Évolution du marché : Combustibles nucléaires (CN 840130) — 2015–2025
Introduction
Le code douanier 840130 couvre les éléments combustibles (cartouches), non irradiés, équipés de dispositifs de maniement, destinés aux réacteurs nucléaires dans le cadre Euratom. Ce produit est au cœur de la sécurité d'approvisionnement énergétique de l'Union européenne, dont plusieurs États membres dépendent fortement de l'énergie nucléaire. La période 2015–2025, marquée par la pandémie de Covid-19 et surtout par les conséquences de l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, a profondément reconfiguré les flux commerciaux de ce marché stratégique. Le présent rapport analyse l'évolution des importations et des exportations de l'UE sur cette période, en s'appuyant sur les données du tableau de bord du commerce extérieur.
1. Une montée en puissance des exportations et un déficit commercial en net recul
Les exportations de l'UE ont connu une croissance spectaculaire
Sur la période 2015–2025, les exportations de l'UE vers les pays tiers ont connu une progression remarquable. La valeur des exportations est passée de 179,5 M€ à 545,5 M€, soit une hausse de +203,9 %. En volume, les exportations ont doublé, passant de 200,4 tonnes à 405,5 tonnes (+102,3 %), avec un pic intermédiaire à 586,4 tonnes. Le prix unitaire moyen à l'exportation a lui aussi fortement augmenté, passant de 895 675 €/t à 1 345 316 €/t (+50,2 %).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M€) | 179,5 | 545,5 | +203,9 % |
| Quantité (t) | 200,4 | 405,5 | +102,3 % |
| Prix moyen (€/t) | 895 675 | 1 345 316 | +50,2 % |
Données commerciales complètes
Les importations progressent en valeur mais stagnent en volume
Du côté des importations, la valeur a augmenté de 468,8 M€ à 675,0 M€ (+44,0 %), avec un pic intermédiaire à 879,3 M€. Toutefois, le volume importé est resté relativement stable autour de 520–530 tonnes, oscillant entre un minimum de 390,2 tonnes et un maximum de 766,6 tonnes, avec une légère baisse de −2,1 % entre la première et la dernière année. Cela signifie que la hausse de la valeur des importations est essentiellement tirée par l'augmentation des prix unitaires, passés de 883 112 €/t à 1 298 602 €/t (+47,0 %).
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Valeur (M€) | 468,8 | 675,0 | +44,0 % |
| Quantité (t) | 530,8 | 519,8 | −2,1 % |
| Prix moyen (€/t) | 883 112 | 1 298 602 | +47,0 % |
Le déficit commercial s'est considérablement réduit
Le solde commercial de l'UE pour ce produit, structurellement déficitaire, est passé de −289,3 M€ en 2015 à −129,5 M€ en 2025, soit une amélioration de 55,2 %. Un solde positif a même été atteint ponctuellement (maximum de +97,9 M€), démontrant que l'UE a momentanément exporté plus qu'elle n'a importé dans ce segment. Cette dynamique reflète à la fois la montée en capacité des exportateurs européens et un moindre dynamisme des importations en volume.
| Indicateur | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Solde commercial (M€) | −289,3 | −129,5 | +55,2 % |
| Solde maximum (M€) | — | +97,9 | — |
La Suède, la France et l'Allemagne, moteurs des exportations européennes
Les exportations de l'UE sont concentrées autour de trois grands États membres. La Suède domine avec une valeur passée de 98,9 M€ à 226,6 M€ (+129,0 %) et un pic à 384,7 M€. L'Allemagne a également progressé, de 75,2 M€ à 136,8 M€ (+81,9 %). La progression la plus spectaculaire est celle de la France, dont les exportations ont bondi de 1,5 M€ à 169,7 M€ (+11 316,7 %), la France passant d'un acteur marginal à un exportateur majeur. La Suède et l'Espagne se distinguent par leur spécialisation élevée dans ce produit (indices RSCA de 0,89 et 0,74 respectivement), tandis que la France et l'Allemagne, malgré des volumes importants, affichent des indices de spécialisation faibles ou négatifs.
| État membre exportateur | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Suède | 98,9 | 226,6 | +129,0 % |
| Allemagne | 75,2 | 136,8 | +81,9 % |
| France | 1,5 | 169,7 | +11 316,7 % |
| Croatie | 3,8 | 7,6 | +98,9 % |
Données par État membre · Spécialisation des États membres
2. Une dépendance structurelle à la Russie et des signaux de diversification géographique
La Russie, partenaire dominant des importations de l'UE
La Fédération de Russie demeure de loin le premier fournisseur de l'UE en éléments combustibles nucléaires. En 2015, les importations en provenance de Russie représentaient 412,8 M€ (soit environ 88 % de la valeur totale des importations) ; en 2025, elles atteignent 464,8 M€ (+12,6 %), avec un pic à 717,9 M€. Cette position dominante s'explique par l'héritage du parc nucléaire soviétique dans plusieurs pays d'Europe centrale et orientale (Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Finlande) qui utilisent des réacteurs de type VVER nécessitant des combustibles compatibles historiquement fournis par TVEL (filiale de Rosatom).
