Évolution du marché : Autres articles textiles (CN 6307) — 2015–2025
Introduction
Le code nomenclature combinée 6307 couvre les « autres articles de matières textiles, confectionnés, y compris les patrons de vêtements, n.d.a. ». Il s'agit d'une catégorie résiduelle regroupant une grande diversité de produits : serpillières et lavettes (630710), ceintures et gilets de sauvetage (630720), ainsi qu'une large gamme d'articles textiles confectionnés non spécifiquement nommés (630790). Cette dernière sous-position inclut notamment les masques de protection, dont le rôle a été déterminant au cours de la période étudiée.
Entre 2015 et 2025, le marché européen des articles textiles du code 6307 a connu une trajectoire en trois temps : une croissance régulière pré-pandémique, une explosion des échanges en 2020 sous l'effet de la crise sanitaire du Covid-19, puis une normalisation progressive à des niveaux structurellement supérieurs à ceux d'avant-crise. Le déficit commercial de l'UE s'est creusé de manière continue, passant de −1 137 M€ en 2015 à −2 183 M€ en 2025 (+92 %), tandis que la dépendance nette aux importations est passée de quasi-équilibre (−0,1 %) à 55,2 %.
Ce rapport examine les principales dynamiques observées sur cette période, en s'appuyant sur les données commerciales de l'UE avec les pays tiers.
1. Le séisme pandémique de 2020 : un choc exceptionnel suivi d'une normalisation inachevée
L'explosion des importations en 2020, portée par la demande de masques
L'année 2020 constitue le point de rupture majeur de la période étudiée. Les importations de l'UE en code 6307 ont atteint 22 962 M€, soit près de dix fois le niveau de 2019 (2 385 M€). Ce pic historique a été identifié comme un événement de choc majeur, principalement lié à la sous-position 630790 (articles textiles n.d.a.), qui inclut les masques de protection faciale.
Le prix unitaire des importations de 630790 en provenance de Chine a connu une anomalie extrême en 2020, avec un bond de +673,6 % par rapport à la tendance (indice d'anomalie de 193,8). Le Vietnam a connu une dynamique similaire (+190,8 %). En valeur, la Chine représentait 94,5 % de la valeur des chocs de prix détectés, le Vietnam 5,5 %.
| Année | Importations (M€) | Exportations (M€) | Solde (M€) | Prix import (€/t) |
|---|---|---|---|---|
| 2015 | 1 800 | 663 | −1 137 | 6 624 |
| 2018 | 2 137 | 726 | −1 411 | 7 025 |
| 2019 | 2 385 | 778 | −1 607 | 5 931 |
| 2020 | 22 962 | 1 326 | −21 636 | 34 715 |
| 2021 | 5 383 | 1 161 | −4 222 | 10 057 |
| 2023 | 2 777 | 978 | −1 799 | 6 715 |
| 2025 | 3 266 | 1 084 | −2 183 | 6 186 |
Sources : Vue d'ensemble du commerce ; Chocs d'approvisionnement
Une normalisation progressive mais à des niveaux structurellement supérieurs
Après le pic de 2020, les importations ont connu un recul rapide : −77 % en 2021 (5 383 M€), puis −23 % en 2022 (4 125 M€) et −33 % supplémentaires en 2023 (2 777 M€). En 2025, les importations s'établissent à 3 266 M€, soit un niveau supérieur de 81 % à celui de 2015. Les quantités importées ont suivi une trajectoire comparable : de 271 836 tonnes en 2015 à 528 043 tonnes en 2025 (+94 %), avec un pic à 661 438 tonnes en 2020.
Le prix moyen à l'importation, après le pic exceptionnel de 34 715 €/t en 2020, est revenu à 6 186 €/t en 2025 — en légère baisse par rapport à 2015 (6 624 €/t), ce qui suggère un retour à la normale sur le plan tarifaire. À l'exportation, la hausse du prix moyen (+22,8 %, passant de 13 653 à 16 770 €/t) traduit une montée en gamme des produits européens exportés.
Un impact différencié selon les sous-produits de la catégorie 6307
La sous-position 630790 (articles textiles n.d.a.) a été le principal vecteur du choc pandémique, tandis que les deux autres sous-produits ont connu des trajectoires distinctes :
| Sous-produit | Import. 2019 (M€) | Import. 2020 (M€) | Import. 2025 (M€) | Var. 2019–2020 | Var. 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| 630790 — Articles n.d.a. | 2 013 | 22 559 | 2 759 | +1 021 % | +84 % |
| 630710 — Serpillières, lavettes | 317 | 358 | 434 | +13 % | +70 % |
| 630720 — Gilets de sauvetage | 55 | 45 | 73 | −18 % | +51 % |
Source : Comparaison par sous-produit
La sous-position 630710 (serpillières et lavettes) a connu une croissance régulière (+70 % entre 2015 et 2025), sans être affectée par le choc de 2020. La sous-position 630720, la plus petite en volume, a présenté des fluctuations notables à l'exportation : les exportations ont bondi à 118 M€ en 2022, contre 35 à 48 M€ en temps normal, possiblement en lien avec la demande de gilets de sauvetage dans le contexte du conflit en Ukraine.
