Évolution du marché : Sels oxométalliques (CN 284190) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 284190 regroupe les sels des acides oxométalliques ou peroxométalliques, à l'exclusion des chromates, molybdates, tungstates et permanganates. Ce poste tarifaire couvre notamment les zincates, les vanadates et — crucial pour comprendre la dynamique récente — les oxydes de lithium-nickel-cobalt-manganèse (NMC), qui constituent le cœur des cathodes de batteries lithium-ion utilisées dans la mobilité électrique et le stockage d'énergie. Sur la période 2015–2025, les échanges commerciaux de l'Union européenne pour ce produit ont connu une transformation profonde, sous l'effet conjoint de la transition énergétique, de la montée en puissance de nouvelles bases industrielles européennes et de tensions géopolitiques sur les chaînes d'approvisionnement. Le présent rapport propose d'analyser cette évolution en trois temps : la trajectoire de croissance des échanges, les risques liés à la concentration géographique et à la volatilité des prix, puis la reconfiguration industrielle en cours au sein de l'Union.
1. Une croissance exponentielle des échanges tirée par la demande en matériaux de batterie
1.1 Les importations ont été multipliées par près de 40 en valeur
Entre 2015 et 2025, la valeur des importations de l'UE en provenance des pays tiers est passée de 33,8 millions d'euros à 1 339,5 millions d'euros, soit une progression de +3 858 % (aperçu des échanges). En volume, les importations sont passées de 4 987 tonnes à 66 768 tonnes (+1 239 %). La hausse de la valeur, nettement supérieure à celle du volume, traduit une augmentation substantielle du prix unitaire moyen des importations : de 6 786 €/t à 20 061 €/t (+196 %). Cette trajectoire s'explique principalement par l'essor des oxydes NMC, un matériau à haute valeur ajoutée dont la demande a été catalysée par le développement massif de l'industrie des batteries pour véhicules électriques en Europe. Toutefois, les importations ont atteint un pic à 4 218,8 millions d'euros (en 2022 ou 2023) et 95 408 tonnes avant de refluer sensiblement, suggérant un ajustement du marché ou un début de substitution par la production locale.
1.2 Les exportations ont connu une forte progression, mais à un rythme moindre
Du côté des exportations, la valeur est passée de 11,9 millions d'euros à 127,1 millions d'euros (+968 %), tandis que le volume a été multiplié par plus de 13, passant de 1 169 tonnes à 15 258 tonnes (aperçu des échanges). Contrairement aux importations, le prix à l'exportation a diminué de 18,2 %, passant de 10 179 €/t à 8 330 €/t. Le pic exportateur a été atteint à 155,8 millions d'euros et 15 661 tonnes avant un léger recul. La croissance des exportations, bien que spectaculaire, n'a pas suivi le rythme effréné des importations, ce qui reflète le fait que l'UE est restée structurellement demandeuse nette de ces produits tout au long de la période.
1.3 Un déficit commercial qui se creuse avant de se stabiliser
Le solde commercial de l'UE pour le code 284190 est passé de -21,9 millions d'euros en 2015 à -1 212,3 millions d'euros en 2025, avec un point bas à -4 073,4 millions d'euros au plus fort du cycle (indicateur de dépendance aux importations nettes). Ce creux correspond vraisemblablement à la période 2022–2023, marquée par une flambée des prix de l'énergie et des matières premières ainsi qu'un pic de la demande en batteries. Depuis lors, le déficit s'est résorbé de manière significative, sous l'effet conjugué de la montée en puissance de la production européenne et d'un ajustement des prix mondiaux. L'indicateur de dépendance aux importations nettes est ainsi passé de -64,6 % à -0,5 %, traduisant un quasi-rééquilibrage de la position extérieure de l'UE.
