Évolution du marché : Films cinéma (CN 3706) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 3706 couvre les films cinématographiques impressionnés et développés, avec ou sans enregistrement sonore. Ce marché, intimement lié à l'industrie traditionnelle du cinéma sur pellicule, traverse depuis 2015 une transformation profonde sous l'effet de la numérisation quasi complète de la production et de la diffusion cinématographiques. La présente analyse, fondée sur les données commerciales de l'Union européenne avec les pays tiers sur la période 2015–2025, met en lumière trois dynamiques majeures : l'effondrement structurel des volumes échangés, le retournement du solde commercial européen, et la restructuration géographique et segmentaire des flux. Les données portent sur deux sous-produits principaux — les films d'une largeur ≥ 35 mm (NC 370610) et ceux d'une largeur < 35 mm (NC 370690) — dont les trajectoires divergent sensiblement.
(Vue d'ensemble sur le dashboard)
1. Un marché en contraction structurelle : l'effondrement des volumes physiques
1.1. Une chute vertigineuse des quantités importées
Les importations de l'UE en provenance des pays tiers se sont littéralement effondrées sur la période. En masse nette, elles sont passées de 271,3 tonnes en 2015 à seulement 42,6 tonnes en 2025, soit une baisse de 84,3 %. Cette chute ne traduit pas une simple conjoncture défavorable mais bien un mouvement de fond lié à la substitution numérique des supports pellicule dans l'ensemble de la chaîne de valeur cinématographique.
| Année | Import. valeur (EUR) | Import. quantité (t) | Import. prix EUR/t | Export. valeur (EUR) | Export. quantité (t) | Export. prix EUR/t |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 2015 | 929 577 | 271,3 | 3 394 | 509 579 | 28,6 | 17 636 |
| 2018 | 1 562 129 | 50,3 | 31 056 | 1 213 985 | 44,7 | 27 135 |
| 2020 | 305 329 | 12,4 | 24 579 | 591 252 | 12,4 | 47 572 |
| 2022 | 368 359 | 26,4 | 13 971 | 926 270 | 14,0 | 66 162 |
| 2025 | 568 732 | 42,6 | 13 275 | 841 349 | 51,5 | 16 284 |
1.2. Une hausse des prix unitaires masquant la désintermédiation
Paradoxalement, alors que les volumes s'effondrent, le prix moyen à la tonne des importations a été multiplié par près de 4, passant de 3 394 EUR/t à 13 275 EUR/t (+291 %). Ce renchérissement s'explique par un effet de composition : les flux restants concernent des produits à plus forte valeur ajoutée (pellicules spéciales, formats patrimoniaux), tandis que les transactions de commodité ont disparu. Le pic de prix à la tonne est atteint en 2021 (31 341 EUR/t), année de reprise post-Covid où seuls les échanges les plus stratégiques ont été maintenus.
1.3. Une divergence frappante entre les deux sous-produits
L'analyse par segment révèle des trajectoires opposées :
| Segment | Import. 2015 (t) | Import. 2025 (t) | Variation | Import. 2015 (EUR) | Import. 2025 (EUR) | Variation |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 370610 (≥ 35 mm) | 268,7 | 38,5 | –85,7 % | 838 982 | 322 476 | –61,6 % |
| 370690 (< 35 mm) | 2,6 | 4,1 | +55,5 % | 90 595 | 246 256 | +171,8 % |
Les films au format ≥ 35 mm, qui représentaient l'essentiel des échanges, ont vu leurs volumes chuter de près de 86 % en masse. À l'inverse, le segment des films de moins de 35 mm a augmenté en volume (+55 %) et surtout en valeur (+172 %), avec un prix moyen à la tonne atteignant 59 459 EUR/t en 2025, signe d'un marché de niche à forte valeur ajoutée — probablement lié à l'archivage, à la restauration patrimoniale et aux pratiques artistiques spécialisées.
2. Du déficit à l'excédent : le retournement spectaculaire du solde commercial européen
2.1. Un déficit chronique comblé puis inversé
En 2015, l'UE affichait un déficit commercial de 420 000 EUR dans les films cinéma avec le reste du monde. En 2025, ce solde est devenu excédentaire de 272 618 EUR, soit un retournement de 164,9 %. Ce basculement s'explique par la convergence de deux mouvements : la contraction beaucoup plus rapide des importations (–38,8 % en valeur) que des exportations (+65,1 %).
| Indicateur | 2015 | 2018 | 2020 | 2023 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Exportations (EUR) | 509 579 | 1 213 985 | 591 252 | 608 351 | 841 349 |
| Importations (EUR) | 929 577 | 1 562 129 | 305 329 | 512 277 | 568 732 |
| Solde (EUR) | –420 000 | –348 145 | +285 923 | +96 075 | +272 618 |
2.2. Des exportations résilientes mais très volatiles
Les exportations européennes ont connu des fluctuations considérables. Après un pic à 1,21 million EUR en 2018, elles ont chuté à 591 000 EUR en 2020 (effet Covid), avant de remonter à 841 000 EUR en 2025. Le volume exporté en tonnes a quant à lui varié entre 12,4 t (minimum, 2020 et 2022) et 70,8 t (maximum, 2018). Cette volatilité extrême — le coefficient de variation atteint 1,30 pour les exportations vers le Royaume-Uni et 0,80 vers les États-Unis — reflète la nature même d'un marché devenu sporadique et dépendant de commandes ponctuelles, plutôt que d'un flux commercial régulier.
