Évolution du marché : Argent mi-ouvré (CN 710692) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 710692 couvre l'argent sous formes mi-ouvrées, y compris l'argent doré, vermeil et platiné. Ce produit occupe une place stratégique dans les chaînes de valeur de la joaillerie, de l'électronique et de l'industrie photovoltaïque. Sur la période 2015–2025, le commerce extérieur de l'Union européenne pour ce produit a connu des transformations profondes : une hausse spectaculaire des valeurs échangées coexistant avec un recul des volumes physiques, une géographie commerciale de plus en plus concentrée et une autonomie européenne structurellement renforcée. Le présent rapport analyse ces dynamiques en s'appuyant sur les données commerciales de l'UE à 27 avec le reste du monde.
I. L'effet prix : une décennie où la valeur se découple des volumes
Une explosion de la valeur unitaire tirée par le cours de l'argent
La dynamique la plus marquante de la période est le découplage entre valeurs et volumes. Côté exportations, la valeur a progressé de 126,9 % (de 316 M€ à 717 M€), alors que les quantités en tonnes nettes ont chuté de 42,5 % (de 2 378 t à 1 366 t). Ce paradoxe s'explique par une hausse du prix moyen à l'exportation de 295,5 %, passant de 132 660 €/t en 2015 à 524 609 €/t en 2025 (aperçu général).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur exportations (M€) | 316,0 | 717,0 | +126,9 % |
| Volume exportations (t net) | 2 377,6 | 1 366,5 | −42,5 % |
| Prix moyen export (€/t) | 132 660 | 524 609 | +295,5 % |
| Valeur importations (M€) | 97,6 | 239,6 | +145,5 % |
| Volume importations (t net) | 507,8 | 622,9 | +22,7 % |
| Prix moyen import (€/t) | 192 114 | 384 485 | +100,1 % |
Côté importations, la valeur a progressé de 145,5 % (de 97,6 M€ à 239,6 M€) avec un volume en hausse modérée de 22,7 %. Le prix moyen à l'importation a doublé (+100,1 %). L'UE importe désormais de l'argent mi-ouvré à un prix unitaire plus bas qu'elle ne l'exporte (384 485 €/t contre 524 609 €/t en 2025), ce qui reflète une différence de degré de transformation : l'UE importe des formes moins abouties et exporte des produits à plus forte valeur ajoutée.
Un recul massif de la production physique européenne
Les données de production confirment cette tendance. La production en kilogrammes a diminué de 64,9 % (de 9 365 t à 3 285 t), tandis que la valeur de production a doublé (+101,1 %, de 646 M€ à 1,3 Md€). Le pic de valeur de production a été atteint en 2022 avec 2,56 Md€, année de forte poussée des cours de l'argent. L'industrie européenne produit donc moins de tonnes mais à des valeurs unitaires bien supérieures, confirmant l'effet prix comme moteur dominant de l'évolution nominale du secteur.
L'intensité commerciale et la propension à l'exporter s'envolent
L'intensité commerciale (rapport commerce/production) a progressé de 26,7 % à 50,7 % (+90,2 %), tandis que la propension à exporter est passée de 19,3 % à 40,9 % (+111,7 %). L'économie européenne est ainsi devenue beaucoup plus dépendante du commerce extérieur pour ce produit, non pas en volume physique, mais en valeur, dans un contexte de cours mondiaux de l'argent structurellement élevés.
II. Une géographie commerciale de plus en plus concentrée autour de quelques partenaires clés
Le Royaume-Uni, partenaire dominant et en renforcement
Le Royaume-Uni est de loin le premier partenaire de l'UE pour l'argent mi-ouvré, tant à l'import qu'à l'export. Les exportations vers le Royaume-Uni ont progressé de 137,5 % (de 141 M€ à 335 M€), représentant près de la moitié de la valeur totale des exportations extra-UE en 2025 (partenaires). À l'import, les achats en provenance du Royaume-Uni ont connu une progression encore plus spectaculaire de 528,3 % (de 16 M€ à 100,5 M€), le Royaume-Uni devenant le premier fournisseur extra-UE devant les États-Unis.
| Partenaire | Flux | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | Export | 140,9 | 334,6 | +137,5 % |
| Canada | Export | 1,4 | 17,3 | +1 164,6 % |
| États-Unis | Export | 13,1 | 54,3 | +315,4 % |
| Royaume-Uni | Import | 16,0 | 100,5 | +528,3 % |
| Turquie | Import | 3,0 | 37,5 | +1 153,6 % |
| Suisse | Import | 9,2 | 24,0 | +161,8 % |
Cette prédominance du Royaume-Uni s'explique par le rôle de Londres comme hub mondial pour le commerce des métaux précieux, avec la London Bullion Market Association (LBMA) et de grandes raffineries certifiées. Le Brexit n'a manifestement pas freiné cette relation ; au contraire, les flux bilatéraux se sont intensifiés.
