Évolution du marché : Pommes de terre fraîches (CN 070190) — 2015–2025
Introduction
Ce rapport analyse les échanges de l'Union européenne avec les pays tiers (hors UE-27) pour le code douanier 070190 — Pommes de terre, à l'état frais ou réfrigéré (à l'excl. des pommes de terre de semence), sur la période 2015–2025. Cette position tarifaire englobe trois sous-catégories : les pommes de terre de primeurs (janvier–juin, code 07019050), les pommes de terre destinées à la fabrication de la fécule (07019010) et les autres pommes de terre fraîches (07019090).
Au cours de cette décennie, le marché européen de la pomme de terre fraîche a connu une transformation profonde. L'Union européenne, initialement excédentaire, a basculé dans un déficit commercial structurel. Les importations ont plus que doublé en valeur (+102,4 %) tandis que les exportations, bien qu'en hausse en valeur (+37,1 %), ont légèrement reculé en volume (−3,5 %). Cette évolution s'est accompagnée d'une hausse généralisée des prix moyens, de changements majeurs dans la géographie des échanges et de chocs de volatilité notables, en particulier lors de la sécheresse de 2019 et du conflit russo-ukrainien en 2022.
1. Du surplus au déficit chronique : l'inversion de la balance commerciale européenne
L'érosion progressive de l'excédent commercial entre 2015 et 2018
En 2015, l'Union européenne affichait un excédent commercial de 35,0 M€ sur les pommes de terre fraîches, avec des exportations à 190,9 M€ contre 155,9 M€ d'importations. Dès 2016, cet excédent s'amenuise, puis la balance bascule définitivement en déficit à partir de 2017.
| Année | Exportations (M€) | Importations (M€) | Balance (M€) |
|---|---|---|---|
| 2015 | 190,9 | 155,9 | +35,0 |
| 2016 | ≈225 | ≈202 | +23 |
| 2017 | ≈192 | ≈194 | ≈−2 |
| 2018 | ≈174 | ≈181 | ≈−7 |
Ce glissement progressif s'explique par une croissance des importations plus rapide que celle des exportations, dans un contexte de prix à l'import structurellement plus élevés (362,8 €/t en moyenne en 2015 contre 252,9 €/t à l'export), signe que l'UE achetait des volumes croissants de pommes de terre de primeurs à des prix premium auprès de fournisseurs tiers.
Le choc de 2019 : la sécheresse et le record de déficit
L'année 2019 marque un basculement brutal. La sécheresse et les vagues de chaleur qui ont frappé l'Europe continentale à l'été 2018 ont considérablement réduit la récolte européenne, provoquant un quasi-doublement des importations en volume : les quantités importées atteignent 794 700 t, contre 501 960 t en 2018, un bond de +58 %. La valeur des importations s'envole à 336,9 M€. Dans le même temps, les exportations s'effondrent à 525 690 t en volume, leur niveau le plus bas de la période, tirant la valeur à la baisse malgré des prix en hausse.
Le résultat est un déficit record de −151,7 M€, le plus profond de toute la décennie. Ce choc met en lumière la vulnérabilité de l'approvisionnement européen et la dépendance structurelle vis-à-vis des importations de primeurs pour compenser les déficits de production nationale.
La reprise éphémère de 2021–2022 et le retour au déficit structurel
L'année 2020, marquée par la pandémie de Covid-19, a paradoxalement vu les exportations rebondir fortement en volume (798 880 t, le maximum de la période), tandis que les importations se normalisaient à 558 916 t. Le déficit se réduit à environ −22 M€. En 2021 et 2022, l'UE retrouve même un léger excédent (respectivement ≈+16 M€ et ≈+27 M€), porté par une combinaison de volumes exportés encore élevés et de prix en forte hausse.
Cependant, dès 2023, le déficit réapparaît de manière prononcée (≈−80 M€). En 2025, la balance reste négative à −53,7 M€, avec des importations à 315,4 M€ et des exportations à 261,8 M€. Sur l'ensemble de la période, le solde commercial s'est ainsi dégradé de 253 %, passant d'un excédent à un déficit structurel.
