Évolution du marché : Amandes décortiquées (CN 080212) — 2015–2025
Introduction
Le marché européen des amandes décortiquées (code NC 080212 — Amandes fraîches ou sèches, sans coques) constitue l'un des plus importants marchés mondiaux de fruits à coques. Sur la période 2015–2025, l'Union européenne a enregistré un déficit commercial structurel oscillant entre −858 M EUR (2024, meilleur niveau) et −1 612 M EUR (2015), illustrant une dépendance persistante vis-à-vis des approvisionnements extérieurs, et en premier lieu américains.
La décennie étudiée se distingue par trois dynamiques majeures : un effondrement des prix unitaires qui a rebattu les cartes de la valeur des échanges tout en préservant — voire en accroissant — les volumes échangés ; une transformation profonde de la production européenne, portée par l'Espagne et le Portugal, qui a presque doublé en volume ; et enfin une reconfiguration géographique des flux commerciaux qui, si elle a diversifié les débouchés à l'exportation, a paradoxalement renforcé la concentration des approvisionnements autour des États-Unis.
Ce rapport s'appuie exclusivement sur les données d'ensemble du commerce UE–hors UE, les données par partenaire et les données par État membre pour analyser l'évolution de ce marché.
1. L'effondrement des prix mondiaux et le paradoxe volumes-valeurs
La dynamique la plus frappante de la période réside dans le décalage croissant entre des volumes en hausse et des valeurs en baisse, sous l'effet d'une correction prix d'ampleur inédite sur le marché mondial des amandes.
1.1 Une croissance soutenue des volumes d'importation
Sur la période 2015–2025, les importations européennes d'amandes décortiquées en provenance de pays tiers ont progressé de 222 592 t à 276 465 t, soit une hausse de 24,2 %. Le point culminant a été atteint en 2021 avec 298 340 t, avant un recul partiel en 2023–2024 puis une reprise en 2025. Les exportations de l'UE vers le reste du monde sont restées stables en volume (+2,2 %), passant de 23 451 t à 23 978 t, avec un pic à 36 454 t en 2019 suivi d'une contraction marquée.
1.2 Des prix à l'importation divisés par 1,5 en dix ans
Le prix moyen à l'importation a chuté de manière spectaculaire, passant de 8 301 EUR/t en 2015 à un minimum d'environ 3 821 EUR/t (atteint autour de 2023), avant de remonter à 5 406 EUR/t en 2025. Cela représente une baisse cumulée de −34,9 % entre le début et la fin de la période. Les prix à l'exportation ont connu une trajectoire analogue, reculant de 10 041 EUR/t à 6 951 EUR/t (−30,8 %), avec un plancher à 5 701 EUR/t autour de 2024.
Ce mouvement s'explique principalement par une offre mondiale excédentaire, alimentée par l'expansion massive de la production californienne (près de 80 % de l'offre mondiale) et, comme on le verra ci-après, par la montée en puissance de la production européenne.
1.3 Un paradoxe volumes-valeurs au cœur de l'évolution commerciale
Le tableau suivant synthétise cette divergence fondamentale :
| Indicateur | 2015 | 2025 | Min. (année) | Max. (année) | Δ 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Importations | |||||
| Valeur (Mrd EUR) | 1,848 | 1,495 | 0,999 (2024) | 1,848 (2015) | −19,1 % |
| Volume (kt) | 222,6 | 276,5 | 222,6 (2015) | 298,3 (2021) | +24,2 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 8 301 | 5 406 | ≈ 3 821 (2023) | 8 301 (2015) | −34,9 % |
| Exportations | |||||
| Valeur (M EUR) | 235 | 167 | 111 (2023) | 260 (2019) | −29,2 % |
| Volume (t) | 23 451 | 23 978 | 18 711 (2023) | 36 454 (2019) | +2,2 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 10 041 | 6 951 | ≈ 5 701 (2024) | 10 041 (2015) | −30,8 % |
| Solde commercial (M EUR) | −1 612 | −1 328 | −1 612 (2015) | −858 (2024) | +17,6 % |
Sources : Vue d'ensemble du commerce
Les importations ont ainsi perdu 353 M EUR de valeur malgré un gain de près de 54 000 tonnes en volume. Du côté des exportations, le pic de 2019 (260 M EUR pour 36 454 t) a cédé la place à un creux en 2023 (111 M EUR pour 18 711 t), avant un redressement partiel en 2025.
