Évolution du marché : ciment Portland (CN 252329) — 2015–2025
Introduction
Le ciment Portland normal ou modéré (CN 252329) — qui exclut les ciments Portland blancs et colorés, les clinkers et les ciments alumineux — constitue le socle de l'industrie cimentière européenne. Ce code tarifaire correspond au PRODCOM 23.51.12.10 (« Ciments Portland »).
Entre 2015 et 2025, le commerce extérieur de l'Union européenne avec les pays tiers pour ce produit a connu une transformation profonde. Les exportations ont vu leur volume divisé par deux, tandis que les importations ont été multipliées par près de cinq. Ce rééquilibrage s'accompagne d'une reconfiguration géographique majeure des flux, d'une hausse structurelle des prix et d'une concentration accrue du marché.
Ce rapport, fondé sur les données douanières disponibles, identifie et analyse les trois grandes dynamiques qui structurent l'évolution de ce marché sur la décennie écoulée.
1. L'inversion commerciale : des exportations en repli face à des importations en plein essor
1.1 Des exportations européennes en chute de volume, partiellement compensée par la hausse des prix
Voir les données sur le commerce extérieur
Les exportations de ciment Portland de l'UE vers les pays tiers ont suivi une trajectoire descendante prononcée. Le volume exporté est passé de 14,5 millions de tonnes en 2015 à 7,4 millions de tonnes en 2025, soit une baisse de 49,4 %. Le minimum de la période (7,35 Mt) est atteint en 2025, confirmant un déclin continu sans véritable reprise.
En valeur, le recul est nettement plus modéré (−10,3 %), les exportations passant de 756 à 679 millions d'euros. Cette résilience apparente s'explique par une hausse spectaculaire du prix moyen à l'exportation : de 52,0 €/t à 92,3 €/t (+77,5 %). Le prix à l'export a donc presque doublé, ce qui a permis de limiter l'érosion de la valeur malgré l'effondrement des volumes.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Volume exporté | 14,5 Mt | 7,4 Mt | −49,4 % |
| Valeur exportée | 756,4 M€ | 678,7 M€ | −10,3 % |
| Prix moyen export | 52,0 €/t | 92,3 €/t | +77,5 % |
1.2 Une croissance exponentielle des importations, en volume comme en valeur
À l'opposé de la tendance exportatrice, les importations de ciment Portland dans l'UE ont connu une expansion remarquable. Le volume importé est passé de 1,2 million de tonnes à 5,8 millions de tonnes (+371,5 %), tandis que la valeur a bondi de 81 à 483 millions d'euros (+494,9 %).
Le prix à l'importation a progressé de manière plus modérée que le prix à l'exportation : de 66,4 à 83,5 €/t (+25,8 %). L'écart de prix entre les deux flux s'est ainsi réduit : de 14 €/t en 2015, il n'est plus que de 9 €/t en 2025, ce qui témoigne d'une convergence des structures de coûts ou d'une pression concurrentielle croissante exercée par les fournisseurs tiers sur le marché intérieur.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Volume importé | 1,2 Mt | 5,8 Mt | +371,5 % |
| Valeur importée | 81,2 M€ | 483,1 M€ | +494,9 % |
| Prix moyen import | 66,4 €/t | 83,5 €/t | +25,8 % |
1.3 Un excédent commercial toujours positif, mais fortement érodé
L'UE demeure exportatrice nette de ciment Portland, mais l'excédent commercial s'est considérablement réduit : de +675 millions d'euros en 2015 à +196 millions d'euros en 2025 (−71 %). La dépendance nette aux importations, qui reste négative, est passée de −0,9 % à −2,3 %, confirmant le statut d'exportateur net de l'UE tout au long de la période.
Toutefois, l'intensité commerciale est passée de 5,3 % à 8,0 % (+52 %), et la propension à exporter de 3,2 % à 5,2 % (+66 %). Ces indicateurs révèlent une ouverture commerciale accrue du secteur cimentier européen, mais aussi une exposition plus marquée aux aléas du commerce international.
En termes de consommation intérieure apparente, celle-ci a reculé d'environ 26 % sur la période, passant d'environ 181 Mt (production 194 Mt − exportations 14,5 Mt + importations 1,2 Mt) à environ 133 Mt (135 − 7,4 + 5,8 Mt). Ce recul de la demande domestique constitue l'une des causes profondes du déclin des exportations.
