près par Bangladesh (299 M EUR). Cependant, ce sont les fournisseurs secondaires qui affichent les taux de croissance les plus spectaculaires : Myanmar (+609 %), Cambodge (+294 %) et Pakistan (+206 %). Cette dynamique traduit une diversification progressive des sources d'approvisionnement, probablement alimentée par la recherche de coûts de production plus bas et la volonté de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine (stratégies « China+1 »). La chute des importations en provenance du Royaume-Uni (−57 %) s'explique quant à elle par le Brexit.
Une concentration des importations en légère baisse
L'indice HHI des importations (mesuré en valeur) a diminué :
| Indice HHI (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 2 288 | 2 109 | −7,8 % |
| Exportations | 2 394 | 896 | −62,6 % |
La baisse de l'HHI à l'importation (−7,8 %) confirme la diversification des sources d'approvisionnement, bien que le marché reste relativement concentré autour de la Chine et du Bangladesh. À l'exportation, l'HHI s'est effondré de 2 394 à 896, indiquant que les destinations des exportations européennes se sont considérablement diversifiées, passant d'une forte dépendance au Royaume-Uni à une dispersion vers la Suisse, la Turquie, les États-Unis ou l'Ukraine.
Des prix d'importation en baisse et des volumes en forte hausse
L'évolution des quantités et prix à l'importation révèle un mouvement inverse :
| Indicateur imports | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Quantité (tonnes) | 47 320 | 98 758 | +108,7 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 14 272 | 11 899 | −16,6 % |
| Pièces (p/st) | 121 M | 199 M | +64,5 % |
| Prix moyen (EUR/p/st) | 5,57 | 5,89 | +5,8 % |
Les volumes en tonnes ont plus que doublé, tandis que le prix unitaire en poids a baissé de 16,6 %. En revanche, le prix par pièce a légèrement augmenté (+5,8 %), ce qui suggère que les vêtements importés sont devenus globalement plus légers (réduction du grammage) tout en connaissant une légère hausse de leur prix à la pièce. Ce phénomène est cohérent avec l'évolution des modes (vêtements plus fins, matières synthétiques plus légères).
Le cas britannique : le Brexit comme choc structurel
Le Royaume-Uni offre un cas d'étude remarquable. À l'importation, le Royaume-Uni est passé de 43 M EUR en 2015 à 18 M EUR en 2025 (−57 %), avec un coefficient de variation de 1,39, le plus élevé de tous les partenaires à l'importation. À l'exportation, le Royaume-Uni demeure la première destination mais a perdu 38 % de sa valeur (de 73 M EUR à 45 M EUR). La volatilité extremple des flux avec le Royaume-Uni traduit les perturbations commerciales induites par le Brexit (barrières douanières, formalités administratives, repositionnement des chaînes d'approvisionnement).
3. Vulnérabilité accrue et chocs sur les prix : les risques d'un marché dépendant
L'hyper-dépendance aux importations combinée à la volatilité de certains partenaires crée des fragilités structurelles pour l'Union européenne.
Une volatilité hétérogène des fournisseurs
Les coefficients de variation des flux d'importation montrent des niveaux de risque très différents selon les partenaires :
| Partenaire (import) | Coefficient de variation |
|---|---|
| Turquie | 0,15 |
| Chine | 0,17 |
| Bangladesh | 0,18 |
| Inde | 0,19 |
| Honduras | 0,21 |
| Maroc | 0,31 |
| Viêt Nam | 0,41 |
| Cambodge | 0,52 |
| Pakistan | 0,61 |
| Myanmar | 0,70 |
| Jordanie | 1,02 |
| Royaume-Uni | 1,39 |
Les fournisseurs traditionnels (Chine, Bangladesh, Turquie) présentent une volatilité relativement faible (CV entre 0,15 et 0,18), ce qui reflète des relations commerciales matures et stables. En revanche, les fournisseurs émergents (Myanmar, Cambodge, Pakistan, Jordanie) affichent une volatilité beaucoup plus élevée, ce qui est typique de sources d'approvisionnement en cours de développement et potentiellement vulnérables à des instabilités politiques ou logistiques.
