Évolution du marché : Soufre (CN 2503) — 2015–2025
Introduction
Le soufre de toute espèce (CN 2503) constitue une matière première stratégique pour l'industrie chimique européenne, notamment pour la production d'acide sulfurique, les engrais phosphatés et le raffinage du pétrole et du gaz naturel. La classification couvre l'ensemble des soufres à l'exclusion du soufre sublimé, précipité ou colloïdal, et correspond à deux codes Prodcom : le soufre brut (08.91.12.30) et les soufres raffinés (20.13.66.00).
La période 2015–2025 a été marquée par un retournement structurel du commerce extérieur de l'Union européenne dans ce produit. L'UE, historiquement exportatrice nette de soufre avec un excédent de 125,5 M€ en 2015, est devenue importatrice nette avec un déficit de 47,6 M€ en 2025 — un basculement cumulé d'environ 173 M€. Ce retournement résulte de la convergence de plusieurs dynamiques : un effondrement des volumes exportés (−64 %), une forte progression des importations (+73 % en volume), une reconfiguration géopolitique majeure des partenaires d'approvisionnement et des débouchés, et une hausse généralisée des prix.
Ce rapport structure son analyse en trois axes : le retournement de la balance commerciale et ses déterminants quantitatifs ; la reconfiguration des partenaires et des pôles de production intra-européens ; puis la dynamique des prix, la volatilité et l'accroissement de la vulnérabilité du marché.
1. Le retournement commercial : de l'excédent structurel au déficit
1.1 Un effondrement des volumes exportés
Entre 2015 et 2025, les exportations extra-européennes de soufre ont connu une contraction spectaculaire en volume. La quantité exportée est passée de 1 458 803 tonnes à 523 249 tonnes, soit une baisse de 64,1 %. En valeur, le recul est moindre (−20,2 %), passant de 185,7 M€ à 148,2 M€, en raison de la hausse compensatrice des prix à l'exportation.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur | 185,7 M€ | 148,2 M€ | −20,2 % |
| Quantité | 1 459 kt | 523 kt | −64,1 % |
| Prix moyen | 127,3 €/t | 283,3 €/t | +122,5 % |
Le volume exporté a atteint un minimum absolu de 523 249 tonnes en 2025, contre un maximum de 1 771 230 tonnes enregistré au cours de la période. Le déclin en volume, bien plus marqué qu'en valeur, indique que la hausse des prix a partiellement masqué la contraction physique des flux.
1.2 Une expansion rapide des importations
En parallèle, les importations extra-européennes ont fortement progressé. La valeur des importations a été multipliée par plus de 3, passant de 60,2 M€ à 195,8 M€ (+225,2 %), tandis que les volumes augmentaient de 72,9 % (de 425 454 tonnes à 735 512 tonnes).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur | 60,2 M€ | 195,8 M€ | +225,2 % |
| Quantité | 425 kt | 736 kt | +72,9 % |
| Prix moyen | 141,5 €/t | 248,3 €/t | +75,5 % |
Le volume importé a fluctué entre un minimum de 199 970 tonnes et un maximum de 759 302 tonnes au cours de la période, la valeur maximale (195,8 M€) ayant été atteinte en 2025. L'écart entre la progression de la valeur (+225 %) et celle du volume (+73 %) témoigne de l'amplification de la hausse des prix sur le coût des importations.
1.3 Du surplus au déficit : le basculement de la balance commerciale
La conséquence directe de cette double dynamique — recul des exportations, expansion des importations — est le retournement de la balance commerciale :
| 2015 | 2025 | |
|---|---|---|
| Solde commercial | +125,5 M€ | −47,6 M€ |
| Dépendance nette aux importations | −25,6 % | +9,3 % |
L'UE est ainsi passée d'un excédent confortable de 125,5 M€ à un déficit de 47,6 M€. Le signe négatif de la dépendance nette en 2015 (−25,6 %) confirmait le statut d'exportatrice nette ; le signe positif en 2025 (+9,3 %) confirme le passage au statut d'importatrice nette. Au cours de la période, cet indicateur a même atteint un extrême de −1 861,8 %, reflétant une année où les exportations excédaient massivement les importations.
