Évolution du marché : Fer de réduction directe (CN 720310) — 2015–2025
Introduction
Le code NC 720310 couvre les produits ferreux obtenus par réduction directe (DRI) des minerais de fer, en morceaux, boulettes ou formes similaires. Ce produit constitue une matière première stratégique pour l'industrie sidérurgique européenne, en particulier dans le contexte de la transition vers des procédés moins carbonés (fourneaux à arc électrique alimentés en DRI/HBI). Entre 2015 et 2025, le commerce extérieur de l'Union européenne pour ce produit a connu des mutations profondes : effondrement des exportations, recomposition géopolitique des fournisseurs, envolée des prix et chocs d'approvisionnement liés aux tensions internationales. Le présent rapport s'appuie sur les données commerciales de l'UE pour décrypter ces dynamiques et en tirer les enseignements structurels.
1. Un effondrement des exportations qui transforme l'UE en importateur quasi-exclusif
Le quasi-effondrement des flux sortants
Sur la période 2015–2025, les exportations de DRI de l'Union européenne se sont effondrées de manière spectaculaire, tant en volume qu'en valeur.
| Indicateur export | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M EUR) | 24,8 | 2,0 | −91,9 % |
| Volume (t) | 59 709 | 2 327 | −96,1 % |
| Prix moyen (EUR/t) | 416 | 865 | +107,9 % |
Sources : Vue d'ensemble du commerce · Partenaires à l'exportation
Les volumes exportés sont passés d'environ 60 000 tonnes à moins de 2 500 tonnes, ce qui représente une contraction de plus de 96 %. La valeur a chuté dans des proportions comparables (−91,9 %), passant de 24,8 M EUR à seulement 2,0 M EUR. En dépit de cette chute des volumes, le prix moyen à l'exportation a plus que doublé (+107,9 %), passant de 416 EUR/t à 865 EUR/t, avec un pic historique atteignant 1 340 EUR/t. Ce paradoxe — volumes en chute libre mais prix en hausse — s'explique par le contexte général d'inflation des prix des matières premières sidérurgiques et par la concentration des rares exportations résiduelles sur des produits à plus forte valeur ajoutée.
Parmi les principaux partenaires à l'exportation, le Maroc a vu ses importations en provenance de l'UE passer de 15,9 M EUR à pratiquement zéro (−100 %). L'Algérie a connu une trajectoire similaire (2,2 M EUR → 1 312 EUR, −99,9 %). Les exportations vers la Norvège se sont contractées de 92,3 % et celles vers le Royaume-Uni de 95,2 %. Seuls les États-Unis ont conservé un flux significatif (2,9 M EUR en 2015, 1,5 M EUR en 2025, −48,7 %).
Du côté des États membres exportateurs, le Portugal, qui exportait pour 20,6 M EUR en 2015, n'exporte plus que pour 380 EUR en 2025 (−100 %). Les Pays-Bas ont chuté de 96,8 % et l'Espagne de 95,8 %. La Suède demeure le seul exportateur relativement stable (−30,3 %, passant de 2,5 M EUR à 1,7 M EUR).
Une production intérieure en repli quantitatif mais en forte revalorisation
La production intérieure de DRI dans l'UE a suivi une trajectoire contrastée :
| Indicateur production | Variation 2015–2025 |
|---|---|
| Volume | −37,5 % (de 400 000 t à 250 000 t) |
| Valeur | +357,2 % (de 32,8 M EUR à 150 M EUR) |
Le volume produit a diminué de près de 40 %, passant de 400 000 tonnes à 250 000 tonnes. En revanche, la valeur de la production a été multipliée par plus de 4,5, passant de 32,8 M EUR à 150 M EUR. Cela traduit une hausse considérable de la valeur unitaire de la production — le prix implicite passant d'environ 82 EUR/t à 600 EUR/t — reflétant à la fois l'inflation des coûts des intrants (minerai de fer, énergie) et une possible montée en gamme des produits fabriqués localement.
