Évolution du marché : Tôles et bandes en aluminium non allié, d'une épaisseur > 0,2 mm, de forme carrée ou rectangulaire (sauf tôles et bandes déployées) (CN 760611) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 760611 couvre les tôles et bandes en aluminium non allié, d'une épaisseur supérieure à 0,2 mm, de forme carrée ou rectangulaire, un produit intermédiaire essentiel pour les industries de la construction, de l'emballage et de l'ingénierie. Ce produit se décline en cinq sous-catégories (NC 76061130 à NC 76061199), allant des panneaux composites aux tôles brutes en passant par les produits peints ou vernis.
Sur la période 2015–2025, l'Union européenne a connu une transformation profonde de sa position commerciale sur ce segment. Les exportations vers les pays tiers ont chuté de 57,9 % en valeur, tandis que les importations ont progressé de 16,5 %. Le déficit commercial s'est ainsi creusé de -386 millions d'euros à -715 millions d'euros. Parallèlement, la production intérieure de l'UE a connu un déclin spectaculaire, passant de 1,28 milliard d'unités en 2015 à seulement 400 millions en 2024.
Ce rapport examine trois dynamiques majeures qui ont façonné ce marché au cours de la dernière décennie.
1. L'effondrement de la production européenne et l'asymétrie structurelle du commerce
1.1. Un déclin continu des exportations depuis 2015
Les exportations de l'UE vers les pays tiers ont suivi une trajectoire descendante quasi ininterrompue sur la période. En valeur, elles sont passées de 356 millions d'euros en 2015 à 150 millions d'euros en 2025, soit une contraction de 57,9 %. En volume, le recul est du même ordre : de 63 073 tonnes à 27 814 tonnes (-55,9 %). Les prix unitaires à l'exportation sont restés relativement stables (5 648 €/t → 5 393 €/t), ce qui confirme que la baisse est avant tout quantitative.
| Année | Exportations (M€) | Exportations (t) | Prix moyen (€/t) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 356,3 | 63 073 | 5 648 |
| 2018 | 201,8 | 50 181 | — |
| 2020 | 162,0 | 40 562 | — |
| 2022 | 195,3 | 33 737 | — |
| 2025 | 150,1 | 27 814 | 5 393 |
L'Allemagne, qui représentait à elle seule 236 millions d'euros d'exportations en 2015 (66 % du total), n'en plus que 57 millions en 2025 (-76,0 %). L'Italie a suivi un mouvement similaire (-50,2 %). La concentration des exportations par destination, mesurée par l'indice HHI, a d'ailleurs baissé de 1 157 à 796, indiquant une dispersion accrue des flux sortants mais sur un volume en recul.
1.2. Une production intérieure en chute libre
Les données de production de l'UE révèlent un effondrement d'une ampleur remarquable :
| Année | Production (t) | Production (M€) |
|---|---|---|
| 2006 | 1 721 751 314 | 3 025 |
| 2015 | 1 284 736 212 | 2 385 |
| 2019 | 1 260 000 000 | 2 631 |
| 2020 | 1 118 491 786 | 2 196 |
| 2022 | 600 000 000 | 1 400 |
| 2024 | 400 000 000 | 1 000 |
| 2025 | 440 000 000 | 1 120 |
La production a chuté de 74,4 % en volume entre 2006 et 2024–2025. Ce déclin structurel, qui s'est accéléré à partir de 2020, reflète les contraintes énergétiques européennes (prix de l'électricité), la désindustrialisation progressive de certaines filières aluminium et la concurrence internationale. Le prix unitaire de production a paradoxalement augmenté (de 1,76 €/kg en 2006 à 2,50–2,55 €/kg en 2024–2025), suggérant que les sites restants se concentrent sur des produits à plus forte valeur ajoutée, tandis que les volumes standard sont délaissés.
1.3. Une dépendance aux importations désormais structurelle
La combinaison d'un déclin des exportations et d'une production intérieure en repli a conduit à un basculement fondamental de la position commerciale de l'UE. Le taux de dépendance aux importations nettes est passé de -5,8 % en 2015 à 31,3 % en 2025, avec un pic à 36,7 % en 2022. En 2015, l'UE était quasi-équilibrée (voire légèrement exportatrice nette) ; dix ans plus tard, elle dépend massivement des fournisseurs extérieurs pour couvrir ses besoins.