1.4 Le segment des amandes douces domine quasi exclusivement
La ventilation par sous-position tarifaire révèle une prépondérance écrasante des amandes douces (08021290), qui représentent plus de 99 % du volume importé et 98 % du volume exporté. Les amandes amères (08021210) restent un segment marginal, avec des volumes d'importation quasi stables autour de 1 500–2 500 t/an. Notablement, les prix des amandes amères sont restés relativement stables à l'importation (5 388 EUR/t en 2015 → 5 863 EUR/t en 2025, soit +8,8 %), alors que les amandes douces ont subi la quasi-totalité de la correction baissière (8 324 EUR/t → 5 403 EUR/t, soit −35,1 %).
Source : Ventilation par segment produit
2. La montée en puissance de la production européenne face à l'hégémonie américaine
La seconde dynamique majeure de la période réside dans l'essor spectaculaire de la production intérieure de l'UE, porté par l'Espagne et le Portugal, qui n'a toutefois pas suffi à remettre en cause la dépendance structurelle vis-à-vis des approvisionnements américains.
2.1 Une production européenne qui a presque doublé en volume
Les données PRODCOM indiquent que la production de l'UE (code PRODCOM 10.39.25.11, catégorie élargie incluant les arachides et les graines de tournesol pelées) est passée de 314 000 t à 600 000 t entre 2015 et 2025, soit une progression de +91,1 %. La valeur de cette production est cependant restée quasi stable (de 1 000 M EUR à 990 M EUR, soit −1,0 %), ce qui implique une division par près de deux de la valeur unitaire de production (de ≈ 3 185 EUR/t à ≈ 1 650 EUR/t). Cette évolution reflète à la fois l'effondrement des prix mondiaux et la massification de volumes produits à moindre coût.
2.2 L'Espagne, moteur incontesté de la spécialisation européenne
L'analyse de la spécialisation des États membres en 2025 confirme la position dominante de l'Espagne, qui concentre 51,6 % de la production européenne et affiche un indice d'avantage comparatif révélé (RCA) de 8,91 — le plus élevé de tous les États membres. Le Portugal se distingue également avec un RCA de 4,11 et une part de production de 5,7 %.
| État membre | Part de production UE (2025) | RCA | RSCA |
|---|---|---|---|
| Espagne | 51,6 % | 8,91 | 0,80 |
| Portugal | 5,7 % | 4,11 | 0,61 |
| Pays-Bas | 16,7 % | 1,15 | 0,07 |
| Italie | 8,3 % | 1,04 | 0,02 |
| Grèce | 0,7 % | 0,97 | −0,02 |
Note : Le code PRODCOM 10.39.25.11 couvre une catégorie plus large que le seul code NC 080212 ; les parts de production des Pays-Bas et de l'Italie peuvent refléter d'autres produits de la catégorie (arachides, graines de tournesol). Les indices de spécialisation restent néanmoins pertinents pour identifier les avantages comparatifs structurels.
L'expansion des vergers d'amandiers en Espagne — notamment en Castilla-La Mancha et en Andalousie — constitue l'un des développements les plus significatifs de la filière européenne. Le Portugal, bien que plus modeste en volume, présente un degré de spécialisation comparable. À l'inverse, des pays comme l'Irlande (RSCA : −0,9998), la Roumanie (−0,9956) ou la Finlande (−0,9884) n'ont aucune spécialisation dans ce produit.
2.3 L'hégémonie américaine sur les importations européennes
Les États-Unis demeurent de très loin le premier fournisseur de l'UE, avec 1 414 M EUR en 2025, soit 94,6 % de la valeur totale des importations de l'UE en provenance de pays tiers (contre 85,5 % en 2015). La part de marché américaine a ainsi augmenté de près de 9 points de pourcentage en dix ans. Le coefficient de variation (CV) des importations en provenance des États-Unis est de seulement 0,11, ce qui en fait le partenaire le plus stable de l'UE — un avantage en termes de fiabilité d'approvisionnement, mais aussi un facteur de concentration préoccupant.
