Évolution du marché : Linoléums (CN 5904) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 5904 couvre les linoléums, même découpés, ainsi que les revêtements de sol consistant en un enduit ou un recouvrement appliqué sur un support textile. Ce produit, rattaché au chapitre 59 (tissus imprégnés, enduits, recouverts ou stratifiés), se décompose en deux sous-positions : les linoléums proprement dits (590410) et les autres revêtements de sol sur support textile (590490).
La période 2015–2025 a été marquée par une profonde restructuration du commerce extérieur de l'Union européenne dans ce segment. En valeur, les exportations de l'UE vers les pays tiers ont progressé de 187,6 % (de 21,1 M€ à 60,8 M€), tandis que les importations n'ont crû que de 84,6 % (de 16,0 M€ à 29,6 M€). Le solde commercial est ainsi passé d'un excédent modeste de 5,1 M€ à un excédent de 31,2 M€, signe d'une transformation profonde de la position compétitive de l'UE sur ce marché. Ce rapport analyse les dynamiques sous-jacentes de cette évolution en trois volets : la mutation structurelle du commerce européen, la réorientation géographique des flux, et la hausse des prix accompagnée de chocs de volatilité.
1. De l'importateur net à l'exportateur dominante : une transformation structurelle du commerce européen
1.1. Une progression spectaculaire des exportations
Entre 2015 et 2025, les exportations de l'UE en produits CN 5904 ont connu une croissance remarquable, tant en volume qu'en valeur.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur des exportations (€) | 21 122 403 | 60 753 317 | +187,6 % |
| Quantité (tonnes) | 8 334 | 20 050 | +140,6 % |
| Quantité supplémentaire (m²) | 3 178 515 | 6 485 341 | +104,0 % |
| Prix moyen (€/t) | 2 535 | 3 030 | +19,6 % |
| Prix moyen (€/m²) | 6,65 | 9,37 | +41,0 % |
Source : Aperçu général du commerce CN 5904
La croissance des exportations a été à la fois extensive (en volume, +140,6 % en tonnes) et intensive (en prix, +19,6 % à la tonne et +41,0 % au m²). Cela suggère que l'UE a non seulement accru ses quantités exportées, mais a également orienté ses ventes vers des produits à plus forte valeur ajoutée unitaire.
1.2. Des importations en retrait relatif
Les importations ont progressé de manière plus modérée, avec une croissance de la valeur de 84,6 %, mais seulement 18,1 % en quantité (tonnes). L'écart entre la hausse de la valeur et celle du volume traduit une augmentation significative des prix d'importation :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur des importations (€) | 16 017 944 | 29 568 758 | +84,6 % |
| Quantité (tonnes) | 7 987 | 9 431 | +18,1 % |
| Prix moyen (€/t) | 2 005 | 3 135 | +56,3 % |
| Prix moyen (€/m²) | 4,92 | 6,21 | +26,4 % |
Source : Aperçu général du commerce CN 5904
Les prix d'importation ont augmenté de 56,3 % à la tonne, soit une progression plus rapide que les prix à l'exportation (+19,6 %). Cela peut refléter un renchérissement des coûts de production chez les partenaires tiers, ou un changement de composition des importations vers des produits de qualité supérieure.
1.3. Le basculement vers l'autonomie nette à l'exportation
L'indicateur de dépendance nette aux importations illustre de façon saisissante cette transformation. En 2015, l'UE était importateur net de ces produits (dépendance de +3,6 %). Dès 2016, la tendance s'inverse, et en 2025, la dépendance nette atteint –12,5 %, indiquant que l'UE est désormais exportateur net.
| Année | Dépendance nette (%) | Solde commercial (€) |
|---|---|---|
| 2015 | +3,6 % | +5 104 459 |
| 2019 | –6,4 % | +26 127 157 |
| 2020 | +7,9 % | –15 456 478 |
| 2022 | –38,4 % | +63 448 426 |
| 2025 | –12,5 % | +31 184 559 |
Source : Dépendance nette aux importations
L'année 2020 fait figure d'exception : la pandémie de Covid-19 a provoqué un recul des exportations plus prononcé que celui des importations, ramenant temporairement l'UE en position d'importateur net. L'excédent maximal a été atteint en 2022 (63,4 M€), année marquée par une forte reprise des exportations et un effondrement concomitant des importations en provenance de certains partenaires.