2. Reconfiguration géographique : nouveaux corridors d'approvisionnement et consolidation des débouchés
2.1 La Turquie et l'Ukraine, nouveaux géants de l'approvisionnement européen
Partenaires d'importation et d'exportation
Le paysage des importations de ciment Portland dans l'UE a été profondément remodelé au cours de la décennie. La Turquie s'est imposée comme le premier fournisseur, avec des importations passées de 22,5 à 186,6 millions d'euros (+728 %). L'Ukraine occupe désormais la deuxième position, avec une progression spectaculaire de 1,8 à 139,0 millions d'euros (+7 810 %) — une trajectoire qui s'explique vraisemblablement par la redirection des flux commerciaux ukrainiens vers l'UE à la suite du conflit débuté en 2022.
| Partenaire d'importation | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Turquie | 22,5 M€ | 186,6 M€ | +728 % |
| Ukraine | 1,8 M€ | 139,0 M€ | +7 810 % |
| Tunisie | 0,1 M€ | 52,3 M€ | +56 713 % |
| Albanie | 2,1 M€ | 11,8 M€ | +461 % |
| Bosnie-Herzégovine | 6,2 M€ | 17,0 M€ | +175 % |
| Biélorussie | 9,4 M€ | 11,6 M€ | +23 % |
| Suisse | 11,4 M€ | 6,1 M€ | −47 % |
La Tunisie et l'Albanie émergent également comme des fournisseurs significatifs, avec des progressions vertigineuses. La Suisse demeure le seul partenaire majeur dont les flux d'importation ont reculé (−47 %). Ensemble, la Turquie et l'Ukraine représentent désormais 67 % de la valeur totale des importations de ciment Portland de l'UE (325,6 M€ sur 483,1 M€), une concentration qui était loin d'exister en 2015.
Du côté des États membres importateurs, les plus fortes progressions concernent l'Italie (+2 764 %, passant de 4,6 à 130,8 M€), la Roumanie (+1 658 %, de 4,5 à 79,9 M€) et la Pologne (+1 409 %, de 5,2 à 77,9 M€), trois pays qui concentrent désormais une part considérable des achats extérieurs de l'UE.
| État membre (import.) | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Italie | 4,6 M€ | 130,8 M€ | +2 764 % |
| Roumanie | 4,5 M€ | 79,9 M€ | +1 658 % |
| Pologne | 5,2 M€ | 77,9 M€ | +1 409 % |
| Bulgarie | 17,5 M€ | 54,6 M€ | +212 % |
| France | 22,1 M€ | 30,0 M€ | +36 % |
| Croatie | 7,0 M€ | 22,2 M€ | +216 % |
| Autriche | 11,4 M€ | 4,7 M€ | −59 % |
2.2 Le Royaume-Uni, débouché dominant dans un paysage en contraction
Les exportations de l'UE se concentrent de plus en plus sur le Royaume-Uni, qui est passé de 142,6 à 287,0 millions d'euros (+101 %) et représente désormais plus de 42 % de la valeur totale exportée. Ce marché a connu un pic à 365 M€ avant de se replier légèrement vers 287 M€.
| Partenaire d'exportation | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 142,6 M€ | 287,0 M€ | +101 % |
| États-Unis | 116,7 M€ | 82,8 M€ | −29 % |
| Israël | 15,7 M€ | 33,0 M€ | +110 % |
| Algérie | 178,2 M€ | 0,2 M€ | −99,9 % |
| Suisse | 49,9 M€ | 44,3 M€ | −11 % |
| Bosnie-Herzégovine | 31,1 M€ | 51,9 M€ | +67 % |
| Norvège | 28,2 M€ | 4,5 M€ | −84 % |
L'événement le plus spectaculaire est la disparition quasi totale des exportations vers l'Algérie : de 178 millions d'euros à moins de 0,2 million (−99,9 %). Ce effondrement, survenu notamment autour d'un choc de prix majeur en 2018 (+305 %, degré d'anomalie : 59,5), suggère une autosuffisance croissante de l'Algérie en matière de production cimentière ou un rééquilibrage de ses partenaires commerciaux. Les exportations vers la Norvège (−84 %) et les États-Unis (−29 %) ont également reculé de manière significative.