2.4 Une concentration croissante des approvisionnements
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations est passé de 7 417 à 8 964 (+20,9 %), un niveau considéré comme très élevé (au-delà de 2 500, un marché est jugé concentré). En valeur comme en volume, la concentration des importations a donc nettement augmenté, sous l'effet du déclin des fournisseurs secondaires (Australie, Royaume-Uni, Chili, etc.) et de la consolidation de la position américaine.
À l'opposé, l'HHI des exportations a chuté de 2 678 à 1 071 (−60,0 %), indiquant une diversification significative des débouchés à l'exportation.
| HHI | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 7 417 | 8 964 | +20,9 % |
| Importations (volume) | 7 271 | 8 932 | +22,8 % |
| Exportations (valeur) | 2 678 | 1 071 | −60,0 % |
| Exportations (volume) | 2 704 | 1 023 | −62,2 % |
3. Reconfiguration géographique des flux et vulnérabilités structurelles
La troisième dynamique clé de la période est la reconfiguration profonde des partenaires commerciaux de l'UE, caractérisée par un déclin des fournisseurs et débouchés traditionnels, l'émergence de nouveaux partenaires à l'exportation, et le maintien d'une dépendance structurelle aux importations.
3.1 Le déclin prononcé des partenaires d'importation secondaires
Si les États-Unis ont consolidé leur position, les autres partenaires d'importation ont connu des reculs marqués :
| Partenaire | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 1 580 | 1 414 | −10,5 % |
| Australie | 177 | 47,5 | −73,2 % |
| Royaume-Uni | 63,6 | 1,3 | −98,0 % |
| Maroc | 8,3 | 3,9 | −52,4 % |
| Chili | 8,2 | 3,1 | −61,9 % |
| Afghanistan | 1,1 | 4,9 | +337,5 % |
| Syrie | 4,0 | 0,4 | −88,8 % |
L'effondrement des importations en provenance du Royaume-Uni (−98,0 %, passant de 63,6 M à 1,3 M EUR) s'explique en grande partie par le Brexit et la redéfinition des flux commerciaux intra/extra-UE. L'Australie a perdu plus de 73 % de ses exportations vers l'UE, probablement en raison de la concurrence californienne et d'une réorientation de ses flux vers l'Asie. Le Chili, la Syrie et le Maroc ont également connu des déclins significatifs.
L'Afghanistan se distingue par une progression spectaculaire (+337,5 %), passant de 1,1 M à 4,9 M EUR, mais reste un acteur marginal en valeur absolue. C'est aussi l'un des partenaires les plus volatils (CV de 1,03).
3.2 L'émergence de nouveaux débouchés à l'exportation
Du côté des exportations, la reconfiguration est tout aussi frappante. Les débouchés traditionnels ont reculé tandis que de nouveaux marchés ont émergé :
| Partenaire | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 95,5 | 31,8 | −66,7 % |
| États-Unis | 72,3 | 9,7 | −86,6 % |
| Suisse | 17,7 | 26,7 | +50,8 % |
| Turquie | 2,0 | 17,1 | +732,2 % |
| Égypte | 0,8 | 26,8 | +3 364,5 % |
| Ceuta | 3,2 | 2,3 | −27,2 % |
| Albanie | 0,6 | 4,8 | +706,2 % |
L'Égypte constitue le cas le plus remarquable : d'un flux quasi inexistant en 2015 (0,8 M EUR), elle est devenue le premier débouché de l'UE en 2025 avec 26,8 M EUR, une multiplication par 35. La Turquie a connu une progression analogue (+732 %), passant de 2,0 M à 17,1 M EUR, tandis que l'Albanie a été multipliée par 8. Ces dynamiques s'inscrivent dans un mouvement de repositionnement de l'UE sur les marchés du bassin méditerranéen et des Balkans, en remplacement des débouchés nord-américains et britanniques en fort recul.
La Suisse reste un partenaire stable et en croissance (+50,8 %), avec un faible coefficient de variation (0,20), ce qui en fait le débouché le plus prévisible de l'UE.