Une dépendance importatrice qui demeure structurellement élevée
Malgré la baisse des volumes importés, la dépendance nette aux importations reste le trait dominant de ce marché.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Dépendance nette aux importations (%) | 93,9 | 83,9 | −10,6 pts |
| Intensité commerciale (%) | 96,0 | 84,6 | −11,9 pts |
| Propension à exporter (%) | 34,1 | 4,0 | −88,3 % |
Source : Indicateurs de vulnérabilité
La dépendance nette aux importations est passée de 93,9 % à 83,9 %, avec un point culminant à 99,9 % — soit une quasi-totalité des besoins couverts par l'extérieur. La propension à exporter s'est effondrée de 34,1 % à 4,0 %, ce qui constitue l'indicateur de vulnérabilité le plus saillant (score de 134,3). L'UE est ainsi passée du statut d'acteur modeste mais présent sur les marchés extérieurs à celui d'importateur quasi exclusif, dépendant à plus de 83 % de ses fournisseurs extérieurs pour couvrir ses besoins en DRI.
2. Du côté de l'offre : la Russie cède la place aux Amériques et au bassin méditerranéen
Le déclin du fournisseur russe et la montée en puissance des Amériques
La recomposition des partenaires d'approvisionnement est l'un des changements les plus marquants de la période.
| Fournisseur | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation | Valeur max atteinte |
|---|---|---|---|---|
| Russie | 245,7 | 175,5 | −28,6 % | 681,4 M EUR |
| Venezuela | 149,5 | 193,6 | +29,5 % | 193,6 M EUR |
| États-Unis | 0,002 | 171,6 | +7 003 364 % | 200,1 M EUR |
| Libye | 26,1 | 86,5 | +231,9 % | 136,8 M EUR |
| Trinité-et-Tobago | 106,6 | 17,4 | −83,7 % | 106,6 M EUR |
Source : Partenaires à l'importation
La Fédération de Russie demeurait le premier fournisseur de l'UE en 2015, avec 245,7 M EUR de DRI importé. Son pic a été atteint à 681,4 M EUR avant de refluer à 175,5 M EUR en 2025 (−28,6 % par rapport à 2015). Ce déclin, qui s'est accéléré après 2022 dans le contexte des sanctions liées au conflit ukrainien, a ouvert la voie à une reconfiguration majeure des flux.
Les États-Unis illustrent cette mutation de la manière la plus frappante : leurs exportations de DRI vers l'UE sont passées de 2 450 EUR en 2015 à 171,6 M EUR en 2025, un bond qui traduit à la fois l'essor de la production de DRI en Amérique du Nord (grâce au gaz de schiste abondant et bon marché) et le besoin de l'UE de trouver des alternatives au gaz russe pour alimenter ses unités de réduction directe.
Le Venezuela a consolidé sa position de fournisseur majeur (+29,5 %), passant de 149,5 M EUR à 193,6 M EUR, devenant ainsi le premier fournisseur de l'UE en 2025. Cette trajectoire, malgré les difficultés économiques et politiques du pays, témoigne de la capacité de l'industrie sidérurgique vénézuélienne (principalement autour de la Sidor) à maintenir ses flux vers l'Europe.
La diversification vers le bassin méditerranéen et l'Afrique du Nord
La Libye a connu une croissance remarquable de ses exportations de DRI vers l'UE : de 26,1 M EUR en 2015 à 86,5 M EUR en 2025 (+231,9 %), avec un pic à 136,8 M EUR. Cette progression, surprenante au regard de l'instabilité politique du pays, s'explique par la reprise progressive de la production de la Libyan Iron and Steel Company (LISCO) à Misrata.
À l'inverse, Trinité-et-Tobago, qui était le troisième fournisseur de l'UE en 2015 avec 106,6 M EUR, a vu ses livraisons s'effondrer à 17,4 M EUR (−83,7 %). L'Égypte a également reculé (−63,8 %), passant de 2,3 M EUR à 0,8 M EUR. Le Canada, dont les exportations vers l'UE étaient négligeables en 2015 (357 EUR), a enregistré un pic à 43,2 M EUR avant de refluer à 1 988 EUR en 2025, une trajectoire extrêmement volatile.