L'intensité commerciale a elle aussi progressé de manière significative, passant de 39,0 % en 2015 à un pic de 62,2 % en 2023, avant de se stabiliser autour de 58,7 % en 2025, ce qui confirme l'ouverture croissante du secteur aux échanges internationaux — mais dans un sens désormais dominé par les importations.
2. La restructuration géographique de l'approvisionnement : de la Chine vers la Turquie
2.1. L'ascension fulgurante de la Turquie
La transformation la plus spectaculaire de la période concerne la montée en puissance de la Turquie comme premier fournisseur de l'UE. En 2015, les importations en provenance de Turquie s'élevaient à 143 millions d'euros ; en 2025, elles atteignent 381 millions d'euros, soit une progression de 167 %. En volume, le mouvement est tout aussi marqué : de 58 632 tonnes à 117 457 tonnes (+100 %).
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 142,8 | 381,4 | +167,1 % |
| Chine | 190,1 | 48,4 | -74,5 % |
| Norvège | 121,3 | 173,2 | +42,8 % |
| Royaume-Uni | 185,7 | 113,2 | -39,1 % |
| Égypte | 32,7 | 95,9 | +193,5 % |
| Serbie | 16,6 | 30,7 | +85,0 % |
| Suisse | 9,2 | 12,4 | +35,0 % |
La part de la Turquie dans les importations totales de l'UE est ainsi passée d'environ 19 % à 44 %. L'indice de concentration des importations (HHI) est passé de 1 948 à 2 683 (+37,7 %), ce qui confirme une concentration accrue des sources d'approvisionnement autour de la Turquie et de la Norvège.
2.2. L'effondrement des importations en provenance de Chine
À l'opposé, les importations chinoises se sont effondrées, passant de 190 millions d'euros en 2015 à seulement 48 millions en 2025 (-74,5 %). En volume, le déclin est encore plus marqué : de 101 280 tonnes à 19 225 tonnes. Ce mouvement s'explique probablement par la mise en place de mesures commerciales (droits antidumping, sauvegardes), la hausse des coûts de transport et, plus récemment, les tensions géopolitiques et les restrictions liées au carbone (mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, CBAM). L'évolution est cependant très erratique : en 2018, les importations chinoises avaient rebondi à 235 millions d'euros avant de replonger, témoignant de la volatilité inhérente à ce flux commercial (coefficient de variation de 0,76 sur la période).
2.3. L'émergence de nouveaux fournisseurs
Au-delà du duo Turquie–Norvège, plusieurs fournisseurs ont gagné en importance :
- L'Égypte a connu la croissance la plus forte en pourcentage (+193,5 %), passant de 33 à 96 millions d'euros, avec un volume multiplé par 2,2 (de 16 319 à 35 500 tonnes).
- La Serbie a progressé de 85 % (de 17 à 31 millions d'euros), dans le contexte de l'intégration de l'économie serbe dans les chaînes de valeur européennes.
- La Norvège reste le deuxième fournisseur (173 millions d'euros en 2025), avec une relative stabilité des volumes autour de 47 000–53 000 tonnes sur la période.
Du côté des exportations de l'UE, le Royaume-Uni demeure le premier client (22 millions d'euros en 2025), mais a perdu la moitié de son volume depuis 2015. Les États-Unis ont maintenu un flux relativement stable (24 millions d'euros), tandis que la Pologne a émergé comme un exportateur net de l'UE (+329 % sur la période), soulignant un rééquilibrage intra-européen de la capacité d'exportation.
3. Les chocs de prix de 2021–2022 et leurs conséquences durables
3.1. Le pic de prix de 2022, reflet de la crise énergétique
L'année 2022 a constitué un point de rupture pour le marché, avec des pics de prix à la fois à l'importation et à l'exportation. Plusieurs événements de choc ont été détectés :
Chocs sur les importations :
| Fournisseur | Période du choc | Hausse du prix | Part de valeur |
|---|---|---|---|
| Norvège | 2022 | +76,4 % | 23,2 % |
| Turquie | 2022 | +65,6 % | 39,8 % |
Pour la Norvège, le prix unitaire est passé de 2 651 €/t (moyenne 2020–2021) à 4 675 €/t en 2022, avant de se corriger à 3 789 €/t en 2023–2024. Pour la Turquie, le même schéma s'observe : de 2 554 €/t à 4 231 €/t (+65,6 %), puis repli à 3 159 €/t. Ces hausses reflètent la transmission de la crise énergétique européenne de 2022 aux prix de l'aluminium, la production de ce métal étant extrêmement énergivore.