Une concentration géographique croissante des importations
L'indice de concentration HHI des importations a progressé de 72,3 % (de 1 322 à 2 278), franchissant le seuil de 2 000 qui marque habituellement un marché « modérément concentré ». En revanche, celui des exportations est resté relativement stable (+8,0 %, de 2 229 à 2 407). Cette asymétrie signifie que l'UE s'approvisionne auprès d'un nombre restreint de partenaires de plus en plus dominants, tandis qu'elle diversifie davantage ses débouchés à l'exportation.
| Indicateur HHI | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Concentration importations (valeur) | 1 322 | 2 278 | +72,3 % |
| Concentration exportations (valeur) | 2 229 | 2 407 | +8,0 % |
Une spécialisation européenne inégalement répartie
En 2025, les États membres les plus spécialisés dans l'argent mi-ouvré sont la Bulgarie (RSCA = 0,66), l'Italie (0,46), la France (0,25), l'Allemagne (0,18) et la Pologne (0,11). L'Italie et l'Allemagne dominent en termes de parts absolues dans les exportations de l'UE (21,5 % et 30,7 % respectivement de la production). À l'inverse, l'Irlande, le Danemark et les pays baltes présentent une spécialisation quasi nulle. L'Espagne émerge comme un acteur dynamique, avec une croissance des exportations de 664,1 % sur la période, portée par l'essor de son secteur de la bijouterie et de la transformation industrielle.
III. Une autonomie renforcée mais une vulnérabilité aux chocs de prix persistante
L'UE, exportateur net structurel d'argent mi-ouvré
L'Union européenne maintient un solde commercial nettement excédentaire pour ce produit. En 2025, le solde s'établit à 477 M€, en hausse de 118,6 % par rapport à 2015 (218 M€). L'indice de dépendance nette aux importations confirme cette tendance : il est passé de −10,3 % à −26,7 %, signe d'une autonomie commerciale croissante. L'UE exporte nettement plus d'argent mi-ouvré qu'elle n'en importe.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Solde commercial (M€) | 218,4 | 477,4 | +118,6 % |
| Dépendance nette aux importations (%) | −10,3 | −26,7 | −159,0 % |
Des chocs de prix identifiés sur les flux avec la Chine et le Mexique
L'analyse de volatilité révèle que les principaux chocs détectés concernent les prix. En 2020, un choc de prix sur les exportations vers la Chine a été détecté, avec une hausse de prix anormale de 58 % (score d'anomalie de 83,7), coïncidant avec les perturbations commerciales liées à la pandémie de COVID-19. En 2017, un choc similaire avait été observé sur les importations en provenance de Chine (+112,9 % de prix). En 2018, un choc de prix sur les exportations vers le Mexique (+142,2 %) a été enregistré.
Les coefficients de variation les plus élevés à l'import concernent le Brésil (CV = 1,58), l'Inde (1,14) et le Canada (1,10), reflétant la forte instabilité des approvisionnements depuis ces partenaires. À l'exportation, c'est le Japon (CV = 1,15) et le Canada (0,91) qui présentent les trajectoires les plus volatiles.
Une spécialisation européenne qui reste concentrée sur les grands États membres
La structure du marché fait apparaître une forte hétérogénéité intra-UE. L'Allemagne est le premier exportateur (203 M€ en 2025, +62,1 %), suivie de l'Espagne (288 M€, +664,1 %), de l'Italie (81 M€, −10,2 %), de la France (43 M€, +50,2 %) et de la Pologne (41 M€, +242,2 %). La Bulgarie affiche une croissance spectaculaire de 38 477 %, partant d'une base quasi nulle pour atteindre 20,3 M€, ce qui reflète l'émergence de nouvelles capacités de transformation dans les pays d'Europe de l'Est.
À l'import, la Belgique a connu une progression exceptionnelle de 1 369 % (de 5,1 M€ à 75,7 M€), la positionnant comme plaque tournante logistique pour l'argent mi-ouvré entrant dans l'UE. L'Irlande, à l'inverse, a vu ses importations chuter de 83,4 %, passant de 11,6 M€ à 1,9 M€.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le commerce de l'argent mi-ouvré (CN 710692) par l'Union européenne a été façonné par trois dynamiques majeures. Premièrement, l'envolée des cours de l'argent a provoqué un découplage spectaculaire entre valeurs et volumes : l'UE échange moins de tonnes mais pour des montants considérablement plus élevés, avec un prix moyen à l'exportation multiplié par près de quatre. Deuxièmement, la géographie commerciale s'est resserrée autour du Royaume-Uni comme hub central, tandis que l'indice de concentration des importations a franchi le seuil d'un marché modérément concentré, créant une dépendance accrue vis-à-vis de quelques fournisseurs. Troisièmement, l'UE a renforcé sa position d'exportateur net, avec un solde commercial qui approche le demi-milliard d'euros et une dépendance nette aux importations qui se creuse, mais cette autonomie commerciale s'accompagne d'une exposition directe aux fluctuations des cours mondiaux de l'argent et d'une instabilité notable des flux avec certains partenaires. À l'horizon, la transition énergétique (photovoltaïque) et la dynamique de la demande industrielle mondiale continueront de structurer les échanges de ce métal stratégique.