Du côté des États membres exportateurs, les trajectoires sont fortement contrastées :
| État membre (export.) | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Grèce | 129,7 M€ | 118,7 M€ | −9 % |
| Irlande | 60,3 M€ | 127,3 M€ | +111 % |
| Espagne | 112,8 M€ | 94,5 M€ | −16 % |
| Croatie | 55,2 M€ | 106,8 M€ | +93 % |
| Allemagne | 77,6 M€ | 56,4 M€ | −27 % |
| Portugal | 133,6 M€ | 53,4 M€ | −60 % |
| Italie | 64,1 M€ | 26,9 M€ | −58 % |
L'Irlande (+111 %) et la Croatie (+93 %) sont les grands gagnants de la période, tandis que le Portugal (−60 %) et l'Italie (−58 %) ont vu fondre leurs ventes à l'export, probablement en lien avec la contraction de leur production intérieure et la montée des coûts.
2.3 Une concentration géographique en forte hausse
L'indice de concentration Herfindahl-Hirschman (HHI) révèle un accroissement marqué de la concentration des échanges, tant à l'import qu'à l'export :
| Flux | HHI 2015 | HHI 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Importations (valeur) | 1 498 | 2 488 | +66 % |
| Importations (volume) | 1 795 | 2 735 | +52 % |
| Exportations (valeur) | 1 355 | 2 432 | +79 % |
| Exportations (volume) | 1 442 | 2 225 | +54 % |
En 2015, les HHI se situaient dans une zone de concentration modérée. En 2025, les valeurs dépassent systématiquement 2 200, ce qui correspond à une concentration élevée. Du côté des importations, cette évolution reflète la domination de la Turquie et de l'Ukraine ; du côté des exportations, elle traduit la prépondérance du Royaume-Uni.
Cette concentration accrue augmente la vulnérabilité de l'UE face à des perturbations sur ces corridors clés, comme l'illustrent les niveaux de volatilité observés : la Tunisie (CV = 0,91), l'Ukraine (CV = 0,82) et la Turquie (CV = 0,62) figurent parmi les partenaires d'importation les plus volatils.
3. Sous la pression des coûts : déclin productif, hausse des prix et spécialisation hétérogène
3.1 Une production européenne en net repli, mais à valeur croissante
La production de ciment Portland dans l'UE a subi une contraction significative sur la période. Le volume produit est passé de 193,9 millions de tonnes à 134,9 millions de tonnes (−30,4 %), avec un minimum historique de 126,4 Mt — probablement lié à la crise sanitaire de 2020–2021 et au ralentissement de l'activité de construction.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Volume de production | 193,9 Mt | 134,9 Mt | −30,4 % |
| Valeur de production | 12,0 Mrd € | 15,8 Mrd € | +31,2 % |
| Prix unitaire estimé | ~62 €/t | ~117 €/t | ~+88 % |
Paradoxalement, la valeur de la production a augmenté de 31,2 %, passant de 12,0 à 15,8 milliards d'euros. Le prix unitaire de production a ainsi presque doublé (~+88 %), sous l'effet conjugué de plusieurs facteurs structurels : la hausse des coûts énergétiques (notamment à partir de 2021), le renforcement du système d'échange de quotas d'émission de l'UE (EU ETS), et l'inflation générale des intrants.
Ce déclin productif constitue l'une des causes fondamentales de la montée des importations : avec un volume en repli de 59 millions de tonnes, les importations supplémentaires (4,5 Mt) ne compensent qu'une fraction marginale de la perte, ce qui indique également un recul marqué de la consommation intérieure.