1.4 Une production en hausse mais insuffisante pour couvrir la demande intérieure
La production européenne de soufre a connu une croissance significative sur la période, bien que marquée par une forte volatilité :
| Indicateur | 2015 | Min (période) | Max (période) | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|---|---|
| Production | 794 kt | 467 kt | 2 431 kt | 1 400 kt | +76,4 % |
| Valeur de production | 77,2 M€ | 40,0 M€ | 370,0 M€ | 190,0 M€ | +146,2 % |
La production a ainsi presque doublé entre 2015 et 2025 (de 794 kt à 1 400 kt), avec un pic intermédiaire de 2 431 kt et un creux à 467 kt. Cette hausse — probablement tirée par la récupération de soufre dans les procédés de désulfuration du gaz et du pétrole — n'a toutefois pas suffi à compenser la contraction des exportations et la montée de la demande intérieure. L'indicateur d'intensité commerciale (commerce total rapporté à la production) a augmenté de 33,1 % à 51,9 %, tandis que la propension à exporter n'a progressé que de 28,0 % à 31,7 %. L'écart croissant entre ces deux indicateurs (score de saillance de 58,4 pour l'intensité commerciale contre 31,3 pour la propension à l'exportation) confirme que l'ouverture commerciale de l'UE sur le soufre s'est accrue davantage par le canal des importations que par celui des exportations, en réponse à une demande intérieure en forte croissance.
2. Reconfiguration géopolitique des partenaires et des pôles de production intra-européens
2.1 L'effondrement des fournisseurs historiques d'Asie centrale et de Russie
La période 2015–2025 a été marquée par une recomposition radicale des partenaires d'importation de l'UE. Deux des principaux fournisseurs de 2015 ont quasi-disparu des échanges :
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Russie | 25,4 | ≈ 0 | −100 % |
| Ouzbékistan | 29,2 | ≈ 0 | −100 % |
La Russie et l'Ouzbékistan, qui représentaient ensemble 54,6 M€ d'importations en 2015, ont vu leurs livraisons s'effondrer à des valeurs quasi nulles. Le cas russe s'explique par les sanctions économiques imposées dans le cadre du conflit ukrainien à partir de 2022 ; celui de l'Ouzbékistan pourrait refléter un détournement des flux vers la Chine ou d'autres marchés asiatiques.
2.2 L'émergence du Kazakhstan comme fournisseur dominant et la diversification des sources
Le vide laissé par ces fournisseurs a été comblé par une montée en puissance spectaculaire de nouveaux partenaires :
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Kazakhstan | 10,6 | 103,2 | +873 % |
| États-Unis | 0,2 | 27,8 | +15 440 % |
| Turquie | 5,0 | 29,9 | +494 % |
| Royaume-Uni | 1,8 | 9,5 | +433 % |
| Serbie | 1,0 | 2,9 | +190 % |
Le Kazakhstan est devenu de loin le premier fournisseur de l'UE avec 103,2 M€ en 2025, représentant plus de la moitié de la valeur totale des importations. Les États-Unis et la Turquie ont également émergé comme sources majeures (27,8 M€ et 29,9 M€ respectivement). Cette reconfiguration illustre la capacité du marché à se réorganiser face aux chocs d'approvisionnement, tout en concentrant les risques autour d'un nombre réduit de fournisseurs — le Kazakhstan en tête.
2.3 Le déclin du Maroc et la stabilisation des partenaires méditerranéens à l'exportation
Côté exportations, la recomposition des partenaires est marquée par le recul du client historique :
| Partenaire | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Maroc | 81,6 | 41,7 | −49 % |
| Israël | 23,3 | 22,0 | −6 % |
| Turquie | 19,4 | 24,2 | +25 % |
| Égypte | 17,1 | 17,1 | −0,4 % |
| Tunisie | 2,5 | 2,2 | −15 % |
| Brésil | 5,8 | 0,4 | −93 % |
| Sénégal | 3,3 | 0,1 | −97 % |
Le Maroc, principal client de l'UE en 2015 (81,6 M€, soit environ 44 % de la valeur exportée totale), a vu ses achats diminuer de près de moitié. Ce recul pourrait s'expliquer par le développement de la production nationale marocaine ou par un réapprovisionnement via d'autres sources (notamment le Golfe persique). Les flux vers le Brésil et le Sénégal se sont quasi taris. En revanche, les partenaires du bassin méditerranéen (Turquie, Égypte, Israël, Tunisie) ont relativement bien résisté, consolidant leur position dans le portefeuille d'exportation de l'UE.
