Évolution du marché : Rhodium sous formes brutes ou en poudre (CN 711031) — 2015–2025
Introduction
Le rhodium, métal du groupe du platine extrêmement rare, est principalement utilisé dans les pots catalytiques automobiles pour réduire les émissions d'oxydes d'azote (NOx). Sous le code NC 711031, il est échangé sous ses formes brutes ou en poudre — la matière première entrant dans les chaînes de valeur de la catalyse et de la chimie fine. Ce rapport analyse l'évolution des échanges extérieurs de l'Union européenne pour ce produit sur la période 2015–2025.
Vue d'ensemble du produit CN 711031
Trois grandes dynamiques structurent la décennie écoulée :
- Une explosion des valeurs d'échange portée par un cycle de prix extrême entre 2018 et 2022, au cours duquel les valeurs ont été multipliées par plus de dix sans que les volumes ne progressent de manière comparable ;
- Une concentration accrue des approvisionnements autour de l'Afrique du Sud, accentuée par l'éviction totale des exportations russes depuis 2024 ;
- Une spécialisation de production européenne étroitement confinée à l'Italie et à la Belgique, tandis que l'UE dans son ensemble joue un rôle majeur de transformation et de réexportation.
1. La bulle de prix du rhodium : un choc de valeur disproportionné par rapport aux volumes
Les volumes physiques n'ont crû que modestement en regard de l'explosion des valeurs
Entre 2015 et 2025, la valeur des exportations de l'UE en rhodium brut est passée de 120 millions d'euros à 1,47 milliard d'euros, soit une progression de +1 121,5 %. Les importations ont connu une trajectoire comparable, passant de 121 M€ à 949 M€ (+683,9 %). Or, sur la même période, les quantités exportées n'ont augmenté que de 78,3 % (de 4,62 à 8,24 tonnes), tandis que les importations n'ont progressé que de 18,4 % (de 4,42 à 5,24 tonnes). Ce décalage considérable s'explique quasi intégralement par la trajectoire du prix unitaire du rhodium.
Échanges globaux de l'UE — valeur et quantité
Le prix du rhodium a connu un cycle en trois phases distinctes
| Année | Valeur export. (Mds €) | Valeur import. (Mds €) | Solde (Mds €) | Qté export. (t) | Qté import. (t) |
|---|---|---|---|---|---|
| 2015 | 0,12 | 0,12 | −0,001 | 4,62 | 4,42 |
| 2016 | 0,09 | 0,10 | −0,017 | 4,96 | 5,16 |
| 2017 | 0,18 | 0,19 | −0,002 | 5,86 | 6,19 |
| 2018 | 0,50 | 0,35 | 0,15 | 8,42 | 6,09 |
| 2019 | 0,92 | 0,55 | 0,37 | 8,55 | 8,03 |
| 2020 | 2,94 | 1,33 | 1,61 | 9,69 | 4,06 |
| 2021 | 5,29 | 3,35 | 1,94 | 10,02 | 5,93 |
| 2022 | 4,85 | 2,68 | 2,17 | 9,61 | 5,82 |
| 2023 | 2,24 | 1,42 | 0,82 | 9,53 | 6,57 |
| 2024 | 1,17 | 0,72 | 0,45 | 8,00 | 5,12 |
| 2025 | 1,47 | 0,95 | 0,52 | 8,24 | 5,24 |
Trois phases se distinguent nettement :
-
Phase d'ascension (2017–2020) : le prix unitaire des exportations est multiplié par près de dix, passant d'environ 31 M€/t à 304 M€/t. Cette hausse est alimentée par le renforcement des réglementations antipollution en Chine (norme China 6) et en Europe (Euro 6d), qui exigent des quantités croissantes de rhodium dans les pots catalytiques, conjuguée à une offre structurellement inélastique.
-
Phase de pic (2021–2022) : le prix atteint un maximum historique à 528 M€/t pour les exportations et 563 M€/t pour les importations en 2021. Les valeurs d'échange culminent à 5,29 milliards d'euros pour les seules exportations, et le solde commercial atteint 2,17 milliards d'euros en 2022.