1.4. Une propension à l'exportation en forte hausse
L'intensité commerciale (rapport du commerce extérieur à la production) est passée de 6,5 % à 27,2 % (+317 %), tandis que la propension à l'exportation (part des exportations dans la production) a bondi de 1,6 % à 20,4 % (+1 210 %). L'indicateur le plus saillant est la propension à l'exportation, dont la variation de 1 239 points de « salience » dépasse celle de l'intensité commerciale (340 points).
Parallèlement, la production européenne de linoléums a fortement reculé : –54,9 % en volume (de 44,3 M m² à 20,0 M m²) et –27,1 % en valeur (de 412 M€ à 300 M€). Le fait que les exportations augmentent alors que la production diminue indique une réorientation structurelle de la production européenne vers les marchés extérieurs, au détriment du marché intérieur, ou une réduction de la demande domestique compensée par une compétitivité accrue à l'export.
2. Réorientation géographique des flux commerciaux : Brexit, pivot atlantique et concentration accrue
2.1. Le Royaume-Uni, partenaire désormais incontournable
L'évolution la plus marquante de la période concerne le Royaume-Uni. Après le Brexit (31 janvier 2020, période de transition jusqu'au 31 décembre 2020), les échanges UE–Royaume-Uni, auparavant comptabilisés comme commerce intra-UE, sont désormais enregistrés dans les statistiques du commerce extra-UE.
| Flux | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations UE depuis UK (€) | 13 703 238 | 26 728 363 | +95,1 % |
| Exportations UE vers UK (€) | 2 134 192 | 14 450 432 | +577,1 % |
Source : Partenaires – importations et exportations
L'apparition du Royaume-Uni dans les statistiques extra-UE explique une part significative de la hausse apparente des importations et des exportations de l'UE. En 2025, le Royaume-Uni représente à lui seul 90,4 % des importations de l'UE en produits CN 5904 (26,7 M€ sur 29,6 M€) et constitue le deuxième partenaire à l'exportation (14,5 M€), derrière les pays non spécifiés. Ce quasi-monopole à l'importation explique la hausse de l'indice de concentration HHI des importations, passé de 7 401 à 8 236 (+11,3 %).
2.2. Le dynamisme des exportations vers les États-Unis et la Suisse
Les États-Unis sont devenus le premier client extra-UE de l'Union (hors zones non spécifiées), avec des exportations passées de 4,3 M€ à 17,6 M€ (+308,8 %). La Suisse a également connu une progression notable (+148,2 %, de 2,8 M€ à 7,0 M€).
| Partenaire (exportations UE) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 2 134 192 | 14 450 432 | +577,1 % |
| États-Unis | 4 302 131 | 17 585 047 | +308,8 % |
| Suisse | 2 803 135 | 6 958 077 | +148,2 % |
| Chine | 1 238 105 | 2 112 257 | +70,6 % |
| Norvège | 2 526 497 | 2 932 909 | +16,1 % |
| Russie | 1 750 206 | 2 614 138 | +49,4 % |
Source : Partenaires – exportations
2.3. La recomposition des importations : déclin de certains fournisseurs traditionnels
Côté importations, plusieurs partenaires historiques ont perdu du terrain. La Suisse a vu ses ventes vers l'UE reculer de 56,4 % (de 424 342 € à 185 111 €), le Canada de 67,4 % et la Chine de 2,1 %. À l'inverse, la Turquie (+342,7 %), l'Ukraine (+206,2 %) et la Russie ont gagné des parts, bien que de niveaux absolus modestes.