2. L'approfondissement d'un déficit commercial structurel
Le creusement continu du déséquilibre commercial
Le solde commercial de l'UE en code 6307 est déficitaire sur l'ensemble de la période. En écartant l'année exceptionnelle de 2020, le déficit est passé de 1 137 M€ en 2015 à 2 183 M€ en 2025, soit une aggravation de 92 %. En 2025, les exportations ne couvrent que 33 % de la valeur importée, contre 37 % en 2015.
La dépendance nette aux importations illustre cette tendance de manière saisissante : elle est passée de −0,1 % en 2015 à 55,2 % en 2025, avec un pic à 66,6 % au cours de la période. L'UE est ainsi passée d'une quasi-autosuffisance apparente à une dépendance marquée vis-à-vis des fournisseurs tiers.
L'intensité commerciale (rapport du commerce extérieur au total production et importations) est passée de 27,6 % à 85,0 %, tandis que la propension à exporter (exportations / production) est passée de 16,0 % à 57,9 %. Ces deux indicateurs confirment l'internationalisation croissante de la filière.
Une concentration des fournisseurs persistante malgré une diversification partielle
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur est passé de 3 965 à 4 059 entre 2015 et 2025 (+2,4 %), un niveau indiquant une concentration modérée à élevée. En volume, l'HHI a augmenté plus nettement, passant de 5 005 à 5 881 (+17,5 %), ce qui suggère une légère consolidation des sources d'approvisionnement.
À l'inverse, l'HHI des exportations en valeur a diminué de 852 à 783 (−8,1 %), indiquant une diversification progressive des débouchés à l'export.
Les États membres qui concentrent les importations ne sont pas nécessairement ceux qui exportent le plus, ce qui confirme le rôle de consommateurs finaux plutôt que de transformateurs :
| État membre | Import. 2025 (M€) | Var. 2015–2025 | Export. 2025 (M€) | Var. 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Allemagne | 834 | +41 % | 408 | +72 % |
| France | 472 | +70 % | 122 | +121 % |
| Pays-Bas | 444 | +128 % | 66 | +12 % |
| Espagne | 263 | +125 % | 51 | +176 % |
| Pologne | 231 | +314 % | 75 | +130 % |
| Italie | 237 | +54 % | 66 | +20 % |
Source : Principaux reporters
La Pologne se distingue par une croissance exceptionnelle des importations (+314 %), probablement liée à son rôle de plateforme de transformation textile pour le compte d'autres États membres.
Le paradoxe d'une production européenne en expansion sans réduction de la dépendance
Malgré la montée des importations, la production européenne a connu une croissance spectaculaire sur la période. En volume, la production est passée de 82 millions de pièces en 2015 à 755 millions en 2025 (+819 %), avec un pic exceptionnel à 4 384 millions de pièces. En valeur, elle est passée de 404 M€ à 1 743 M€ (+331 %), culminant à 2 114 M€.
Ce paradoxe — production en hausse et dépendance en augmentation — s'explique par la nature même de la catégorie 6307. Une partie de la production européenne (notamment les masques en 2020-2021) a été de nature conjoncturelle. Une fois cette production revenue à des niveaux normaux, la demande structurelle reste en grande partie satisfaite par les importations, en particulier pour les articles à faible valeur ajoutée.
3. Une reconfiguration géographique des flux commerciaux en cours
La prédominance chinoise, de plus en plus concurrencée
La Chine demeure le premier fournisseur de l'UE en code 6307, avec des importations passées de 1 115 M€ en 2015 à 2 032 M€ en 2025 (+82 %). Toutefois, sa part relative est érodée par la montée de fournisseurs alternatifs :
| Fournisseur | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation | CV |
|---|---|---|---|---|
| Chine | 1 115 | 2 032 | +82 % | 0,32 |
| Vietnam | 119 | 234 | +96 % | 0,14 |
| Turquie | 40 | 107 | +169 % | 0,58 |
| Royaume-Uni | 87 | 93 | +7 % | 0,51 |
| Tunisie | 83 | 161 | +93 % | 0,12 |
| Inde | 39 | 65 | +67 % | 0,41 |
| Pakistan | 17 | 36 | +118 % | 0,25 |
Source : Principaux partenaires
La Turquie (+169 %) et le Pakistan (+118 %) affichent les plus fortes croissances relatives. Le Vietnam confirme son rôle de fournisseur alternatif à la Chine, avec une volatilité relativement faible (CV de 0,14), ce qui traduit une relation commerciale stable. Le Royaume-Uni, bien que restant un fournisseur significatif (93 M€ en 2025), n'a progressé que de 7 %, probablement en raison des frictions commerciales post-Brexit — sa volatilité à l'importation (CV de 0,51) est parmi les plus élevées.