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Phase de correction (2023–2025) : le prix se reprend d'environ deux tiers par rapport au pic, revenant à 178 M€/t en 2025. Toutefois, il reste environ sept fois supérieur à son niveau de 2015.
Des chocs de prix historiques ont été détectés sur l'ensemble des partenaires en 2020
L'analyse de volatilité révèle des chocs de prix d'une ampleur exceptionnelle centrés sur l'année 2020. Sur les importations, les prix à l'égard du Royaume-Uni ont bondi de +333,8 % par rapport à la baseline 2018–2019, ceux de l'Afrique du Sud de +281,9 %, et ceux des États-Unis de +301,7 %. Du côté des exportations vers les États-Unis, le choc atteint +277,5 %. Ces chocs de prix ne se sont pas accompagnés de ruptures d'approvisionnement : les volumes importés depuis l'Afrique du Sud en 2020 (1,51 t) ont certes reculé de 33 % par rapport à la baseline, mais ce repli s'explique par les perturbations logistiques liées à la pandémie de COVID-19. Les volumes ont fortement rebondi dès 2021 (3,02 t), dépassant les niveaux pré-pandémiques.
Événements de chocs de prix détectés
Le solde commercial de l'UE a bénéficié de ce cycle de prix de manière asymétrique : l'UE a toujours exporté davantage en volume qu'elle n'importait (à l'exception de 2015–2017), et l'écart s'est creusé durant la phase de pic, portant le solde de −1 M€ en 2015 à un excédent record de 2,17 milliards d'euros en 2022.
2. La consolidation de la dépendance à l'Afrique du Sud face au retrait russe
L'Afrique du Sud s'est imposée comme fournisseur quasi-monopolistique de l'UE
L'Afrique du Sud domine structurellement l'approvisionnement européen en rhodium brut, ce pays concentrant environ 80 % de la production mondiale (extrait comme co-produit des mines de platine du Bushveld Complex). En 2025, les importations en provenance d'Afrique du Sud s'élevaient à 647 millions d'euros, après avoir atteint un pic à 1,64 milliard d'euros en 2021. Sur l'ensemble de la période, l'Afrique du Sud a représenté environ la moitié de la valeur totale des importations de l'UE en rhodium brut.
| Partenaire | 2015 (M€) | 2021 (M€) | 2025 (M€) | Var. 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Afrique du Sud | 46,5 | 1 641,3 | 646,8 | +1 291 % |
| Royaume-Uni | 33,0 | 774,3 | 119,6 | +262 % |
| États-Unis | 17,6 | 335,0 | 152,0 | +762 % |
| Russie | 19,1 | 508,2 | 0 | −100 % |
| Corée du Sud | 0,2 | 36,6 | 18,8 | +9 993 % |
| Japon | 1,8 | 31,1 | 4,8 | +162 % |
Partenaires d'importation par valeur
La prédominance sud-africaine s'est renforcée au fil de la période. L'indice Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations, qui mesure la concentration des fournisseurs, est passé de 2 684 en 2015 à 5 354 en 2024, avant de se stabiliser à 5 064 en 2025 — soit une hausse de 88,7 %. Un HHI supérieur à 2 500 indique un marché hautement concentré ; le niveau atteint en 2024–2025 traduit une vulnérabilité structurelle de l'UE face à d'éventuels chocs d'approvisionnement sud-africains (grèves, coupures d'électricité, instabilité réglementaire).
Indice de concentration HHI des importations
Les exportations russes se sont totalement interrompues depuis 2024
L'un des changements les plus marquants de la période est la disparition complète des importations en provenance de Russie. Après avoir atteint un sommet de 508 millions d'euros en 2021 (le troisième fournisseur de l'UE), les importations russes ont chuté à 69 M€ en 2023, puis sont tombées à zéro en 2024 et 2025. Ce tournant coïncide avec les sanctions de l'Union européenne adoptées dans le cadre des paquets de mesures contre la Russie à la suite de l'invasion de l'Ukraine. La Russie, qui exportait principalement du rhodium co-produit de ses mines de nickel du Norilsk, a ainsi perdu un débouché européen qui représentait jusqu'à 15 % de la valeur des importations de l'UE en 2021.