La Turquie et l'Ukraine, devenus des fournisseurs croissants, présentent néanmoins une forte volatilité, avec des coefficients de variation respectifs de 1,16 et 0,34 (volatilité des importations), ce qui reflète la fragilité de ces approvisionnements.
2.4. Le rôle pivot des Pays-Bas comme plaque tournante de l'export
L'évolution la plus spectaculaire côté États membres concerne les Pays-Bas : les exportations enregistrées par ce pays ont bondi de 179 458 € à 49 767 275 € (+27 632 %). En 2025, les Pays-Bas concentrent la quasi-totalité des exportations de l'UE en valeur, avec un indice RSCA de spécialisation de 0,62 et un RCA de 4,26.
Ce phénomène s'explique vraisemblablement par la fonction de hub logistique et de réexportation des Pays-Bas (port de Rotterdam), plutôt que par une production locale massive. Les Pays-Bas concentrent 61,9 % de la production PRODCOM de l'UE dans ce segment, ce qui est cohérent avec la présence de grandes entreprises de revêtements de sol (notamment Forbo, qui y possède des installations), mais l'ampleur de la progression suggère un effet de consolidation des flux d'exportation via ce pays.
L'Italie apparaît comme le deuxième pays spécialisé (RSCA 0,43 ; RCA 2,48), avec une part de production de 19,9 %, ce qui confirme la tradition industrielle italienne dans les revêtements de sol.
2.5. Une concentration des exportations en hausse
L'indice de concentration HHI des exportations est passé de 1 015 à 1 685 (+66,0 %), indiquant que les exportations se sont concentrées sur un nombre réduit de partenaires. Cette concentration accrue, bien que restant dans un niveau modéré (un HHI de 1 685 reste éloigné d'un marché monopolistique), reflète la prépondérance croissante du Royaume-Uni et des États-Unis comme destinations d'exportation.
3. Hausse des prix, chocs de volatilité et recomposition de l'offre
3.1. Une inflation généralisée des prix à l'importation comme à l'exportation
Les deux sous-produits du CN 5904 ont connu des trajectoires de prix distinctes mais convergentes à la hausse.
Linoléums (590410) — Importations :
| Année | Prix €/t | Prix €/m² |
|---|---|---|
| 2015 | 2 306 | 6,24 |
| 2020 | 2 378 | 6,08 |
| 2025 | 3 118 | 7,13 |
Revêtements sur support textile (590490) — Importations :
| Année | Prix €/t | Prix €/m² |
|---|---|---|
| 2015 | 920 | 1,68 |
| 2020 | 1 351 | 2,02 |
| 2025 | 3 307 | 2,82 |
Source : Détail des segments de produits
Le segment 590490 (revêtements sur support textile, hors linoléum) a connu une inflation des prix d'importation bien plus forte que le linoléum : +259 % à la tonne contre +35 %. Cela pourrait refléter une montée en gamme de ces produits ou une raréfaction de l'offre.
À l'exportation, le segment 590490 présente des prix extrêmement volatils, culminant à 14 787 €/t en 2025, un niveau qui, combiné à une quantité résiduelle (69 tonnes), suggère des ventes ponctuelles de produits à très haute valeur ajoutée.
3.2. Des chocs de prix détectés sur les marchés clés
L'analyse de volatilité et de chocs a identifié trois événements significatifs sur les exportations de l'UE :
| Partenaire | Type de choc | Année | Anomalie | Variation de prix | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| États-Unis | Prix | 2023 | 31,8 | +66,1 % | 28,3 % |
| Canada | Prix | 2022 | 20,9 | +29,5 % | 7,5 % |
| Suisse | Prix | 2021 | 7,8 | –13,1 % | 14,9 % |
Source : Chocs d'approvisionnement
Le choc le plus important concerne les exportations vers les États-Unis en 2023, avec une anomalie de prix de 31,8 et une hausse de 66,1 %. Ce phénomène pourrait être lié à des ruptures d'approvisionnement concurrentes ou à une stratégie de pricing différenciée sur le marché américain. Le choc suisse de 2021, à la baisse (–13,1 %), traduit quant à lui une pression concurrentielle accrue ou une modification des conditions d'échange.