2.3. Le rôle pivot de la France et de l'Italie dans les exportations
Certains États membres ont renforcé leur position à l'export :
| Pays | Export. 2015 (EUR) | Export. 2025 (EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| France | 176 028 | 433 757 | +146 % |
| Italie | 81 034 | 141 594 | +75 % |
| Roumanie | 5 594 | 53 135 | +850 % |
| Belgique | 13 830 | 30 449 | +120 % |
La France a plus que doublé ses exportations, consolidant sa position de premier exportateur européen, ce qui peut s'expliquer par la politique volontariste de préservation de la pellicule dans le secteur cinématographique français. La Roumanie, avec une progression spectaculaire (+850 %), pourrait refléter l'émergence de laboratoires de développement et de numérisation sur son territoire.
À l'inverse, l'Irlande a vu ses exportations s'effondrer de 450 000 EUR à 88 000 EUR (–80 %), et l'Autriche a pratiquement disparu des importations (de 130 000 EUR à 13 000 EUR, –90 %), tout comme la Grèce (de 131 000 EUR à 359 EUR, –99,7 %).
(Classement des États membres)
3. Concentration géographique croissante et chocs de prix ponctuels
3.1. Un renforcement de la concentration des approvisionnements
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) sur les importations en valeur est passé de 2 377 en 2015 à 3 399 en 2025 (+43 %), signifiant un accroissement significatif de la concentration. Les trois principaux fournisseurs — États-Unis, Royaume-Uni et Suisse — ont vu leur part évoluer différemment :
| Partenaire | Import. 2015 (EUR) | Import. 2025 (EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| États-Unis | 338 235 | 256 580 | –24 % |
| Royaume-Uni | 262 870 | 153 601 | –42 % |
| Suisse | 133 498 | 52 899 | –60 % |
| Chine | 2 562 | 6 409 | +150 % |
(Concentration des partenaires)
Les États-Unis demeurent le premier partenaire mais dans un marché considérablement réduit. La Suisse a connu la plus forte contraction (–60 %), tandis que la Chine progresse en valeur absolue, passant de 2 562 EUR à 6 409 EUR, mais reste un acteur marginal.
3.2. Des chocs de prix majeurs en 2018–2019, liés au Brexit et aux fluctuations du secteur
L'analyse des chocs détectés révèle trois événements majeurs concentrés autour de 2018–2019 :
| Événement | Partenaire | Flux | Type | Amplitude (%) | Année |
|---|---|---|---|---|---|
| Choc de prix UK→UE | Royaume-Uni | Import. | Prix | +220 % | 2019 |
| Choc de prix US→UE | États-Unis | Import. | Prix | –46 % | 2018 |
| Choc de prix UE→UK | Royaume-Uni | Export. | Prix | +4 170 % | 2019 |
Le choc le plus spectaculaire concerne le prix des exportations vers le Royaume-Uni en 2019, avec une augmentation de 4 170 %, coïncidant avec les incertitudes liées au Brexit et à une possible anticipation de changements tarifaires. Les importations en provenance du Royaume-Uni ont simultanément subi une hausse de prix de 220 % (abnormalité de 115,9), ce qui pourrait refléter une reconfiguration des circuits de distribution après le Brexit. L'événement sur les importations américaines en 2018 (choc de prix à –46 %, avec une part de valeur de 45,8 %) correspond à un mouvement de correction après le pic de prix de 2018 (31 056 EUR/t observé au niveau global des importations cette année-là).
3.3. La tchèque, spécialiste atypique d'un marché européen fragmenté
L'analyse des avantages comparatifs révèle un marché où aucun grand État membre ne possède de spécialisation significative dans les films cinéma. Les RSCA (Revealed Symmetric Comparative Advantage) de la France (–0,98), de l'Allemagne (–0,76) et de l'Espagne (–0,86) sont tous fortement négatifs.
| Pays | RSCA (2025) | Part export. UE | Part import. UE |
|---|---|---|---|
| Tchéquie | 0,90 | 4,8 % | 0,3 % |
| Luxembourg | –0,13 | 0,3 % | 0,3 % |
| Allemagne | –0,76 | 21,2 % | 2,9 % |
| France | –0,98 | 7,8 % | 0,1 % |
La Tchéquie se distingue avec un RSCA de 0,90 et un RCA de 19,97, mais sa part dans les exportations totales de l'UE reste modeste (4,8 %). Cette spécialisation pourrait s'explorer par la tradition de l'industrie cinématographique tchèque (studios de Barrandov) et la présence de laboratoires de post-production. Les grands pays exportateurs (France, Allemagne, Italie) ne se distinguent pas par un avantage comparatif dans ce segment spécifique, leurs exportations étant diluées dans un portefeuille beaucoup plus large de produits.
Conclusion
Le marché européen des films cinématographiques impressionnés et développés (NC 3706) illustre de manière frappante la transition technologique d'un secteur industriel. Sur la décennie 2015–2025, les volumes échangés se sont contractés de manière drastique (–84 % en importation, en masse nette), tandis que les prix à la tonne ont été multipliés par quatre, dessinant un marché résiduel composé de produits à forte valeur ajoutée — notamment les films de moins de 35 mm, qui affichent des prix supérieurs à 59 000 EUR/t.
L'UE a paradoxalement bénéficié de cette transition en inversant son solde commercial de –420 000 EUR à +272 600 EUR, portée par la résilience relative de ses exportations (notamment françaises et italiennes) face à l'effondrement plus rapide de ses importations. Le Brexit a introduit une volatilité supplémentaire sur les flux avec le Royaume-Uni, désormais premier partenaire à l'export pour l'UE dans ce segment.
Ce marché, désormais de niche, ne concerne plus qu'un volume global de l'ordre de 94 tonnes par an (importations et exportations cumulées en 2025). Son avenir dépendra de la capacité du secteur à maintenir une offre viable dans un écosystème dominé par la numérisation, les seuls débouchés croissants étant l'archivage patrimonial, la restauration de films et les pratiques artistiques liées au support argentique.