Évolution du marché : Huile de soja brute (CN 150710) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport examine l'évolution des échanges commerciaux de l'Union européenne en matière d'huile de soja brute (code NC 150710) sur la période 2015–2025. Produit clé du secteur des graisses et huiles végétales, l'huile de soja brute constitue un intrant essentiel pour l'industrie agroalimentaire (sous-code 15071090) ainsi que pour des usages techniques et industriels (sous-code 15071010). La période étudiée, marquée par des chocs géopolitiques majeurs et une volatilité structurelle des marchés agricoles, révèle une transformation profonde des flux commerciaux de l'UE, tant du côté des importations que des exportations. Vue d'ensemble sur le tableau de bord
1. Un retournement spectaculaire du solde commercial européen
1.1. Les exportations reculent fortement en volume, tandis que les importations explosent
L'évolution la plus marquante de la période est le basculement du commerce extérieur de l'UE en huile de soja brute. Les exportations ont chuté de 52,5 % en volume (de 958 901 tonnes en 2015 à 455 248 tonnes en 2025), tandis que les importations ont plus que doublé (+136,4 %), passant de 292 861 tonnes à 692 439 tonnes. En valeur, les exportations ont diminué de 30,3 % (de 643 M€ à 448 M€), alors que les importations ont triplé (+247,3 %), passant de 196 M€ à 681 M€.
1.2. Le solde commercial est passé de nettement excédentaire à déficitaire
Le solde commercial s'est inversé de manière radicale : d'un excédent de 447 M€ en 2015, il est devenu un déficit de 233 M€ en 2025, soit une variation de −152 %. L'UE est ainsi passée d'une position de fournisseur net au monde à celle d'importateur net pour ce produit. Néanmoins, le taux de dépendance aux importations net est resté remarquablement stable autour de 50 % (49,7 % en 2015, 50,1 % en 2025), ce qui s'explique par la simultanéité de la baisse des exportations et de la hausse des importations.
1.3. Une hausse des prix qui n'explique qu'en partie les évolutions de valeur
Les prix unitaires moyens ont progressé de manière quasi parallèle pour les importations (+46,9 %) et les exportations (+46,8 %), passant d'environ 670 €/t à 984 €/t. Ce mouvement reflète la hausse générale des cours des oléagineux observée à l'échelle mondiale. Toutefois, la forte contraction des volumes exportés et l'expansion des volumes importés indiquent que le retournement du solde n'est pas seulement conjoncturel, mais structurel.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation (%) |
|---|---|---|---|
| Exportations — valeur (M€) | 643 | 448 | −30,3 |
| Exportations — volume (kt) | 959 | 455 | −52,5 |
| Importations — valeur (M€) | 196 | 681 | +247,3 |
| Importations — volume (kt) | 293 | 692 | +136,4 |
| Prix export (€/t) | 671 | 985 | +46,8 |
| Prix import (€/t) | 670 | 983 | +46,9 |
| Solde commercial (M€) | +447 | −233 | −152,0 |
Données détaillées sur les flux commerciaux
2. Une réorientation géographique radicale des partenaires commerciaux
2.1. L'Ukraine, nouveau fournisseur dominant de l'UE
Le changement le plus spectaculaire côté importations est l'ascension de l'Ukraine, dont les livraisons à l'UE sont passées de 38 M€ en 2015 à 499 M€ en 2025 (+1 228 %). L'Ukraine représente désormais une part prépondérante des importations européennes, contribuant à une forte concentration de l'approvisionnement. À l'inverse, la concentration des importations mesurée par l'indice HHI a triplé (de 1 806 à 5 553 en valeur), signe d'une dépendance croissante vis-à-vis d'un nombre réduit de fournisseurs.
2.2. L'effondrement des approvisionnements en provenance de Russie et d'Argentine
En contrepoint de la montée de l'Ukraine, les importations en provenance de Russie sont passées de 26 M€ à quasi-zéro (−100 %), vraisemblablement en lien avec les sanctions commerciales imposées après 2022. L'Argentine, qui représentait un fournisseur marginal au début de la période (162 K€), a connu un pic d'approvisionnement en 2021 (118 M€) avant de disparaître quasi totalement en 2025 (−99,1 %). La Fédération de Russie et l'Argentine présentent tous deux une volatilité extrême de leurs livraisons, avec des coefficients de variation respectifs de 0,70 et 1,06. Les barres de volatilité confirment la forte instabilité de ces partenaires.