| Indicateur | 2015 | Pic | 2025 | Variation 2015–2025 |
|---|---|---|---|---|
| Importations (M€) | 33,8 | 4 218,8 | 1 339,5 | +3 858 % |
| Importations (t) | 4 987 | 95 408 | 66 768 | +1 239 % |
| Prix import. (€/t) | 6 786 | 44 218 | 20 061 | +196 % |
| Exportations (M€) | 11,9 | 155,8 | 127,1 | +968 % |
| Exportations (t) | 1 169 | 15 661 | 15 258 | +1 205 % |
| Prix export. (€/t) | 10 179 | — | 8 330 | -18,2 % |
| Solde commercial (M€) | -21,9 | -4 073,4 | -1 212,3 | — |
2. Une dépendance concentrée vers l'Asie et des prix marqués par de fortes tensions
2.1 La triade Corée du Sud–Chine–Japon domine les approvisionnements
En 2025, trois pays asiatiques concentrent l'essentiel des importations de l'UE : la Corée du Sud (753,4 M€, soit 56 % de la valeur), la Chine (323,2 M€, 24 %) et le Japon (219,2 M€, 16 %) (principaux partenaires par valeur). Ensemble, ces trois pays représentaient près de 96 % de la valeur des importations en 2025. Leur croissance a été tout à fait remarquable :
| Partenaire | Import. 2015 (M€) | Pic (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Corée du Sud | 7,5 | 2 689,9 | 753,4 | +10 009 % |
| Chine | 4,0 | 779,7 | 323,2 | +7 996 % |
| Japon | 4,6 | 713,9 | 219,2 | +4 683 % |
| Royaume-Uni | 2,8 | 14,3 | 14,3 | +417 % |
| États-Unis | 9,0 | 10,4 | 7,8 | -13 % |
La Corée du Sud s'est imposée comme le partenaire dominant, avec un pic d'importations à 2 689,9 M€, avant un repli significatif. À l'exportation, les principaux partenaires de l'UE sont les États-Unis (23,1 M€), l'Inde (25,7 M€), la Chine (34,3 M€) et la Corée du Sud (20,2 M€), ces deux derniers ayant connu des taux de croissance à quatre chiffres, signe d'une intégration accrue de l'UE dans les chaînes de valeur mondiales des batteries (principaux partenaires à l'exportation).
2.2 Un indice HHI en forte hausse, révélant un risque de concentration
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur est passé de 1 679 à 4 100 sur la période (+144 %), avec un maximum à 5 360 (concentration des échanges). Un HHI supérieur à 2 500 indique un marché hautement concentré ; le niveau atteint en 2025 témoigne d'une dépendance structurelle vis-à-vis d'un nombre très limité de fournisseurs asiatiques. À l'inverse, l'HHI des exportations est resté relativement stable (de 1 617 à 1 767), indiquant une base exportatrice plus diversifiée et des partenaires mieux répartis.
| Indice HHI (valeur) | 2015 | Maximum | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Importations | 1 679 | 5 360 | 4 100 | +144 % |
| Exportations | 1 617 | 2 867 | 1 767 | +9 % |
2.3 Des chocs de prix récurrents en provenance d'Asie
L'analyse de la volatilité révèle des coefficients de variation (CV) très élevés pour les flux en provenance des principaux partenaires asiatiques : 1,19 pour la Corée du Sud, 1,10 pour la Chine et 1,06 pour le Japon à l'importation (volatilité des flux). Trois événements de choc significatifs ont été détectés (chocs d'approvisionnement) :
| Partenaire | Type de choc | Flux | Année | Amplitude du choc | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| Turquie | Prix | Export. | 2018 | +183 % | 6,6 % |
| Japon | Prix | Import. | 2021 | +203 % | 16,0 % |
| Chine | Prix | Import. | 2022 | +249 % | 19,7 % |
Le choc de prix à l'importation depuis la Chine en 2022 (anomalie de 15,7, décalage de +249 %) est particulièrement marquant : il coïncide avec la crise énergétique mondiale post-Covid et la flambée des coûts de production en Chine. Celui du Japon en 2021 (anomalie de 23,9, +203 %) reflète probablement la tension sur les matières premières critiques (cobalt, nickel, lithium) qui ont affecté l'ensemble de la chaîne de valeur des cathodes. Ces épisodes soulignent la vulnérabilité de l'UE face à la volatilité des prix de ses fournisseurs asiatiques.
3. Montée en puissance de la production européenne et émergence de nouveaux pôles industriels
3.1 La Pologne et la Hongrie, épicentres de la relocalisation des batteries
L'analyse des États membres déclarants révèle une reconfiguration géographique spectaculaire au sein de l'Union. En 2015, les importations étaient dominées par la Belgique (6,8 M€), l'Italie (7,0 M€) et l'Allemagne (5,3 M€). En 2025, la Pologne est devenue de loin le premier importateur de l'UE avec 952,8 M€ (+184 544 %), suivie de la Hongrie (241,8 M€, partant de seulement 1 530 €) et de la Suède (31,3 M€).