La disparition des volumes russes a été en partie compensée par une augmentation des importations depuis l'Afrique du Sud (de 3,02 t en 2021 à 3,55 t en 2025) et par l'émergence de fournisseurs alternatifs comme la Corée du Sud, dont les exportations vers l'UE sont passées de quantités négligeables en 2015 à 0,10 t en 2025. Cette substitution a toutefois renforcé la dépendance globale vis-à-vis de l'Afrique du Sud.
Volatilité des quantités importées par partenaire
Les exportations européennes se concentrent principalement vers les États-Unis et le Royaume-Uni
Du côté des exportations, les États-Unis constituent de loin le premier débouché de l'UE, avec un pic de 3,15 milliards d'euros en 2022 et une valeur de 781 M€ en 2025. Le Royaume-Uni arrive en deuxième position (301 M€ en 2025), suivi du Brésil (150 M€), du Japon (129 M€) et de la Chine (28 M€).
| Partenaire | 2015 (M€) | 2022 (M€) | 2025 (M€) | Var. 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| États-Unis | 42,0 | 3 153,1 | 781,5 | +1 761 % |
| Royaume-Uni | 12,6 | 923,2 | 301,0 | +2 292 % |
| Brésil | 8,7 | 233,8 | 149,7 | +1 622 % |
| Japon | 14,2 | 250,8 | 129,4 | +812 % |
| Chine | 25,1 | 102,0 | 28,0 | +12 % |
| Hong Kong | 6,9 | 0,3 | 34,3 | +393 % |
Partenaires d'exportation par valeur
Il est notable que les exportations vers la Chine, premier consommateur mondial de rhodium pour la catalyse automobile, sont restées relativement modestes et quasi stables (+12 % sur la période), ce qui pourrait refléter des circuits d'approvisionnement directs (Afrique du Sud → Chine) ou des contraintes réglementaires à l'exportation. Par ailleurs, l'HHI des exportations a varié entre 1 500 et 4 640, avec une tendance à la hausse qui s'est partiellement résorbée en 2023–2025 (3 455 en 2025), indiquant une diversification relative des débouchés à moyen terme.
3. Une production européenne concentrée entre l'Italie et la Belgique
La production européenne reste modeste mais revêt un caractère stratégique
Selon les données PRODCOM disponibles pour la période 2019–2024, la production européenne de rhodium brut ou en poudre (code 24.41.30.20) a présenté des volumes compris entre 5 000 kg (2019) et 12 000 kg (2020 et 2022), avec une valeur culminant à 1,28 milliard d'euros en 2022. Ces données, dont la fiabilité est qualifiée de « arrondie » ou « estimée » selon les années, doivent être interprétées avec prudence. Elles indiquent néanmoins que l'UE dispose d'une capacité de production non négligeable, principalement fondée sur le recyclage de catalyseurs usagés et le raffinage de co-produits miniers.
| Année | Production (kg) | Valeur (M€) | Prix PRODCOM (€/kg) |
|---|---|---|---|
| 2019 | 5 000 | 160 | 32 000 |
| 2020 | 12 000 | 800 | 66 667 |
| 2021 | 6 000 | 1 200 | 200 000 |
| 2022 | 12 000 | 1 281 | 106 783 |
| 2023 | 10 000 | 270 | 26 963 |
| 2024 | 8 811 | 266 | 30 170 |
Volume et valeur de la production européenne
L'écart significatif entre le prix PRODCOM et le prix du marché international observé dans les statistiques commerciales (par exemple, 200 000 €/kg pour la production contre 528 000 €/kg à l'exportation en 2021) suggère que la valorisation PRODCOM repose sur des méthodes distinctes (prix producteur vs. prix marché), ou que la production nationale inclut des fractions de moindre pureté.