3.2 Des niveaux de spécialisation très hétérogènes entre États membres
En 2025, les États membres de l'UE présentent des profils de spécialisation exportatrice extrêmement contrastés, mesurés par l'indice RSCA (Revealed Symmetric Comparative Advantage) :
Les plus spécialisés :
| État membre | RSCA | RCA | Part prod. UE | Part commerce UE |
|---|---|---|---|---|
| Lettonie | 0,90 | 19,7 | 6,6 % | 0,3 % |
| Croatie | 0,77 | 7,8 | 3,2 % | 0,4 % |
| Luxembourg | 0,74 | 6,8 | 2,2 % | 0,3 % |
| Slovaquie | 0,70 | 5,6 | 11,9 % | 2,1 % |
| Grèce | 0,60 | 4,1 | 2,7 % | 0,7 % |
Les moins spécialisés :
| État membre | RSCA | RCA | Part prod. UE | Part commerce UE |
|---|---|---|---|---|
| Chypre | −0,96 | 0,02 | < 0,01 % | 0,03 % |
| Pays-Bas | −0,82 | 0,10 | 1,4 % | 14,5 % |
| Hongrie | −0,80 | 0,11 | 0,3 % | 2,7 % |
| Tchéquie | −0,56 | 0,29 | 1,4 % | 4,8 % |
| France | −0,51 | 0,32 | 2,5 % | 7,8 % |
La Lettonie affiche la spécialisation la plus marquée (RSCA = 0,90), avec un avantage comparatif révélé très élevé (RCA = 19,7), bien que son poids dans le commerce total reste marginal. À l'inverse, des économies de grande taille comme les Pays-Bas (RSCA = −0,82, mais 14,5 % du commerce total) ou la France (RSCA = −0,51, 7,8 % du commerce) ne sont pas spécialisées dans ce produit, ce qui s'explique par la nature locale et à faible valeur ajoutée du ciment — un produit lourd dont le transport sur longue distance érode rapidement la compétitivité.
3.3 Chocs de prix et événements extrêmes sur certains corridors commerciaux
Événements de chocs | Volatilité des échanges
L'analyse de la volatilité révèle plusieurs chocs significatifs sur la période :
| Corridor | Type | Flux | Date | Degré d'anomalie | Variation de prix |
|---|---|---|---|---|---|
| Algérie | Prix | Export | 2018 | 59,5 | +305 % |
| Israël | Prix | Export | 2022 | 18,6 | +98 % |
| Tunisie | Prix | Import | 2022 | 13,9 | +49 % |
Le choc le plus violent concerne les exportations vers l'Algérie en 2018 : une hausse de prix de 305 % avec un degré d'anomalie de 59,5 (une valeur extrêmement élevée, signalant un événement très atypique), représentant 4,7 % de la valeur totale des exportations cette année-là. Ce choc précède la disparition quasi complète de ce marché.
Le choc sur les exportations vers Israël en 2022 (+98 %) et celui sur les importations en provenance de Tunisie (+49 %) s'inscrivent dans le contexte de la crise énergétique post-2021 et de la forte inflation des coûts de production.
En termes de volatilité structurelle, les coefficients de variation (CV) les plus élevés à l'importation concernent la Tunisie (CV = 0,91), l'Ukraine (CV = 0,82), la Moldavie (CV = 0,84) et le Royaume-Uni (CV = 0,78, côté importations). À l'exportation, l'Algérie (CV = 2,09) et la Gambie (CV = 0,77) présentent les niveaux de volatilité les plus extrêmes, tandis que les flux vers la Bosnie-Herzégovine (CV = 0,05) et le Cabo Verde (CV = 0,07) figurent parmi les plus stables.
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché du ciment Portland (CN 252329) a été marqué par trois tendances structurelles convergentes :
-
Un rééquilibrage commercial prononcé : bien que l'UE demeure exportatrice nette, l'excédent commercial a fondu de 71 %. Les volumes d'exportation ont été divisés par deux (−49 %) tandis que les volumes d'importation ont été multipliés par près de cinq (+372 %). La hausse des prix à l'export (+78 %) n'a que partiellement compensé cette érosion.
-
Une dépendance géographique croissante : les importations se concentrent désormais sur la Turquie et l'Ukraine (67 % de la valeur importée), tandis que les exportations reposent de plus en plus sur le Royaume-Uni (42 % de la valeur exportée). Les indices HHI ont progressé de 52 à 79 % selon les flux, signalant une fragilité accrue face à des perturbations sur ces corridors clés.
-
Une transformation productive profonde : la production européenne a chuté de 30 % en volume, mais augmenté de 31 % en valeur, sous l'effet d'une hausse des prix de production de près de 88 % liée aux coûts énergétiques, à la tarification carbone et à l'inflation des intrants. La consommation intérieure a reculé d'environ 26 %, reflétant des dynamiques macroéconomiques et démographiques défavorables dans plusieurs États membres.
À l'horizon, plusieurs facteurs méritent une surveillance attentive : la pérennité de l'approvisionnement ukrainien dans le contexte géopolitique actuel, la capacité de la Turquie à maintenir ses prix compétitifs, l'impact du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) sur la compétitivité relative des producteurs domestiques et importateurs, et l'évolution de la demande intérieure européenne dans un contexte de transition écologique et de contraintes budgétaires.