Évolution du marché : Silicomanganèse (CN 720230) — 2015–2025
Introduction
Le silicomanganèse (code NC 720230) est un ferro-alliage essentiel à la sidérurgie, utilisé principalement comme désoxydant et désulfurant dans la production d'acier. Ce rapport analyse l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne avec les pays tiers sur la période 2015–2025, en s'appuyant sur les données du tableau de bord du commerce extérieur de l'UE. La période étudiée, marquée par des crises successives (pandémie de COVID-19, guerre en Ukraine, tensions énergétiques), a profondément reconfiguré la structure de ce marché stratégique pour l'industrie européenne.
1. Un effondrement de la production intérieure au profit d'une dépendance accrue aux importations
1.1. Une production européenne en chute vertigineuse
Le constat le plus frappant de la période réside dans l'effondrement de la production européenne de silicomanganèse. En valeur, la production est passée de 151 M€ à 70 M€ (−53,6 %), tandis qu'en volume, le recul est encore plus spectaculaire : de 352 886 tonnes à seulement 62 960 tonnes, soit une baisse de 82,2 % (volumes de production).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Production (tonnes) | 352 886 | 62 960 | −82,2 % |
| Production (valeur, €) | 151 018 478 | 70 000 000 | −53,6 % |
La chute de la production conjuguée à un maintien (voire une légère hausse) de la demande intérieure a logiquement conduit à un creusement considérable du déficit commercial. La dépendance nette aux importations est ainsi passée de 61,5 % à 87,4 %, soit une progression de 42,2 points de pourcentage.
1.2. Une intensité des échanges et une propension à l'exportation qui reflètent la transformation du tissu industriel
La propension à l'exportation a connu une hausse très marquée, passant de 32 % à 143,5 %, ce qui signifie qu'en 2025, les exportations excèdent la production nationale. Ce paradoxe apparent s'explique par le phénomène de réexportation : les pays de l'UE importent du silicomanganèse pour le réexpédier, notamment depuis les Pays-Bas, qui cumulent une part de 57,6 % de la production nationale et un indice de spécialisation RCA de 3,97 (spécialisation des pays membres).
L'intensité des échanges est passée de 76,7 % à 104,6 %, confirmant que le marché européen du silicomanganèse est désormais presque entièrement tributaire des flux internationaux.
2. Une reconfiguration géographique des approvisionnements entre permanence et nouveaux équilibres
2.1. L'Inde et la Norvège, piliers stables d'un approvisionnement diversifié
L'Union européenne a maintenu une base d'approvisionnement relativement diversifiée, avec un indice de concentration HHI des importations passant de 2 309 à 2 244, soit une légère baisse de 5 %, indiquant une faible tendance à la dispersion. Deux fournisseurs se distinguent par leur stabilité structurelle :
- L'Inde est restée le premier partenaire en valeur, passant de 122 M€ à 163 M€ (+33,4 %), avec toutefois une forte volatilité interannuelle (min. 38 M€, max. 223 M€).
- La Norvège a connu la plus forte progression en valeur absolue, passant de 79 M€ à 213 M€ (+169,8 %), consolidant sa position de deuxième fournisseur.
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Inde | 122,3 | 163,1 | +33,4 % |
| Norvège | 78,9 | 212,9 | +169,8 % |
| Ukraine | 75,1 | 48,8 | −35,1 % |
| Afrique du Sud | 59,7 | 16,3 | −72,7 % |
| Géorgie | 18,8 | 91,6 | +386,9 % |
2.2. L'Ukraine sous le double effet de la guerre et des chocs de prix
L'Ukraine, qui représentait un fournisseur majeur (jusqu'à 327 M€ d'importations en année de pic), a vu ses livraisons chuter à 49 M€ en 2025 (−35,1 %). Les chocs de prix détectés sur les importations ukrainiennes révèlent une hausse de prix de 35,9 % en 2021 (anomalie de 8,3, représentant 39 % de la valeur totale des importations), suivie d'une hausse de 62,9 % en 2022 pour les exportations vers l'Ukraine. Ces chocs coïncident avec la montée des tensions géopolitiques puis l'invasion de février 2022. Le coefficient de variation des échanges avec l'Ukraine (0,47 pour les importations, 2,44 pour les exportations) confirme une instabilité extrême de ce partenaire.
2.3. L'essor de fournisseurs émergents comme réponse aux ruptures d'approvisionnement
Plusieurs partenaires ont connu des progressions spectaculaires, témoignant d'un rééquilibrage des flux commerciaux :
- La Géorgie est passée de 19 M€ à 92 M€ (+386,9 %), devenant un fournisseur de premier plan.
- La Zambie a vu ses exportations vers l'UE progresser de 356,7 %, bien que depuis un niveau faible (0,9 M€ à 4,2 M€).