Seules l'Italie et la Belgique présentent un avantage comparatif net dans le rhodium
L'analyse des avantages comparatifs révélés (RSCA) pour l'année 2025 montre que seuls deux États membres disposent d'une spécialisation nette dans le rhodium brut :
| État membre | RSCA | RCA | Part dans la prod. UE | Part dans le comm. UE |
|---|---|---|---|---|
| Italie | 0,703 | 5,74 | 46,0 % | 8,0 % |
| Belgique | 0,683 | 5,30 | 44,9 % | 8,5 % |
| Allemagne | −0,495 | 0,34 | 7,1 % | 21,2 % |
| Autriche | −0,519 | 0,32 | 1,0 % | 3,3 % |
| Tchéquie | −0,868 | 0,07 | 0,3 % | 4,8 % |
| France | −0,998 | 0,001 | 0,007 % | 7,8 % |
Carte de spécialisation des États membres
L'Italie et la Belgique, avec des indices RSCA respectifs de 0,703 et 0,683, sont les seuls pays à présenter un avantage comparatif significatif (RCA > 1). Ensemble, ils représentent près de 91 % de la production européenne déclarée mais seulement 16,5 % du commerce extérieur de l'UE. À l'inverse, l'Allemagne, qui ne produit que 7 % du rhodium européen, représente 21,2 % des échanges totaux de l'UE en valeur. Ce paradoxe s'explique par le rôle de l'Allemagne en tant que plateforme de négoce, de transit et de raffinage pour les métaux précieux, concentrant les flux à travers ses ports et ses raffineries.
Au bas de l'échelle de spécialisation, la France (RSCA −0,998), la Slovaquie (−1,000) et la Hongrie (−1,000) présentent des indices révélant une quasi-absence de spécialisation dans ce produit, malgré des parts non négligeables dans le commerce extérieur de l'UE (7,8 %, 2,1 % et 2,7 % respectivement).
La propension à l'exportation de l'UE demeure exceptionnellement élevée
L'indicateur de propension à l'exportation — rapport entre la valeur des exportations et celle de la production nationale — révèle un profil atypique de l'UE sur ce marché. En 2023, ce ratio a atteint 832 %, signifiant que les exportations étaient plus de huit fois supérieures à la production nationale déclarée. Ce niveau, bien qu'ayant diminué à 439 % en 2024, confirme que l'UE joue un rôle majeur de transformateur et de réexportateur : elle importe le rhodium brut, le raffine et le met en poudre, puis le réexporte vers des marchés tiers, principalement les États-Unis et le Royaume-Uni.
L'intensité commerciale — rapport entre le commerce total (importations + exportations) et la production — est restée stable autour de 190–217 % sur la période 2019–2024, confirmant l'ouverture structurelle de l'UE sur ce marché et son insertion dans des chaînes de valeur mondiales. L'UE ne peut pas couvrir sa demande intérieure par sa seule production, ce qui rend l'approvisionnement extérieur indispensable.
Conclusion
Le marché du rhodium brut et en poudre (CN 711031) a connu une décennie exceptionnelle, marquée par une volatilité extrême des prix et une transformation profonde de la géographie des échanges de l'UE. La période 2018–2022 a été dominée par une bulle de prix d'une ampleur inédite, au cours de laquelle les valeurs d'échange ont été multipliées par plus de dix, principalement sous l'effet du renforcement des normes antipollution mondiales et de la rareté structurelle du métal. Les chocs de prix de 2020 — dépassant +280 % par rapport à la baseline sur les principaux flux — illustrent la sensibilité extrême de ce marché à tout déséquilibre offre-demande.
Sur le plan géographique, l'Afrique du Sud a consolidé sa position de fournisseur dominant de l'UE (environ la moitié de la valeur des importations), tandis que l'éviction complète de la Russie depuis 2024 a réduit la diversification des sources d'approvisionnement. L'indice HHI des importations, passé de 2 684 à 5 064, traduit une vulnérabilité accrue de l'UE face à d'éventuels chocs d'approvisionnement. Enfin, la production européenne, concentrée à plus de 90 % entre l'Italie et la Belgique, demeure structurellement insuffisante pour couvrir la demande intérieure, l'UE se positionnant principalement comme un hub de transformation et de réexportation. La correction des prix amorcée en 2023 — avec un retour à des niveaux environ sept fois supérieurs à ceux de 2015 mais trois fois inférieurs au pic de 2021 — n'a pas fondamentalement modifié cette structure de dépendance.