| État membre | Import. 2015 (M€) | Import. 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Pologne | 0,5 | 952,8 | +184 544 % |
| Hongrie | 0,002 | 241,8 | +15 801 933 % |
| Suède | 0,02 | 31,3 | +196 805 % |
| France | 3,1 | 65,9 | +2 005 % |
| Allemagne | 5,3 | 18,3 | +244 % |
| Belgique | 6,8 | 5,3 | -22 % |
| Italie | 7,0 | 12,3 | +76 % |
Cette transformation est directement liée à l'implantation de gigafactories de batteries en Europe centrale : les usines de LG Energy Solution et Samsung SDI en Pologne et en Hongrie, ainsi que Northvolt en Suède, ont généré une demande massive de précurseurs et d'oxydes de cathode. À l'exportation, la Pologne (49,2 M€, +5 665 %) et la Belgique (38,3 M€, +345 181 %) ont émergé comme de nouveaux hubs, tandis que l'Allemagne reste un exportateur significatif (14,6 M€) malgré un léger recul.
3.2 Une production communautaire en très forte hausse
Selon les données PRODCOM, la production européenne a connu une croissance remarquable : le volume est passé de 20 300 tonnes à 127 489 tonnes (+528 %), avec un pic à 153 000 tonnes, tandis que la valeur est passée de 20,7 millions d'euros à 246,4 millions d'euros (+1 092 %), avec un maximum à 277,8 millions d'euros. La hausse de la valeur (+1 092 %), nettement supérieure à celle du volume (+528 %), indique un enrichissement du mix de production vers des produits à plus forte valeur ajoutée, en l'occurrence les oxydes NMC pour batteries.
| Indicateur | 2015 | Pic | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|---|
| Production volume (t) | 20 300 | 153 000 | 127 489 | +528 % |
| Production valeur (M€) | 20,7 | 277,8 | 246,4 | +1 092 % |
La légère contraction de la production par rapport au pic pourrait refléter un ajustement post-stimulus ou des difficultés de certains opérateurs dans un contexte de baisse des prix mondiaux des batteries.
3.3 Une spécialisation nordique et centre-européenne qui s'affirme
L'analyse des avantages comparatifs révélés en 2025 met en évidence une spécialisation marquée de certains États membres dans ce secteur :
| État membre | RSCA | RCA | Part dans la production EU |
|---|---|---|---|
| Suède | 0,774 | 7,86 | 18,9 % |
| Pologne | 0,430 | 2,51 | 16,7 % |
| Belgique | 0,420 | 2,45 | 20,7 % |
| Autriche | 0,344 | 2,05 | 6,8 % |
| Danemark | -0,061 | 0,88 | 1,5 % |
La Suède affiche un indice RSCA de 0,774 et un RCA de 7,86, témoignant d'une spécialisation très prononcée, cohérente avec l'ambition de Northvolt de constituer une filière européenne de batteries intégrée. La Pologne et la Belgique suivent avec des RSCA supérieurs à 0,4. À l'inverse, des pays comme l'Irlande (RSCA : -1,000), la Roumanie (-0,999) ou la Lettonie (-0,999) ne participent pas à cette filière. Par ailleurs, les indicateurs d'intensité commerciale (de 66,2 % à 1,8 %) et de propension à l'exportation (de 59,4 % à 1,1 %) ont chuté de manière spectaculaire, ce qui suggère que la production européenne est de plus en plus orientée vers le marché intérieur — conséquence logique de l'intégration verticale de la chaîne de valeur des batteries au sein de l'UE.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des sels oxométalliques (CN 284190) a été profondément transformé par la révolution des batteries lithium-ion. Les importations ont été multipliées par près de 40 en valeur, portées par la Corée du Sud, la Chine et le Japon, tandis que la production européenne a été multipliée par plus de six en volume. Cette période se distingue par trois dynamiques majeures : (1) une croissance fulgurante de la demande, alimentée par l'essor de la mobilité électrique ; (2) une concentration géographique des approvisionnements en Asie de l'Est, accompagnée de chocs de prix significatifs et d'une volatilité élevée, qui ont mis en lumière la vulnérabilité stratégique de l'Union ; et (3) une reconfiguration industrielle en cours, matérialisée par l'émergence de la Pologne, de la Hongrie et de la Suède comme pôles de production et de transformation, sous l'effet des investissements massifs dans les gigafactories européennes. Le quasi-rééquilibrage de la dépendance aux importations nettes (de -64,6 % à -0,5 %) et la chute de la propension à l'exportation traduisent une intégration verticale croissante de la chaîne de valeur au sein de l'UE. Néanmoins, la persistance d'un indice HHI élevé à l'importation (4 100) et le reflux récent des flux depuis les pics de 2022–2023 invitent à la vigilance quant à la durabilité de cette dynamique, dans un contexte de compétition mondiale accrue pour le contrôle des matériaux critiques de la transition énergétique.