| Partenaire | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Russie | 412,8 | 464,8 | +12,6 % |
| États-Unis | 39,2 | 60,0 | +53,1 % |
| Royaume-Uni | 16,7 | 149,7 | +794,8 % |
| Japon | 0,3 | 0,5 | +200 850,3 % |
L'émergence du Royaume-Uni et des États-Unis comme sources alternatives
Si la Russie reste dominante, des sources d'approvisionnement alternatives se sont significativement développées. Le Royaume-Uni est passé de 16,7 M€ à 149,7 M€ (+794,8 %), avec un pic à 155,2 M€, devenant ainsi le deuxième fournisseur de l'UE. Les États-Unis ont également progressé, de 39,2 M€ à 60,0 M€ (+53,1 %). Ce redéploiement s'inscrit dans le contexte de l'après-2022, où les sanctions européennes visant le secteur nucléaire russe ont été débattues mais n'ont finalement pas été adoptées de manière complète, poussant néanmoins certains exploitants à diversifier volontairement leurs sources.
Les exportations de l'UE se redéploient vers l'Ukraine et la Chine
Du côté des exportations, deux dynamiques majeures se dessinent. L'Ukraine est devenue le premier client de l'UE, avec des exportations passées de 37,0 M€ à 153,6 M€ (+314,9 %), un mouvement directement lié à la volonté de Kiev de se détacher de la dépendance au combustible russe après 2014, accéléré par la guerre depuis 2022. La Chine a connu une progression encore plus frappante, passant de 0,5 M€ à 157,7 M€ (+28 632,5 %), bien que depuis un niveau quasi nul, signe de l'intégration croissante de fournisseurs européens dans le programme nucléaire chinois. À l'inverse, les exportations vers le Royaume-Uni (−62,3 %) et les États-Unis (−48,3 %) ont diminué.
| Partenaire (exports) | Valeur 2015 (M€) | Valeur 2025 (M€) | Variation |
|---|---|---|---|
| Ukraine | 37,0 | 153,6 | +314,9 % |
| Chine | 0,5 | 157,7 | +28 632,5 % |
| Suisse | 29,5 | 59,7 | +102,4 % |
| Afrique du Sud | 105,8 | 85,3 | −19,3 % |
| Royaume-Uni | 74,6 | 28,1 | −62,3 % |
Une concentration des importations en baisse, signalant une diversification effective
L'indice de Herfindahl-Hirschman (HHI) des importations en valeur est passé de 7 839 à 5 312 (−32,2 %). Bien que la valeur reste élevée (signe d'une concentration encore forte sur la Russie), la baisse significative de cet indice indique que la structure d'approvisionnement de l'UE s'est progressivement diversifiée au cours de la période. L'HHI des exportations a également diminué, de 2 832 à 2 087 (−26,3 %), reflétant une diversification des marchés de destination.
| Indicateur HHI | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| HHI importations (valeur) | 7 839 | 5 312 | −32,2 % |
| HHI exportations (valeur) | 2 832 | 2 087 | −26,3 % |
Les principaux importateurs intra-UE : l'Europe centrale au cœur de la dépendance
Au sein de l'UE, les principaux États importateurs sont la Tchéquie (104,8 M€ en 2025, en baisse de 37,0 % par rapport à 2015), la Slovaquie (+95,9 %), la Hongrie (+93,8 %) et la France (dont les importations ont bondi de 0,2 M€ à 148,9 M€). La France, qui disposait historiquement d'une autonomie quasi totale via le cycle du combustible national, a significativement accru ses importations à partir de 2020, coïncidant avec le contexte post-Brexit et les réorganisations du marché du combustible nucléaire européen. La Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie demeurent structurellement dépendantes du combustible russe en raison de leurs réacteurs VVER.
3. L'envolée des prix et l'émergence de chocs géopolitiques
Une hausse généralisée et soutenue des prix unitaires
Tant à l'importation qu'à l'exportation, les prix unitaires ont fortement augmenté sur la période. Le prix moyen à l'exportation est passé de 895 675 €/t à 1 345 316 €/t (+50,2 %), tandis que le prix moyen à l'importation a suivi une trajectoire comparable, de 883 112 €/t à 1 298 602 €/t (+47,0 %). Cette hausse reflète à la fois la raréfaction relative de l'offre, l'augmentation des coûts de production (enrichissement, fabrication des assemblages) et l'incorporation de primes de risque géopolitique.