3.3 Des chocs de marché ponctuels mais à portée limitée
L'analyse de volatilité et des chocs d'approvisionnement révèle des épisodes de volatilité significative sur certains partenaires secondaires, mais aucun choc systémique majeur sur l'approvisionnement principal (les États-Unis). Les principaux événements détectés sont :
- Un choc de prix à l'exportation vers le Canada en 2017 (abnormalité de 400, baisse de −20,1 %), avec une part de 2,3 % de la valeur des exportations ;
- Un choc de prix à l'importation depuis l'Afghanistan, pays le plus volatil (CV de 1,03) ;
- L'Égypte (CV de 1,31) et Ceuta (CV de 1,27) figurent parmi les destinations d'exportation les plus volatiles, ce qui nuance la dynamique de diversification observée.
3.4 Une dépendance aux importations maintenue à plus de 80 %
Malgré la croissance de la production intérieure, la dépendance nette aux importations est restée remarquablement stable autour de 83–84 % sur l'ensemble de la période (83,1 % en 2015 → 83,8 % en 2025, avec un minimum de 78,4 %). L'intensité commerciale (trade intensity) demeure extrêmement élevée (92,9 % en 2025, contre 93,6 % en 2015), confirmant que le marché européen des amandes est l'un des plus ouverts au commerce international.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette aux importations (%) | 83,1 | 83,8 | +0,9 pt |
| Intensité commerciale (%) | 93,6 | 92,9 | −0,8 pt |
| Propension à exporter (%) | 58,7 | 52,2 | −6,5 pts |
Sources : Dépendance aux importations, Intensité commerciale, Propension à exporter
La légère baisse de la propension à exporter (de 58,7 % à 52,2 %) suggère qu'une part croissante de la production européenne est désormais absorbée par le marché intérieur, un effet probable de l'expansion de la production espagnole et de la demande alimentaire européenne en croissance.
Du côté des États membres importateurs, l'Italie (+31,0 %, à 258 M EUR) et les Pays-Bas (+56,0 %, à 248 M EUR) ont accru leurs achats, tandis que l'Espagne (−34,7 %, à 411 M EUR), l'Allemagne (−31,1 %, à 341 M EUR) et surtout la Belgique (−72,2 %, à 26 M EUR) ont fortement réduit les leurs. Du côté des exportateurs intra-UE, l'Espagne reste le premier exportateur (113 M EUR), suivie de l'Allemagne (21 M EUR, +40,3 %) et de la Grèce (5,9 M EUR, +333 %), tandis que l'Italie (−77,2 %) et la Belgique (−94,9 %) ont vu leur rôle exportateur se réduire considérablement.
Conclusion
Le marché européen des amandes décortiquées a connu, entre 2015 et 2025, une transformation profonde marquée par trois tendances convergentes.
Premièrement, l'effondrement des prix mondiaux (−35 % à l'importation, −31 % à l'exportation) a engendré un paradoxe où les volumes échangés ont crû alors même que les valeurs reculaient, réduisant le déficit commercial de l'UE de 1 612 M à 1 328 M EUR — non pas parce que l'UE exporte davantage, mais parce que ses importations coûtent moins cher.
Deuxièmement, la production européenne a presque doublé en volume (de 314 000 t à 600 000 t), portée principalement par l'essor de l'Espagne et du Portugal. Cette expansion a cependant contribué à la surproduction mondiale et à la déflation des prix, tout en n'ayant pas réduit la dépendance de l'UE aux importations, maintenue à un niveau structurel de 83–84 %.
Troisièmement, le paysage commercial s'est reconfiguré en profondeur : les importations se sont concentrées autour des États-Unis (près de 95 % de la valeur en 2025), tandis que les exportations se sont diversifiées vers de nouveaux marchés méditerranéens et balkaniques (Égypte, Turquie, Albanie), au détriment des partenaires historiques (Royaume-Uni, Australie). Cette asymétrie — concentration des importations, diversification des exportations — constitue la principale vulnérabilité structurelle du marché européen des amandes.
À l'horizon, la poursuite de l'expansion des vergers européens (notamment espagnols), la volatilité climatique en Californie et l'évolution des habitudes alimentaires (véganisme, snacking santé) seront les facteurs clés à surveiller pour anticiper les prochaines inflexions de ce marché stratégique pour l'agroalimentaire européen.