2. L'Égypte, pivot de l'approvisionnement, et la reconfiguration des débouchés à l'export
L'hégémonie croissante de l'Égypte sur les importations européennes
Le partenaire dominant des importations européennes de pommes de terre fraîches est sans conteste l'Égypte. Sa part dans les importations de l'UE est passée de 46,5 M€ en 2015 (≈30 % du total) à 151,2 M€ en 2025 (≈48 % du total), une progression de +225 %. L'Égypte a même atteint un pic de 214,4 M€ au cours de la période. Cette montée en puissance traduit le développement massif de la production de primeurs égyptienne, qui profite d'un climat favorable et de coûts compétitifs pour approvisionner l'Europe hors saison.
| Fournisseur | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Égypte | 46,5 | 151,2 | +225,4 % |
| Royaume-Uni | 64,6 | 71,0 | +9,9 % |
| Israël | 40,3 | 76,5 | +90,0 % |
| Maroc | 2,4 | 6,5 | +168,3 % |
| Suisse | 1,6 | 7,6 | +363,3 % |
| Turquie | 0,02 | 0,4 | +1 570 % |
| Bosnie-Herzégovine | 0,05 | 0,9 | +1 887 % |
Le Royaume-Uni, deuxième fournisseur, n'a connu qu'une croissance modeste (+9,9 %), ce qui peut s'expliquer par le Brexit et la mise en place de barrières douanières à partir de 2021. Israël, troisième fournisseur, a doublé ses ventes vers l'UE (+90 %), porté lui aussi par les exportations de primeurs. Le Maroc, la Suisse, la Turquie et la Bosnie-Herzégovine, bien que restant des fournisseurs secondaires, affichent des taux de croissance très élevés, signe d'une diversification géographique des importations européennes.
Le recul des ventes vers le Royaume-Uni et la percée de nouveaux marchés à l'export
Du côté des exportations, la reconfiguration est tout aussi marquée. Le Royaume-Uni, premier débouché historique, a vu ses achats auprès de l'UE reculer de 41,8 M€ à 31,6 M€ (−24,4 %). La Norvège, autre marché traditionnel, a perdu plus de la moitié de ses importations en provenance de l'UE (19,2 M€ → 9,0 M€, −52,9 %). Le Sénégal, troisième destination en 2015, a quasi-disparu des flux (−73,4 %).
| Destination | 2015 (M€) | 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | 41,8 | 31,6 | −24,4 % |
| Suisse | 7,4 | 26,7 | +261,5 % |
| Côte d'Ivoire | 6,7 | 13,8 | +107,2 % |
| Ukraine | 0,05 | 29,7 | +65 496 % |
| Mauritanie | 6,8 | 6,8 | −0,8 % |
| Norvège | 19,2 | 9,0 | −52,9 % |
L'évolution la plus spectaculaire concerne l'Ukraine : les exportations de l'UE vers ce pays sont passées de 45 000 € en 2015 à 29,7 M€ en 2025, une multiplication par 655. Cette explosion est directement liée au conflit russo-ukrainien débuté en février 2022, qui a désorganisé l'agriculture ukrainienne et créé un besoin massif d'importations alimentaires. La Suisse est devenue la troisième destination (+261,5 %), tandis que la Côte d'Ivoire et la Mauritanie illustrent l'importance des marchés ouest-africains pour les exportations européennes de pommes de terre.
Une concentration des importations qui s'alourdit face à des exportations plus diversifiées
L'analyse de l'indice de concentration HHI confirme ces dynamiques géographiques. Sur les importations, le HHI en valeur est passé de 3 281 à 3 405 (+3,8 %), et en volume de 3 279 à 3 753 (+14,5 %), signe d'une concentration accrue, largement imputable au poids croissant de l'Égypte.
À l'inverse, le HHI des exportations a diminué de manière significative : de 819 à 557 en valeur (−32 %) et de 656 à 512 en volume (−22 %). Les exportations européennes se sont donc diversifiées vers de nouveaux marchés (Ukraine, Suisse, Afrique de l'Ouest), réduisant la dépendance historique envers le Royaume-Uni et la Norvège.
En termes de spécialisation, les États membres les plus spécialisés dans les exportations de pommes de terre fraîches en 2025 sont Chypre (RCA de 49,5), la France (RCA de 4,7), la Grèce (RCA de 1,4) et les Pays-Bas (RCA de 1,2), tandis que l'Irelande et Malte figurent parmi les moins spécialisés.