Un choc de prix sur les importations en provenance de Russie en 2023
L'analyse des chocs détectés révèle un événement majeur sur le segment des importations russes en 2023 : une hausse de prix anormale de +32,5 %, avec un indice d'anomalie de 45,7 (le plus élevé de la période). Ce choc de prix survient alors que la Russie représentait encore 77,9 % de la valeur totale des importations. Il peut s'expliquer par la combinaison de tensions géopolitiques croissantes, de restrictions de paiement liées aux sanctions financières, et d'un effet de raréfaction anticipée du marché. Le coefficient de variation (CV) des importations russes reste relativement modéré (0,28), témoignant d'une relation commerciale historiquement stable — ce qui rend le choc de 2023 d'autant plus significatif.
| Choc détecté | Partenaire | Flux | Année | Hausse de prix | Anomalie | Part de valeur |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Prix | Russie | Import. | 2023 | +32,5 % | 45,7 | 77,9 % |
| Prix | Royaume-Uni | Import. | 2020 | +2 635,1 % | 23,5 | 11,3 % |
| Prix | Australie | Export. | 2022 | −55,8 % | 18,0 | 0,7 % |
Un pic d'instabilité sur les importations britanniques en 2020
Un choc de prix massif a été détecté sur les importations en provenance du Royaume-Uni en 2020, avec une hausse de +2 635,1 % (anomalie de 23,5). Ce phénomène s'explique vraisemblablement par la reconfiguration des flux commerciaux liée au Brexit, qui a transformé le Royaume-Uni d'un partenaire intra-UE en partenaire tiers, modifiant les conditions tarifaires et logistiques. Ce choc ponctuel a coïncidé avec l'essor du Royaume-Uni en tant que fournisseur alternatif majeur pour l'UE.
Des niveaux de volatilité contrastés selon les partenaires
Les coefficients de variation (CV) révèlent des profils de stabilité très différents entre partenaires. Les importations en provenance de Russie présentent le CV le plus faible (0,28), confirmant la stabilité historique de cette relation commerciale. À l'opposé, les importations en provenance de Chine (CV = 1,28), du Royaume-Uni (CV = 1,15) et de Norvège (CV = 1,00) montrent une forte instabilité, caractéristique de flux encore irréguliers ou en phase de structuration. Côté exportations, la Norvège présente le CV le plus élevé (2,53), tandis que l'Afrique du Sud (0,33) et le Brésil (0,34) affichent des relations plus régulières.
L'évolution du contenu en isotopes fissiles révèle un changement de nature des échanges
Un indicateur complémentaire particulièrement éclairant est l'évolution de la quantité supplémentaire exprimée en grammes d'isotopes fissiles (gi F/S). Alors que le volume en tonnes des exportations a doublé (+102,3 %), la quantité en gi F/S a diminué de 10 147 444 à 8 550 918 gi F/S (−15,7 %). Le prix par gi F/S a de ce fait bondi de 17,3 €/gi F/S à 63,8 €/gi F/S (+268,5 %). Ce décrochage entre masse et contenu fissile suggère que la composition des combustibles exportés a évolué — par exemple vers des assemblages plus lourds mais contenant proportionnellement moins de matière fissile, ou vers des types de combustible différents (ex. : transition vers du combustible à faible taux d'enrichissement pour certains marchés).
| Indicateur (exportations) | 2015 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Quantité (t) | 200,4 | 405,5 | +102,3 % |
| Quantité suppl. (gi F/S) | 10 147 444 | 8 550 918 | −15,7 % |
| Prix / gi F/S (€) | 17,3 | 63,8 | +268,5 % |
Conclusion
Le marché européen des éléments combustibles nucléaires (CN 840130) a connu des transformations profondes entre 2015 et 2025. Trois tendances majeures se dégagent : (1) une forte montée en puissance des exportations de l'UE, portée par la Suède, la France et l'Allemagne, qui a permis de réduire significativement le déficit commercial structurel ; (2) une dépendance persistante mais en voie d'atténuation vis-à-vis de la Russie, compensée par l'émergence du Royaume-Uni et des États-Unis comme sources alternatives, et par le développement des exportations vers l'Ukraine et la Chine ; (3) une hausse généralisée des prix, ponctuée de chocs géopolitiques majeurs — notamment en 2020 (Brexit) et en 2023 (tensions liées au conflit russo-ukrainien) — qui ont reconfiguré les rapports de force commerciaux. La baisse de la concentration des échanges (HHI en recul de plus de 30 % à l'importation) témoigne d'une stratégie de diversification engagée, mais la part encore prépondérante de la Russie dans les approvisionnements (77,9 % de la valeur des importations lors du dernier choc de prix) souligne la persistance d'un risque stratégique majeur pour la sécurité énergétique de l'Union européenne.