Évolution du marché : Chiffons et ficelles usagés (CN 6310) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 6310 couvre les chiffons en toutes matières textiles ainsi que les ficelles, cordes et cordages, sous forme de déchets ou d'articles hors d'usage. Ce produit, au carrefour de l'économie circulaire et du commerce international des textiles de seconde main, connaît sur la période 2015–2025 des évolutions marquées. L'Union européenne, à la fois importatrice et exportatrice nette en volume, voit son commerce extérieur se transformer sous l'effet de la chute des prix à l'exportation, de recompositions géopolitiques des partenaires et d'un écart croissant entre les sous-produits triés et non triés. Le présent rapport s'appuie sur les données commerciales de l'UE avec les pays hors UE, ventilées annuellement de 2015 à 2025 (aperçu général).
1. L'effondrement des prix à l'exportation : des volumes en hausse mais une valeur en repli
1.1. Une divergence inédite entre volumes exportés et valeur exportée
Entre 2015 et 2025, les exportations de l'UE (code 6310) vers les pays tiers ont suivi deux trajectoires opposées. En volume, les exportations sont passées de 112 312 tonnes à 153 868 tonnes, soit une hausse de +37,0 %. En revanche, la valeur totale exportée a chuté de 56,2 M€ à 36,4 M€, soit une baisse de −35,3 %. Cette divergence s'explique quasi intégralement par l'effondrement du prix unitaire à l'exportation, passé de 500 €/t en 2015 à 236 €/t en 2025, un recul de −52,8 % (aperçu général).
| Indicateur (exportations) | 2015 | 2020 | 2022 | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Volume (tonnes) | 112 312 | 100 770 | 135 057 | 153 868 | +37,0 % |
| Valeur (M€) | 56,2 | 29,2 | 50,6 | 36,4 | −35,3 % |
| Prix moyen (€/t) | 500 | 290 | 373 | 236 | −52,8 % |
La période 2022 fait figure d'exception temporaire : le prix moyen à l'exportation remonte à 373 €/t, en lien avec la forte inflation des coûts énergétiques et logistiques post-Covid. Toutefois, cette embellie est de courte durée, les prix replongeant dès 2023.
1.2. Des prix à l'importation relativement préservés
À l'inverse, les prix à l'importation de l'UE demeurent plus stables sur la période, passant de 586 €/t à 613 €/t (+4,6 %). Cela traduit une demande européenne relativement solide pour les textiles usagés importés, notamment les produits triés de meilleure qualité. Le pic d'importation est atteint en 2022 à 900 €/t, là encore sous l'effet de la crise énergétique (aperçu général).
| Indicateur (importations) | 2015 | 2020 | 2022 | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Volume (tonnes) | 96 973 | 87 194 | 127 230 | 78 490 | −19,1 % |
| Valeur (M€) | 56,8 | 59,1 | 114,5 | 48,1 | −15,3 % |
| Prix moyen (€/t) | 586 | 678 | 900 | 613 | +4,6 % |
1.3. Une balance commerciale structurellement déficitaire en valeur
Le solde commercial, quasi nul en 2015 (−0,6 M€), se creuse considérablement pour atteindre −11,8 M€ en 2025, avec un point bas à −64,0 M€ en 2022. L'UE importe donc des textiles usagés à un prix unitaire nettement supérieur à celui auquel elle les réexporte, ce qui reflète la spécialisation de l'UE dans l'importation de produits triés à plus forte valeur ajoutée et l'exportation de flux non triés à faible valeur unitaire (aperçu général).
2. Une recomposition géographique des échanges sous l'effet des chocs géopolitiques
2.1. L'Inde, partenaire dominant mais volatile des importations européennes
L'Inde est le premier partenaire d'importation de l'UE pour le code 6310, avec des flux oscillant entre 10,6 M€ (2015) et un pic à 25,0 M€ (2022), avant de revenir à 12,7 M€ en 2025 (+19,8 % vs 2015). Cette volatilité (coefficient de variation de 0,24) témoigne de la forte dépendance de l'approvisionnement européen vis-à-vis du sous-continent indien, qui absorbe une part importante des déchets textiles triés (partenaires par valeur).