La diversification des sources d'approvisionnement se traduit par une baisse significative de l'indice de concentration HHI des importations :
| HHI importations (valeur) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur | 3 263 | 2 472 | −24,2 % |
| Volume | 3 151 | 2 382 | −24,4 % |
Un HHI passant de 3 263 à 2 472 indique un marché devenu nettement moins concentré. Si la Russie restait un acteur dominant, sa part a été substantiellement érodée au profit d'une multiplicité de fournisseurs (Venezuela, États-Unis, Libye), ce qui réduit — en théorie — la vulnérabilité de l'UE à un choc d'approvisionnement provenant d'un partenaire unique.
Des réorganisations profondes au sein des États membres de l'UE
La répartition des importations entre États membres a connu des transformations notables.
| État membre | 2015 (M EUR) | 2025 (M EUR) | Variation |
|---|---|---|---|
| Italie | 221,9 | 291,4 | +31,3 % |
| Espagne | 157,3 | 73,5 | −53,2 % |
| Allemagne | 51,3 | 10,0 | −80,4 % |
| Autriche | 6,7 | 133,4 | +1 901,6 % |
| Belgique | 8,1 | 63,7 | +690,8 % |
| Portugal | 59,7 | 16,1 | −73,0 % |
| Pays-Bas | 3,9 | 51,4 | +1 218,3 % |
Source : États membres importateurs
L'Italie consolide sa position de premier importateur de DRI au sein de l'UE (291,4 M EUR en 2025), portée par les besoins de son importante industrie sidérurgique à fourneau à arc électrique. Mais le changement le plus spectaculaire concerne l'Autriche (+1 901,6 %), la Belgique (+690,8 %) et les Pays-Bas (+1 218,3 %), dont les importations ont littéralement explosé. Cette dynamique reflète vraisemblablement les investissements massifs dans les capacités de réduction directe dans ces pays (en particulier le projet H2 Green Steel en Suède, mais aussi les installations de voisinage en Belgique et aux Pays-Bas desservies par les ports d'Anvers et Rotterdam).
À l'opposé, l'Allemagne a vu ses importations de DRI chuter de 80,4 % (de 51,3 M EUR à 10,0 M EUR), et le Portugal de 73,0 %. L'Espagne a perdu plus de la moitié de ses importations. Ces baisses peuvent refléter une réorganisation des circuits d'approvisionnement, la fermeture de certaines lignes de production, ou un transfert de la demande vers d'autres États membres disposant d'infrastructures portuaires plus compétitives.
Les indices de spécialisation en 2025 confirment cette géographie en mutation : la Belgique (RSCA = 0,57), la Pologne (RSCA = 0,57) et les Pays-Bas (RSCA = 0,41) affichent les plus forts degrés de spécialisation dans le DRI, tandis que l'Allemagne (RSCA = −0,999), l'Autriche (RSCA = −1,00) et la Tchéquie (RSCA = −1,00) en sont structurellement très éloignés.
3. Des prix en hausse structurelle, amplifiés par des chocs majeurs en 2021
Une inflation des prix à l'importation supérieure à 58 %
Entre 2015 et 2025, les prix du DRI importé par l'UE ont connu une hausse marquée.
| Indicateur prix | 2015 | 2025 | Variation | Minimum | Maximum |
|---|---|---|---|---|---|
| Prix import (EUR/t) | 190 | 301 | +58,3 % | 146 | 376 |
| Prix export (EUR/t) | 416 | 865 | +107,9 % | 412 | 1 340 |
Sources : Vue d'ensemble
Le prix moyen à l'importation a progressé de 190 EUR/t à 301 EUR/t (+58,3 %), avec un pic à 376 EUR/t. En parallèle, le prix à l'exportation — pour des volumes certes très réduits — a plus que doublé, passant de 416 EUR/t à 865 EUR/t, avec un sommet à 1 340 EUR/t.
Cette hausse s'est accompagnée d'une détérioration du solde commercial, qui s'est creusé de 514 M EUR à 675 M EUR (−31,1 %), malgré une baisse des volumes importés de 20,7 %. En d'autres termes, l'UE paie davantage pour importer moins de DRI, un schéma caractéristique d'une dépendance structurelle combinée à un choc de prix. Le déficit commercial a atteint un point bas historique de −1 099 M EUR, confirmant la pression exercée sur la balance commerciale du secteur.