Chocs sur les exportations :
| Destination | Période du choc | Nature | Anomalie |
|---|---|---|---|
| Canada | 2022 | Prix (+31,3 %) | 17,8 |
| Mexique | 2022 | Prix (+51,2 %) | 10,2 |
| Russie | 2021 | Prix (+23,6 %) | 7,6 |
| Serbie | 2021 | Prix (+37,9 %) | 6,1 |
Le cas de la Russie est particulièrement notable : un choc de prix est détecté dès 2021 (+23,6 %), suivi d'un effondrement des volumes exportés — de 1 354 tonnes en 2015 à seulement 111 tonnes en 2024, puis zéro en 2025, conséquence directe des sanctions économiques imposées à la suite du conflit en Ukraine. Les exportations vers l'Australie ont également connu un choc d'approvisionnement sévère en 2023–2024, avec un effondrement des volumes de 1 215 tonnes (2022) à 74 tonnes (moyenne 2023–2025), et une multiplication des prix par trois.
3.2. Une volatilité qui varie fortement selon les partenaires
L'analyse de la volatilité des flux commerciaux, mesurée par le coefficient de variation (CV) des quantités importées, révèle des disparités importantes :
| Partenaire (importations) | CV |
|---|---|
| Norvège | 0,078 |
| Serbie | 0,166 |
| Turquie | 0,241 |
| Suisse | 0,380 |
| Royaume-Uni | 0,414 |
| Égypte | 0,489 |
| Chine | 0,758 |
| Corée du Sud | 0,954 |
| Indonésie | 1,265 |
| Viêt Nam | 2,869 |
La Norvège (CV = 0,078) et la Serbie (CV = 0,166) apparaissent comme des fournisseurs stables et fiables, ce qui renforce leur attractivité pour les importateurs européens. À l'inverse, le Viêt Nam, l'Indonésie ou la Corée du Sud présentent des flux extrêmement erratiques, avec des quantités qui passent de niveaux significatifs à quasi-zéro d'une année à l'autre. La Chine (CV = 0,76) occupe une position intermédiaire, avec des flux alternant entre pics et creux prononcés, typiques d'un commerce tributaire des conditions tarifaires et des prix du marché mondial.
3.3. Les sous-produits : une hétérogénéité masquée par l'agrégat
La décomposition par sous-produit révèle que l'agrégat NC 760611 masque des dynamiques contrastées. Les tôles fines (épaisseur 0,2–3 mm, NC 76061191) restent de loin le segment dominant à l'importation, représentant 588 millions d'euros en 2025, mais leur prix moyen a fluctué entre 2 283 €/t (2020) et 4 265 €/t (2022). Les tôles épaisses (≥ 6 mm, NC 76061199) ont vu leur volume divisé par trois depuis 2015 (de 135 402 à 50 108 tonnes), probablement en raison de la désindustrialisation manufacturière. Les panneaux composites (NC 76061130) et les tôles revêtues (NC 76061150) n'apparaissent dans les données qu'à partir de 2022, suggérant une reclassification tarifaire ou l'élargissement du périmètre de déclaration.
Conclusion
La période 2015–2025 a vu l'Union européenne basculer d'une position de quasi-équilibre commercial sur le segment des tôles et bandes en aluminium non allié (CN 760611) à une dépendance structurelle aux importations, avec un taux de dépendance nette de 31 % en 2025. Ce changement résulte de la convergence de trois facteurs : l'effondrement de la production intérieure (-74 % en volume en deux décennies), la restructuration des chaînes d'approvisionnement autour de la Turquie et de la Norvège au détriment de la Chine, et les chocs de prix de 2021–2022 liés à la crise énergétique.
Le marché présente désormais une concentration accrue des importations (HHI en hausse de 38 %) et une vulnérabilité accrue aux perturbations de la filière aluminium turque et norvégienne. Dans ce contexte, l'industrie européenne de transformation de l'aluminium se trouve structurellement dépendante de fournisseurs extérieurs pour un produit intermédiaire critique, ce qui soulève des questions de sécurité d'approvisionnement et de résilience industrielle pour les années à venir.