2.2. L'effondrement des flux avec la Biélorussie et le Bangladesh
Deux partenaires d'importation connaissent des baisses dramatiques. Les importations en provenance de Biélorussie chutent de 3,0 M€ à 0,3 M€ (−90,5 %), très probablement en lien avec les sanctions européennes adoptées à partir de 2022. Le Bangladesh passe de 5,3 M€ à 1,4 M€ (−73,2 %), tandis que le Honduras recule de 6,7 M€ à 3,0 M€ (−55,2 %). Ces trois replis illustrent une contraction des sources d'approvisionnement traditionnelles (partenaires par valeur).
2.3. La Tunisie s'effondre comme destination d'exportation ; le Maroc et la Pologne émergent
Côté exportations, le bouleversement le plus spectaculaire concerne la Tunisie, qui passe de 6,3 M€ en 2015 à 0,6 M€ en 2025 (−91,0 %). Ce pays, qui était la première destination d'exportation de l'UE, est désormais marginal. À l'inverse, le Maroc double ses importations depuis l'UE, passant de 2,9 M€ à 6,0 M€ (+106,6 %), devenant la première destination. La Suisse, partenaire stable, progresse de 4,6 M€ à 5,7 M€ (+23,9 %), tandis que la Russie augmente de 1,2 M€ à 2,3 M€ (+89,8 %) malgré le contexte géopolitique tendu (partenaires par valeur).
2.4. De forts chocs de prix détectés sur certains corridors commerciaux
L'analyse des chocs identifie trois événements notables (volatilité et chocs) :
- Honduras (importations, 2022) : un choc de prix avec une anormalité de 115,1 et un bond de +36,7 %, reflétant la crise logistique et énergétique mondiale.
- Russie (exportations, 2022) : une hausse de prix de +214,5 % avec une anormalité de 11,8, possiblement liée aux perturbations commerciales post-invasion de l'Ukraine.
- Royaume-Uni (exportations, 2020) : un choc de prix de +49,8 % (anormalité 8,9), vraisemblablement lié aux ajustements post-Brexit.
Les pays les plus volatils en termes de coefficient de variation sur les importations sont la Norvège (0,64), le Belarus (0,54) et le Maroc (0,53), tandis que pour les exportations, la Chine (1,53), l'Afrique du Sud (1,20) et le Belarus (0,99) présentent la plus grande instabilité.
2.5. Une concentration géographique en légère hausse
L'indice de concentration HHI sur les importations en valeur passe de 916 à 1 071 (+16,9 %), et celui des exportations de 621 à 903 (+45,4 %). Cette montée de la concentration signifie que les flux commerciaux tendent à se polariser autour d'un nombre réduit de partenaires, augmentant ainsi les risques de dépendance (concentration HHI).
3. L'écart croissant entre produits triés (631010) et non triés (631090)
3.1. Les produits triés conservent des prix à l'importation élevés
Les importations de chiffons triés (NC 631010) affichent un prix moyen qui progresse de 626 €/t en 2015 à 719 €/t en 2025 (+14,8 %), avec un pic à 1 068 €/t en 2022. En volume, elles reculent légèrement de 50 633 à 42 413 tonnes. En revanche, les importations de produits non triés (NC 631090) voient leur prix moyen décliner de 542 €/t à 488 €/t (−9,9 %), sur un volume passant de 46 340 à 36 077 tonnes. L'écart de prix entre les deux sous-produits se creuse donc à l'importation, signe d'une demande européenne croissante pour les textiles triés de qualité (ventilation par sous-produit).