3. Hausse tendancielle des prix et pics de volatilité
Une appréciation généralisée des prix moyens à l'import comme à l'export
Sur l'ensemble de la période, les prix moyens des pommes de terre fraîches ont fortement augmenté, tant à l'import qu'à l'export.
| Indicateur | 2015 (€/t) | 2025 (€/t) | Variation |
|---|---|---|---|
| Prix moyen à l'export | 252,9 | 359,4 | +42,1 % |
| Prix moyen à l'import | 362,8 | 445,7 | +22,8 % |
Les prix à l'export ont connu une trajectoire particulièrement volatile : ils ont atteint leur minimum à 247,3 €/t en 2020 (année de pandémie, où les volumes exportés étaient très élevés à prix déprimé) avant de culminer à 472,1 €/t en 2024, un record porté par la tension sur les marchés mondiaux. Les prix à l'import ont suivi une trajectoire plus régulière, atteignant un pic de 488,3 €/t en 2023.
Le différentiel de prix import/export, historiquement favorable aux fournisseurs tiers (pommes de primeurs à prix premium), s'est quelque peu réduit en 2025 (445,7 vs 359,4 €/t), mais reste significatif, traduisant la nature saisonnière et la qualité supérieure des volumes importés.
Les segments de primeurs et de pommes de terre de fécule : trajectoires divergentes
La décomposition par sous-catégorie révèle des dynamiques contrastées.
Côté importations, les pommes de terre de primeurs (07019050) restent le segment dominant, représentant environ 60 % de la valeur totale. Leur volume est passé de 270 636 t à 437 647 t (+62 %), et leur prix moyen de 345,7 à 427,9 €/t (+24 %). Le segment « autres pommes de terre fraîches » (07019090) a également connu une forte progression en volume (+70 %) et en prix (+21 %). Le segment fécule (07019010) reste marginal en importation (< 1 100 t).
Côté exportations, le segment 07019090 domine (≈85 % de la valeur), mais ses volumes ont reculé de 705 789 t à 645 238 t (−9 %), tandis que ses prix ont bondi de 242,4 à 434,4 €/t (+79 % entre 2015 et 2025). Le segment le plus dynamique est celui de la fécule (07019010) : les exportations sont passées de 9 581 t à 43 617 t en volume (+355 %) et de 2,0 M€ à 16,0 M€ en valeur, avec des prix qui ont culminé à 486,1 €/t en 2024. Cette explosion reflète vraisemblablement la montée en puissance de la demande mondiale pour la transformation de la pomme de terre.
Chocs de prix ponctuels et épisodes de volatilité extrême
L'analyse des épisodes de volatilité révèle trois chocs de prix majeurs :
| Choc | Flux | Année | Amplitude | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|
| Ukraine | Export | 2022 | +277,0 % | 3,7 % |
| Moldova | Export | 2019 | +117,4 % | 1,6 % |
| Suriname | Export | 2019 | +101,6 % | 1,6 % |
Le choc le plus spectaculaire concerne les exportations vers l'Ukraine en 2022, avec un bond de prix de +277 %, cohérent avec l'effondrement de la production ukrainienne et la flambée des prix alimentaires consécutive à l'invasion russe. Les chocs sur la Moldova et le Suriname en 2019, bien que de moindre ampleur, témoignent de la fragilité des approvisionnements sur des marchés périphériques.
Les coefficients de volatilité confirment cette instabilité. À l'importation, les flux les plus volatils proviennent de Madagascar (CV de 2,71), de Serbie (1,42) et de Turquie (1,18), des fournisseurs dont la contribution reste marginale. À l'exportation, l'Ukraine présente le CV le plus élevé (1,49), suivi de la Suisse (0,61) et du Royaume-Uni (0,52).
Conclusion
Sur la période 2015–2025, le marché européen des pommes de terre fraîches (CN 070190) a connu une triple transformation. Premièrement, l'Union européenne est passée d'une position d'exportateur net (+35 M€ en 2015) à celle d'importateur net (−54 M€ en 2025), une tendance enracinée par le choc climatique de 2019 et désormais structurelle. Deuxièmement, la géographie des échanges s'est reconfigurée autour de l'Égypte, qui concentre près de la moitié des importations européennes, tandis que les exportations se diversifient vers de nouveaux marchés, notamment l'Ukraine et la Suisse. Troisièmement, les prix ont connu une hausse tendancielle de l'ordre de 20 à 42 %, ponctuée de pics de volatilité liés aux crises géopolitiques et climatiques.
Ces évolutions soulèvent des enjeux importants pour la sécurité alimentaire européenne : la dépendance accrue vis-à-vis de fournisseurs extra-européens (Égypte, Israël, Maroc), la concentration des importations et la volatilité des prix appellent à une vigilance renforcée en matière de politique commerciale et de résilience des filières de production nationales.