3.3. Une volatilité hétérogène selon les partenaires
Les indicateurs de volatilité (coefficients de variation) révèlent des profils de risque très différents selon les partenaires :
Importations les plus volatiles (CV) :
| Partenaire | CV |
|---|---|
| Australie | 1,19 |
| Turquie | 1,16 |
| Émirats arabes unis | 1,16 |
| Norvège | 1,07 |
| Russie | 1,02 |
| Suisse | 1,03 |
Exportations les plus volatiles (CV) :
| Partenaire | CV |
|---|---|
| Corée du Sud | 1,69 |
| Royaume-Uni | 1,04 |
| États-Unis | 1,03 |
| Australie | 1,00 |
Source : Volatilité
La Corée du Sud, avec un CV de 1,69 sur les exportations, et le Royaume-Uni (CV 1,04) et les États-Unis (CV 1,03) sur les exportations, confirment la volatilité inhérente à ces marchés, qui sont pourtant devenus les principales destinations. À l'inverse, la Norvège (CV 0,29 à l'exportation) et la Chine (CV 0,49) offrent des relations commerciales plus stables.
3.4. La recomposition de la production et du mix produit
La production européenne a subi un déclin structurel : –54,9 % en volume (de 44,3 M m² à 20,0 M m²) et –27,1 % en valeur. La production minimale a été atteinte à 180 M€ et 20 M m².
Ce recul, qui peut être attribué à la concurrence internationale, à la substitution par des revêtements alternatifs (vinyle/LVT), et à la rationalisation des capacités productives, a été partiellement compensé par la hausse des prix unitaires et la réorientation vers l'exportation. Le prix moyen de production (valeur/quantité) est ainsi passé de 9,29 €/m² à 15,00 €/m², soit une hausse de 61,5 %, indiquant une montée en gamme de la production résiduelle.
En termes de mix produit, le linoléum (590410) domine tant à l'importation qu'à l'exportation, représentant respectivement 90 % et 98 % de la valeur totale en 2025. Le segment 590490, bien que de plus en plus marginal en volume (69 tonnes exportées en 2025, contre 1 902 tonnes en 2015), affiche des prix à l'exportation en forte hausse, ce qui pourrait signaler une niche de produits techniques ou spéciaux à haute valeur ajoutée.
Conclusion
La période 2015–2025 a transformé le marché européen du linoléum et des revêtements de sol sur support textile. L'UE est passée d'une position d'importateur marginal à celle d'exportateur net, avec un solde commercial de 31,2 M€ en 2025. Cette mutation repose sur trois piliers : (1) une production réorientée vers l'exportation malgré un recul des volumes produits, (2) un réalignement géographique post-Brexit qui a fait du Royaume-Uni le principal partenaire commercial, et (3) une forte hausse des prix qui a amélioré les termes de l'échange.
Néanmoins, cette évolution comporte des fragilités. La concentration des importations sur le Royaume-Uni (90,4 % de la valeur) et celle des exportations sur un nombre limité de partenaires accroissent la vulnérabilité de l'UE à des chocs bilatéraux. La volatilité élevée sur les marchés américain, turc et sud-coréen, conjuguée au déclin structurel de la production européenne (–55 % en volume), soulève des questions sur la durabilité de cette trajectoire. Le linoléum, produit emblématique de l'économie circulaire, pourrait néanmoins bénéficier du regain d'intérêt pour les matériaux durables, sous réserve d'un maintien de la compétitivité industrielle européenne.