| Indicateur | NC 631010 (triés) — 2015 | NC 631010 (triés) — 2025 | NC 631090 (non triés) — 2015 | NC 631090 (non triés) — 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Importations | ||||
| Volume (t) | 50 633 | 42 413 | 46 340 | 36 077 |
| Valeur (M€) | 31,7 | 30,5 | 25,1 | 17,6 |
| Prix (€/t) | 626 | 719 | 542 | 488 |
| Exportations | ||||
| Volume (t) | 70 750 | 86 168 | 41 561 | 67 700 |
| Valeur (M€) | 23,1 | 19,3 | 33,1 | 17,0 |
| Prix (€/t) | 326 | 225 | 797 | 251 |
3.2. Un effondrement spectaculaire des prix des non triés à l'exportation
La dynamique la plus frappante concerne les exportations de produits non triés (NC 631090). Leur prix moyen s'écroule de 797 €/t à 251 €/t (−68,5 %), alors même que les volumes augmentent de 41 561 à 67 700 tonnes (+62,9 %). Cette chute s'explique en partie par la forte dépréciation de la valeur des déchets textiles non triés sur les marchés mondiaux, dans un contexte de surabondance de l'offre. Les exportations de produits triés (NC 631010) connaissent également une baisse de prix (de 326 à 225 €/t, soit −31,0 %), mais dans des proportions moindres (ventilation par sous-produit).
3.3. L'Italie, ancien hub d'exportation, cède la place à l'Espagne et à la Pologne
En 2015, l'Italie dominait les exportations de l'UE avec 25,7 M€ (près de la moitié du total). En 2025, elle n'exporte plus que 4,3 M€ (−83,2 %). À l'inverse, l'Espagne passe de 2,0 M€ à 6,1 M€ (+204 %) et la Pologne de 3,9 M€ à 6,5 M€ (+66,5 %). Ce basculement peut refléter une restructuration de la filière de tri et de valorisation des textiles au sein de l'UE, avec un déplacement des capacités vers l'Europe de l'Est et la péninsule ibérique (reporters par valeur).
Côté importations, l'Italie reste le premier importateur (14,3 M€ en 2025, −18,3 % vs 2015), suivie de l'Espagne (8,9 M€, −23,1 %). La Suède se distingue par une forte progression relative (+101,7 %), passant de 0,4 M€ à 0,9 M€, bien que sur une base modeste (reporters par valeur).
3.4. Les États membres les plus spécialisés se situent en Europe centrale et orientale
L'indice de spécialisation RSCA (2025) révèle que la Lituanie (0,72), la Hongrie (0,62), le Portugal (0,55), la Roumanie (0,52) et la Pologne (0,40) sont les États membres les plus spécialisés dans les exportations de code 6310. À l'inverse, l'Irelande (RSCA de −1,0), la Finlande (−0,98) et la Croatie (−0,97) n'exportent quasiment pas ce produit. Cette géographie de la spécialisation confirme le rôle croissant de l'Europe de l'Est et du Sud dans la chaîne de valeur du recyclage textile (spécialisation).
Conclusion
Le marché européen des chiffons et ficelles usagés (CN 6310) traverse une décennie de profonde transformation. La tendance dominante est l'effondrement des prix à l'exportation (−52,8 %), qui n'a pas été compensé par la hausse des volumes (+37,0 %), entraînant une perte de valeur substantielle pour les exportateurs européens. Parallèlement, les prix à l'importation restent soutenus, creusant un déficit commercial structurel au profit des pays fournisseurs de textiles triés, au premier rang desquels l'Inde. Sur le plan géographique, le paysage est en pleine recomposition : la Tunisie et le Belarus s'effondrent comme partenaires, tandis que le Maroc, l'Espagne et la Pologne émergent. Enfin, le fossé entre produits triés et non triés se creuse, les premiers conservant une valeur unitaire nettement supérieure. Ces dynamiques s'inscrivent dans un contexte plus large de montée en puissance de l'économie circulaire textile, mais aussi de pression concurrentielle mondiale accrue sur les déchets textiles, phénomène susceptible de s'amplifier avec l'entrée en vigueur de la réglementation européenne sur la responsabilité élargie des producteurs (REP) pour le textile.