2.4 Un transfert des capacités d'exportation vers le sud et l'est de l'UE
Au sein de l'UE, la répartition des États membres exportateurs s'est profondément transformée :
| État membre | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Espagne | 29,9 | 49,0 | +64 % |
| Grèce | 24,2 | 37,8 | +56 % |
| Roumanie | 4,9 | 9,8 | +99 % |
| Bulgarie | 5,2 | 8,1 | +55 % |
| Pologne | 49,7 | 7,0 | −86 % |
| Allemagne | 27,7 | 4,3 | −85 % |
| Italie | 17,9 | 9,0 | −50 % |
La Pologne et l'Allemagne, qui étaient les deux premiers exportateurs de l'UE en 2015 (77,4 M€ combinés), ont vu leurs exportations s'effondrer à 11,3 M€ combinés en 2025. Ce recul pourrait s'expliquer par la réorientation de la production vers le marché intérieur ou par la fermeture d'installations industrielles. En contrepoint, l'Espagne et la Grèce ont consolidé leur position de leaders (86,8 M€ combinés en 2025), tandis que la Roumanie et la Bulgarie ont presque doublé leurs exportations. Le profil de spécialisation confirme cette tendance : en 2025, la Grèce (RSCA = 0,62), la Bulgarie (0,58) et l'Espagne (0,49) sont les États membres les plus spécialisés dans l'exportation de soufre.
Côté importations, la Lituanie est devenue le principal point d'entrée du soufre dans l'UE, avec 76,8 M€ en 2025 (contre 34,0 M€ en 2015, +126 %). La Suède (22,1 M€, +3 751 %), l'Italie (24,4 M€) et la France (14,5 M€) ont également connu des hausses marquées. La forte progression des importations suédoises et finlandaises (14,0 M€, +610 %) est possiblement liée à la montée en puissance de l'industrie des batteries dans les pays nordiques.
2.5 Une polarisation croissante des importations, réduite des exportations
Les indices de concentration HHI confirment cette dualité dans la structure des échanges :
| Indice HHI (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations | 2 418 | 3 283 | +35,8 % |
| Exportations | 2 327 | 1 868 | −19,8 % |
L'HHI des importations a franchi le seuil de 2 500 — considéré comme un niveau de concentration élevée — pour atteindre 3 283 en 2025. Cette polarisation est directement imputable à la domination du Kazakhstan comme fournisseur unique. À l'inverse, l'HHI des exportations a diminué, indiquant une diversification des destinations à mesure que la part relative du Maroc reculait.
3. Flambée des prix, volatilité et chocs marquants
3.1 Une hausse structurelle des prix sur la décennie
Les prix du soufre ont connu une tendance haussière prononcée sur l'ensemble de la période, tant à l'importation qu'à l'exportation :
| Prix moyen | 2015 | Min (période) | Max (période) | 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Exportations (€/t) | 127,3 | 65,3 | 283,3 | 283,3 |
| Importations (€/t) | 141,5 | 71,6 | 321,1 | 248,3 |
Les prix à l'exportation ont plus que doublé entre 2015 et 2025 (de 127,3 à 283,3 €/t, +122,5 %), tandis que les prix à l'importation ont augmenté de 75,5 % (de 141,5 à 248,3 €/t). Le prix minimal observé à l'exportation (65,3 €/t) et à l'importation (71,6 €/t) correspond probablement à l'année 2020, dans le contexte de la crise sanitaire mondiale et de l'effondrement de la demande industrielle. Le prix maximal à l'importation, atteint à 321,1 €/t au cours de la période, reflète vraisemblablement le pic des cours des matières premières en 2022, dans le contexte de la crise énergétique liée au conflit russo-ukrainien.
La hausse générale des prix s'explique par plusieurs facteurs convergents : la remontée des cours du pétrole et du gaz (dont le soufre est un sous-produit majeur de la désulfuration), la forte demande mondiale d'acide sulfurique (utilisé dans les engrais phosphatés et l'extraction des métaux critiques), et les tensions sur les chaînes d'approvisionnement mondiales.