De nouveaux débouchés d'exportation vers les marchés proches et lointains
À l'exportation, la dynamique la plus remarquable est la montée du Maroc comme destination, avec une progression de +1 244 % (de 7 M€ à 93 M€). Cette croissance exceptionnelle traduit le développement des chaînes de valeur euro-maghrebines dans le secteur textile.
| Destination | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation | CV |
|---|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 125 | 156 | +25 % | 0,59 |
| Suisse | 98 | 156 | +59 % | 0,06 |
| États-Unis | 69 | 141 | +105 % | 0,30 |
| Norvège | 49 | 69 | +41 % | 0,18 |
| Maroc | 7 | 93 | +1 244 % | 0,65 |
| Tunisie | 17 | 48 | +173 % | 0,35 |
| Turquie | 25 | 29 | +19 % | 0,23 |
Source : Principaux partenaires
Les États-Unis ont doublé leurs importations d'articles textiles européens (+105 %), confirmant un marché de niche à haute valeur ajoutée. La Suisse reste un partenaire extrêmement stable (CV de 0,06), tandis que les exportations vers le Royaume-Uni présentent une forte volatilité (CV de 0,59), reflétant les incertitudes post-Brexit. Le Maroc, malgré sa croissance spectaculaire, affiche lui aussi une forte volatilité (CV de 0,65), caractéristique d'un partenariat encore en phase d'expansion rapide.
La Norvège a également connu un choc de prix à l'exportation en 2020 (+52,4 %, anomalie de 26,9), confirmant que la demande pandémique a affecté les deux sens du commerce.
Une spécialisation intra-européenne qui reflète les restructurations industrielles
Les données de spécialisation en 2025 révèlent une géographie industrielle européenne en recomposition. Les pays d'Europe de l'Est dominent le classement des avantages comparatifs :
| Pays membre | RSCA | RCA | Part prod. UE | Part commerce UE |
|---|---|---|---|---|
| Roumanie | 0,40 | 2,36 | 3,9 % | 1,7 % |
| Estonie | 0,34 | 2,04 | 0,7 % | 0,3 % |
| Pologne | 0,27 | 1,74 | 11,6 % | 6,6 % |
| Lituanie | 0,15 | 1,34 | 0,8 % | 0,6 % |
| Portugal | 0,11 | 1,26 | 1,7 % | 1,4 % |
Source : Spécialisation des reporters
La Roumanie (RSCA de 0,40, RCA de 2,36) et la Pologne (RSCA de 0,27, RCA de 1,74) se distinguent comme les spécialistes européens de cette catégorie. La Pologne représente 11,6 % de la production européenne de 6307 et a vu ses exportations progresser de 130 % sur la période.
À l'inverse, les pays les moins spécialisés — Chypre (RSCA de −0,97), l'Irlande (−0,86) et Malte (−0,82) — sont des économies de services sans base textile significative. L'Allemagne, bien que premier importateur (834 M€ en 2025) et premier exportateur (408 M€), joue davantage un rôle de plateforme logistique et de redistribution que de spécialiste de production.
Conclusion
Le marché européen des articles textiles du code 6307 a été profondément marqué par la crise sanitaire de 2020, qui a provoqué un choc de prix et de volume d'une ampleur exceptionnelle — principalement lié à la demande de masques de protection. Si les échanges se sont depuis normalisés en termes de prix (le prix moyen à l'importation est revenu à 6 186 €/t en 2025, contre 34 715 €/t au pic de 2020), le marché reste durablement reconfiguré : les importations sont supérieures de 81 % à leur niveau de 2015, et la dépendance nette de l'UE aux importations atteint 55 %.
Trois dynamiques structurantes se dégagent de cette période. Premièrement, la Chine reste le fournisseur dominant, mais la diversification vers le Vietnam, la Turquie et le Pakistan se confirme, portée par des dynamiques de coût et de résilience. Deuxièmement, à l'export, la montée du Maroc (+1 244 %) et des États-Unis (+105 %) illustre la capacité de l'UE à développer des débouchés à haute valeur ajoutée au-delà de son voisinage immédiat. Troisièmement, la spécialisation de l'Europe de l'Est (Roumanie, Pologne) dans cette catégorie textile suggère un transfert progressif de la production au sein de l'UE, des pays occidentaux vers les pays à moindre coût de main-d'œuvre.
À moyen terme, la principale question pour ce marché reste celle de la soutenabilité du déficit commercial et de la concentration des approvisionnements, dans un contexte géopolitique incertain et de volonté européenne de réindustrialisation.