Deux chocs majeurs de prix détectés en 2021
L'analyse de volatilité et des chocs d'approvisionnement révèle deux événements majeurs, tous deux datés de 2021.
| Partenaire | Type de choc | Flux | Anomalie | Hausse (%) | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|
| Venezuela | Prix | Importations | 16,8 | +76,6 % | 14,1 % |
| Russie | Prix | Importations | 12,2 | +60,6 % | 60,5 % |
Source : Chocs d'approvisionnement
Ces deux chocs, centrés sur l'année 2021, coïncident avec la crise énergétique mondiale et la flambée des prix des matières premières qui a suivi la pandémie de COVID-19. Le choc vénézuélien (anomalie de 16,8, hausse de 76,6 %) a affecté un flux représentant 14,1 % de la valeur totale des importations. Le choc russe (anomalie de 12,2, hausse de 60,6 %) a eu un impact bien plus considérable, la Russie représentant à elle seule 60,5 % de la valeur des importations de DRI de l'UE à ce moment-là.
Les niveaux de volatilité par fournisseur confirment que certains approvisionnements restent structurellement instables. À l'importation, le Royaume-Uni (CV = 1,65), le Canada (CV = 1,19) et Trinité-et-Tobago (CV = 0,95) affichent les coefficients de variation les plus élevés. À l'exportation — pour ce qu'il en reste — la Chine (CV = 3,29), l'Inde (CV = 2,99) et l'Australie (CV = 2,64) présentent une volatilité extrême, bien que ces flux soient devenus marginaux.
Une vulnérabilité structurelle malgré la diversification des sources
Si la diversification des fournisseurs constitue un progrès relatif (HHI des importations en baisse de 24,2 %), la vulnérabilité globale de l'UE sur ce marché reste préoccupante.
- La dépendance nette aux importations demeure à 83,9 %, un niveau qui signifie que l'UE ne couvre qu'environ un sixième de ses besoins en DRI par sa propre production.
- L'intensité commerciale est de 84,6 %, confirmant que le DRI reste un marché essentiellement tourné vers l'extérieur.
- La propension à exporter s'est effondrée à 4,0 %, ce qui prive l'UE de toute capacité d'ajustement par les exportations en cas de surproduction locale ou de besoin de diversification géographique.
La concentration des exportations a paradoxalement augmenté (HHI passant de 4 426 à 5 469, +23,5 %), signe que les rares exportations résiduelles se font vers un nombre toujours plus restreint de destinations. Cette asymétrie — importations diversifiées mais exportations ultra-concentrées — caractérise un marché structurellement déficitaire.
Conclusion
La période 2015–2025 a profondément transformé le marché européen du fer de réduction directe. L'UE est passée d'un marché où elle conservait une activité d'exportation modeste (près de 60 000 tonnes, 25 M EUR) à un quasi-effacement de ses flux sortants (2 300 tonnes, 2 M EUR), consolidant sa position d'importateur dépendant à plus de 83 % de l'extérieur.
La reconfiguration géopolitique est le second grand enseignement de cette période. Le déclin de la Russie comme fournisseur principal — amorcé avant même les sanctions de 2022 mais accéléré par celles-ci — a ouvert la voie à une montée en puissance spectaculaire des États-Unis, du Venezuela et de la Libye. Cette diversification géographique a réduit la concentration de l'approvisionnement (HHI −24 %) mais ne garantit pas pour autant la sécurité des flux, comme en témoignent les chocs de prix détectés en 2021 et la volatilité persistante de plusieurs partenaires.
Enfin, l'inflation des prix — hausse de 58 % à l'importation et de 108 % à l'exportation — combinée au creusement du déficit commercial (675 M EUR en 2025) et à l'effondrement de la production intérieure en volume (−37,5 %), dessine un panorama où l'UE fait face à un triple défi : sécuriser ses approvisionnements, contenir la pression sur les coûts de sa chaîne sidérurgique, et reconstruire une capacité de production domestique de DRI à la hauteur de ses ambitions en matière de transition décarbonée.