3.2 Des chocs de prix concentrés sur les exportations méditerranéennes en 2021
L'analyse des chocs détectés révèle trois événements majeurs, tous de nature prix et tous centrés sur l'année 2021, affectant les exportations vers le bassin méditerranéen :
| Partenaire | Type de choc | Indice d'anomalie | Hausse de prix | Part de la valeur (%) |
|---|---|---|---|---|
| Maroc | Prix | 9,7 | +152,4 % | 41,3 % |
| Turquie | Prix | 7,1 | +174,1 % | 18,2 % |
| Tunisie | Prix | 6,7 | +171,8 % | 10,2 % |
Ces trois chocs représentent conjointement près de 70 % de la valeur totale des exportations et sont tous survenus en 2021. Ils correspondent à la phase de forte remontée des prix des matières premières au sortir de la pandémie de Covid-19, amplifiée par les tensions anticipées sur l'approvisionnement énergétique européen. La hausse des prix de l'acide sulfurique sur le marché mondial s'est directement transmise au commerce bilatéral du soufre, avec des hausses comprises entre 152 % et 174 % pour ces trois destinations méditerranéennes.
3.3 Une volatilité contrastée selon les partenaires et les directions d'échange
La volatilité des flux commerciaux, mesurée par le coefficient de variation (CV), varie fortement d'un partenaire à l'autre :
Importations — partenaires les plus volatils :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| Arabie saoudite | 3,07 |
| Ouzbékistan | 1,48 |
| Turquie | 1,08 |
| États-Unis | 1,08 |
| Royaume-Uni | 0,96 |
Exportations — partenaires les plus volatils :
| Partenaire | Coefficient de variation |
|---|---|
| Sénégal | 1,67 |
| Brésil | 1,60 |
| Ukraine | 1,08 |
| Liban | 0,99 |
L'Arabie saoudite affiche la volatilité la plus élevée du côté des importations (CV = 3,07), reflétant la nature intermittente de ces flux. L'Ouzbékistan (1,48) et la Turquie (1,08) présentent également une forte instabilité. Du côté des exportations, le Sénégal (1,67) et le Brésil (1,60), dont les volumes se sont quasi taris sur la période, affichent les coefficients les plus élevés. À l'inverse, la Norvège (CV = 0,18 à l'importation, 0,14 à l'exportation) et la Suisse (0,36 et 0,12) figurent parmi les partenaires les plus stables, en cohérence avec leur proximité géographique et la stabilité de leurs relations commerciales avec l'UE.
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément transformé le marché européen du soufre (CN 2503). En une décennie, l'Union européenne est passée d'une position d'exportatrice nette (excédent de 125,5 M€) à celle d'importatrice nette (déficit de 47,6 M€), un retournement cumulé d'environ 173 M€. Ce basculement est le résultat de la convergence de plusieurs facteurs : un recul de 64 % des volumes exportés, une hausse de 73 % des volumes importés, et une reconfiguration géopolitique majeure des partenaires — avec l'effondrement quasi total des fournisseurs russe et ouzbek au profit d'une concentration accrue autour du Kazakhstan.
Sur le plan intra-européen, les capacités d'exportation se sont déplacées de l'Europe centrale (Pologne, Allemagne) vers le sud et l'est du continent (Espagne, Grèce, Roumanie, Bulgarie), tandis que les principaux points d'importation se sont concentrés dans les pays baltes et nordiques (Lituanie, Suède, Finlande), probablement sous l'effet de la montée en puissance de l'industrie des batteries. La production européenne a certes progressé de 76 % en volume, mais sans parvenir à combler l'écart croissant entre une offre en recul et une demande en hausse.
La hausse structurelle des prix (multipliés par 2,2 à l'exportation, par 1,75 à l'importation), conjuguée à la polarisation croissante des importations autour du Kazakhstan (HHI passé de 2 418 à 3 283), accroît la vulnérabilité stratégique du marché européen. La dépendance concentrée à l'égard d'un fournisseur dominant, dans un contexte de prix volatils et de tensions géopolitiques persistantes en Asie centrale et en Europe de l'Est, appelle une vigilance accrue des décideurs européens en matière de diversification des sources d'approvisionnement et de sécurisation des approvisionnements en soufre.