2.3. Des marchés d'exportation en recomposition
Du côté des exportations, le Maroc demeure le premier client de l'UE (268 M€ en 2025, +18 % par rapport à 2015), avec une volatilité relativement faible (CV = 0,13). En revanche, plusieurs marchés traditionnels se sont contractés : l'Algérie a perdu 54 % de ses achats (de 166 M€ à 76 M€), l'Égypte 86 % (de 95 M€ à 13 M€), et l'Inde et l'Afrique du Sud ont totalement disparu des destinations d'exportation. Ces mouvements témoignent d'une hausse de la concentration des exportations (HHI passant de 2 274 à 4 111).
| Principaux partenaires importateurs (UE) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Var. (%) |
|---|---|---|---|
| Ukraine | 38 | 499 | +1 228 |
| Norvège | 48 | 66 | +35 |
| Serbie | 42 | 56 | +32 |
| Argentine | 0,2 | 0,001 | −99 |
| Féd. de Russie | 26 | 0,0002 | −100 |
| Principaux partenaires exportateurs (UE) | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Var. (%) |
|---|---|---|---|
| Maroc | 227 | 268 | +18 |
| Algérie | 166 | 76 | −54 |
| Royaume-Uni | 55 | 67 | +21 |
| Égypte | 95 | 13 | −86 |
3. Une restructuration interne de la production et du commerce intra-UE
3.1. Une production européenne en hausse, mais insuffisante pour couvrir la demande
La production européenne d'huile de soja brute a progressé de 60 % en volume (de 1 500 kt à 2 400 kt) et de 40 % en valeur sur la période. Cette croissance, significative, n'a toutefois pas suffi à enrayer la dépendance aux importations, comme en témoigne la stabilité du taux de dépendance net autour de 50 %.
3.2. Des spécialisations nationales très contrastées au sein de l'UE
Les données de spécialisation révèlent de fortes disparités entre États membres. En 2025, le Portugal (RSCA = 0,67) et la Pologne (RSCA = 0,59) figurent parmi les membres les plus spécialisés dans ce produit à l'exportation, tandis que la Suède (RSCA = −1,00) et le Danemark (RSCA = −1,00) en sont quasi totalement absents.
3.3. Des réorganisations majeures au sein des flux intra-européens
Les données par État membre révèlent des mutations profondes :
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Côté importations : La Pologne a connu la plus forte progression (+1 166 %, de 31 M€ à 399 M€), devenant de loin le premier importateur intra-UE. La Bulgarie a également connu une forte croissance (+488 %). La Pologne absorbe désormais la quasi-totalité des importations ukrainiennes, reflétant la proximité géographique et l'intégration des chaînes d'approvisionnement est-européennes.
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Côté exportations : L'Italie a connu une progression spectaculaire (+999 %, de 13 M€ à 141 M€), tandis que le Portugal a également fortement augmenté ses exportations (+791 %). À l'inverse, l'Allemagne s'est effondrée en tant qu'exportateur (−98 %, de 236 M€ à 6 M€) et les Pays-Bas ont perdu 71 % de leur valeur d'exportation.
| Principaux États membres importateurs | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Var. (%) |
|---|---|---|---|
| Pologne | 31 | 399 | +1 166 |
| Espagne | 15 | 58 | +291 |
| Danemark | 19 | 24 | +26 |
| Bulgarie | 7 | 40 | +488 |
| Principaux États membres exportateurs | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Var. (%) |
|---|---|---|---|
| Espagne | 213 | 153 | −28 |
| Italie | 13 | 141 | +999 |
| France | 32 | 45 | +40 |
| Allemagne | 236 | 6 | −98 |
| Portugal | 4 | 39 | +791 |
3.4. Des chocs de prix concentrés en 2021
L'année 2021 apparaît comme un tournant majeur, avec trois chocs de prix détectés simultanément :
- Ukraine (importations) : hausse de prix de 68,5 % (abnormalité 7,5), avec un poids de 50,6 % de la valeur totale des importations.
- Argentine (importations) : hausse de prix de 89,3 % (abnormalité 19,2), avec un poids de 9,5 % de la valeur.
- Algérie (exportations) : hausse de prix de 68,9 % (abnormalité 7,1), avec un poids de 31,0 % de la valeur.
Ces chocs coïncident avec la flambée mondiale des prix des matières premières agricoles qui a suivi la pandémie de Covid-19, amplifiée ensuite par les tensions géopolitiques de 2022.
Chocs d'approvisionnement détectés
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen de l'huile de soja brute a subi une transformation profonde. L'UE est passée d'une position d'exportateur net à celle d'importateur net, avec un solde commercial inversé de près de 680 M€. Ce basculement s'explique par la conjonction de trois dynamiques : l'effondrement des exportations vers l'Afrique du Nord et l'Égypte, la forte croissance des importations en provenance d'Ukraine (devenue le fournisseur dominant), et une production européenne en progression mais insuffisante pour couvrir la demande intérieure.
Parallèlement, la concentration des flux commerciaux s'est considérablement accrue, tant côté importations (HHI ×3) qu'exportations (HHI ×1,8), ce qui expose l'UE à un risque accru de vulnérabilité en cas de rupture d'approvisionnement. Les chocs de prix de 2021 et les tensions géopolitiques de 2022 (sanctions contre la Russie, guerre en Ukraine) ont accéléré cette reconfiguration. Si la production européenne a progressé de 60 %, le taux de dépendance aux importations net reste stable autour de 50 %, soulignant la persistance d'un déficit structurel d'autonomie pour ce produit stratégique.