Parallèlement, l'Afrique du Sud a connu un déclin prononcé (de 60 M€ à 16 M€, −72,7 %), avec un choc de prix de 95,7 % en 2022 (anomalie de 11,4), le plus violent détecté sur la période. Les « pays et territoires non spécifiés » ont quasi disparu des statistiques (de 103 M€ à 10 M€, −90,5 %), ce qui peut refléter une amélioration de la traçabilité des flux.
2.4. Un recul marqué des exportations de l'UE vers les marchés traditionnels
Les exportations de l'UE ont fortement reculé en valeur (de 57 M€ à 25 M€, −56,3 %) et en volume (de 65 238 à 22 151 tonnes, −66,0 %). Les marchés historiques se sont particulièrement contractés :
| Destination | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 20,1 | 2,1 | −89,8 % |
| États-Unis | 18,2 | 7,9 | −56,8 % |
| Canada | 0,9 | 0,04 | −95,3 % |
| Maroc | 1,7 | 0,3 | −82,9 % |
Seules quelques destinations ont progressé : la Suisse (+96,8 %) et la Turquie (+406 %), cette dernière bénéficiant peut-être de l'intégration de flux transitant par le territoire européen.
3. Des prix en hausse structurelle, entre tensions sur les coûts et recomposition de l'offre
3.1. Une hausse généralisée des prix à l'importation
Les prix moyens à l'importation sont passés de 795 €/t à 961 €/t (+20,9 %), avec un pic à 1 412 €/t en cours de période. Les prix à l'exportation ont connu une hausse encore plus prononcée (+28,6 %), passant de 879 €/t à 1 131 €/t, avec un maximum de 1 685 €/t.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Min. | Max. | Variation |
|---|---|---|---|---|---|
| Prix import (€/t) | 795 | 961 | 651 | 1 412 | +20,9 % |
| Prix export (€/t) | 879 | 1 131 | 697 | 1 685 | +28,6 % |
La hausse des prix reflète plusieurs facteurs : la montée des coûts énergétiques en Europe (particulièrement aiguë en 2021–2022), la contraction de l'offre ukrainienne et sud-africaine, et la dynamique générale des matières premières métallurgiques dans le contexte post-pandémique.
3.2. Une volatilité des prix concentrée sur les fournisseurs fragiles
L'analyse de la volatilité révèle que les fournisseurs les plus volatils ne sont pas nécessairement les plus importants en volume :
| Partenaire (importations) | Coefficient de variation |
|---|---|
| Kazakhstan | 1,79 |
| Zambie | 1,06 |
| Géorgie | 0,97 |
| Fédération de Russie | 0,93 |
| Mexique | 0,89 |
| Brésil | 0,76 |
Les fournisseurs historiques comme l'Inde (CV = 0,45) et la Norvège (CV = 0,30) présentent une volatilité modérée, ce qui renforce leur fiabilité relative. En revanche, les partenaires émergents — Géorgie, Zambie, Kazakhstan — présentent une instabilité marquée, ce qui constitue un risque pour la sécurité des approvisionnements européens.
3.3. Des États membres inégalement exposés à la dépendance
Les flux par pays déclarant révèlent une concentration des importations chez un nombre limité de membres :
| État membre | Importations 2025 (M€) | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|
| Italie | 153,9 | +55,0 % |
| Pays-Bas | 200,0 | +28,8 % |
| Pologne | 53,6 | −9,3 % |
| Espagne | 45,8 | +115,8 % |
| France | 30,2 | +16,7 % |
| Allemagne | 26,1 | −9,7 % |
| Suède | 17,1 | +18,9 % |
L'Espagne a connu la plus forte progression (+115,8 %), tandis que l'Allemagne et la Pologne ont légèrement réduit leurs importations. Les Pays-Bas, en tant que plaque tournante logistique, concentrent à la fois importations et réexportations, ce qui explique leur position dominante.
Conclusion
Le marché européen du silicomanganèse a subi une transformation profonde entre 2015 et 2025. La quasi-disparition de la production intérieure (−82,2 % en volume) a conduit à une dépendance structurelle vis-à-vis des importations, portée à 87,4 %. Cette vulnérabilité a été exacerbée par la guerre en Ukraine, qui a provoqué des chocs de prix et des ruptures d'approvisionnement sur un fournisseur historique majeur, incitant l'UE à diversifier ses sources vers la Norvège, l'Inde et des fournisseurs émergents comme la Géorgie.
La hausse des prix (+20,9 % pour les importations, +28,6 % pour les exportations) et l'augmentation de la volatilité sur certains partenaires fragiles soulèvent des questions de sécurité d'approvisionnement pour l'industrie sidérurgique européenne. Dans un contexte de transition énergétique et de reconfiguration des chaînes de valeur mondiales, la question de la souveraineté européenne en matière de ferro-alliages demeure un enjeu stratégique de premier plan.