Des chocs de prix détectés sur plusieurs flux
L'analyse des événements de choc a identifié plusieurs perturbations significatives :
| Partenaire | Type de choc | Flux | Année | Anomalie (σ) | Variation (%) | Part de valeur (%) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Algérie | Prix | Export | 2023 | 195,0 | +917,8 % | 1,4 % |
| Bangladesh | Prix | Import | 2022 | 6,3 | +26,5 % | 32,9 % |
| Norvège | Prix | Export | 2021 | 4,9 | +13,3 % | 4,4 % |
Le choc le plus spectaculaire concerne les prix d'exportation vers l'Algérie en 2023, avec une hausse de 918 %. Ce pic extrême, sur un flux représentant 1,4 % de la valeur totale des exportations, pourrait refléter des ruptures d'approvisionnement ponctuelles, des commandes exceptionnelles ou des décalages de déclaration. Plus significatif pour l'économie réelle est le choc de prix à l'importation depuis le Bangladesh en 2022 (+26,5 %, avec une abnormalité de 6,3 écarts-types). Le Bangladesh représentant près d'un tiers de la valeur des importations, ce choc a eu un impact mesurable sur l'ensemble de la chaîne de valeur européenne — probablement lié à la hausse des coûts de l'énergie et du coton au sortir de la pandémie de Covid-19.
Une polarisation géographique de la production au sein de l'UE
Les données de spécialisation et les principaux pays importateurs de l'UE révèlent une concentration géographique de la consommation et de la transformation :
Membres UE les plus spécialisés (RSCA 2025) :
| État membre | RSCA | RCA | Part dans la production UE |
|---|---|---|---|
| Danemark | 0,47 | 2,77 | 4,8 % |
| Espagne | 0,29 | 1,81 | 10,5 % |
| Pologne | 0,26 | 1,71 | 11,3 % |
| Pays-Bas | 0,23 | 1,61 | 23,4 % |
| Portugal | 0,17 | 1,40 | 1,9 % |
Principaux États membres importateurs (évolution 2015–2025) :
| État membre | Import 2015 (M EUR) | Import 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Pays-Bas | 93 | 221 | +138,3 % |
| Espagne | 88 | 211 | +140,9 % |
| Italie | 133 | 163 | +22,8 % |
| Allemagne | 115 | 144 | +24,5 % |
| France | 71 | 103 | +44,9 % |
| Pologne | 21 | 80 | +285,1 % |
Les Pays-Bas et l'Espagne sont devenus les deux premiers pôles d'importation (respectivement 221 M EUR et 211 M EUR), avec des taux de croissance de 138 % et 141 %. La Pologne affiche la progression la plus remarquable (+285 %), confirmant son rôle croissant dans les chaînes de valeur textiles européennes. À l'exportation, c'est l'Italie qui domine (55 M EUR, +70 %), suivie de l'Allemagne (32 M EUR, +90 %) et de la France (20 M EUR, +304 %).
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément reconfiguré le marché européen des chandails masculins en fibres synthétiques. Le constat central est celui d'une industrialisation en recul : la production européenne s'est effondrée de 90 % en volume, transformant l'Union d'un marché relativement autonome (dépendance nette de 12 %) en un marché quasi-intégralement tributaire des importations (89 %). Cette dépendance repose principalement sur la Chine et le Bangladesh, mais s'est accompagnée d'une diversification vers le Cambodge, le Myanmar et le Pakistan — des sources dont la volatilité reste élevée. Les prix d'importation ont globalement diminué en poids, reflétant la pression concurrentielle des pays à bas coûts, mais des chocs de prix ponctuels (Bangladesh 2022) rappellent la fragilité de ce modèle. Dans un contexte de montée des tensions géopolitiques et de l'attention croissante portée à la souveraineté industrielle européenne, ce segment illustre les défis que pose la dépendance structurelle à des chaînes d'approvisionnement lointaines et concentrées.